En danger de paix

Ce pauvre Abou Mazen !… Savait-il quels risques il encourait en fumant le calumet de paix avec Khaled Mechaal ? L’ineffable Avigdor Lieberman, ministre israélien des Affaires étrangères à ses heures perdues et videur à temps plein, avec son doigté habituel le lui a rappelé : tout simplement de perdre, de même que son Premier ministre Salam Fayad, son statut de VIP, « ce qui ne leur permettra plus de se déplacer librement », a souligné ce vaillant défenseur des droits de l’homme.

« Et nous avons à notre disposition un vaste arsenal d’autres mesures », a-t-il ajouté, comme pour bien s’assurer d’avoir été compris. C’est qu’il y a eu, en l’occurrence, « un franchissement de la ligne rouge », comme le souligne le chef de la diplomatie du canon, dont le patron, Benjamin Netanyahu, met en demeure l’Autorité palestinienne de choisir entre pactiser avec le diable (le Hamas) ou bien avec son représentant en terre proche-orientale (l’État hébreu).

Qu’il faisait bon vivre dans cette partie du monde, doit-on se dire ces temps-ci en Israël quand les frères palestiniens se livraient une guerre sans merci et quand les dirigeants arabes jouaient les matamores pendant que le quartette ne prenait même pas la peine de donner l’illusion du mouvement. Chacun jouait alors sa partition et à Tel-Aviv on avait la paix. Aujourd’hui, les tyrans sont balayés l’un après l’autre, ceux encore en place voient les assises de leur autorité dangereusement ébranlées, et, au Caire, les héritiers de Yasser Arafat ont enterré la hache de guerre. Du coup, la boussole de « Bibi » s’affole, le ministre des Finances Yuval Steiniz gèle deux tiers des transferts de fonds et, évoquant la contestation en Syrie, l’expert militaire du quotidien Yediot Aharonot, Alex Fishman, se désole : « Il est difficile de se séparer d’une vieille et confortable paire de pantoufles. » La classe toujours…

« L’histoire, comme une idiote, mécaniquement se répète », écrivait au siècle dernier Paul Morand. Rappelez-vous, la stratégie de l’étranglement financier avait déjà été tentée après la victoire de l’aile dure palestinienne aux législatives de 2006. Avec le succès que l’on connaît. Le bouclage hermétique de la Bande [de Gaza], cinq longues années durant, n’avait fait que renforcer l’emprise du Hamas. Aujourd’hui que le mouvement fondé par cheikh Ahmad Yassine semble avoir troqué – du moins en apparence, provisoirement peut-être et très certainement pour des raisons tactiques auxquelles les difficultés du régime d’Assad ne seraient pas totalement étrangères – le lance-roquettes pour la branche d’olivier, commence à se préciser le danger représenté par les salafistes du Tawhid wal Jihad – ceux-là mêmes qui ont exécuté il y a un peu plus de trois semaines l’activiste italien Vittorio Arrigoni.

À Washington, des voix se sont élevées, sitôt annoncé l’accord dans la capitale égyptienne, pour faire valoir que les nouveaux alliés de Mahmoud Abbas n’ont pas renoncé à la violence ni reconnu Israël, ignorant avec la plus mauvaise foi du monde que s’ ils l’avaient fait, ils auraient du coup renoncé à leurs dernières cartes en prévision de la négociation.

Ce qui inquiète au plus haut point le tandem LikoudIsraël Beiteinu, ainsi d’ailleurs que leurs partenaires au sein de la coalition, c’est bien moins le rapprochement interpalestinien – du pain béni pour eux puisque l’on vient de voir à quel point il justifie aux yeux de leur opinion publique leur nouveau raidissement – que la perspective d’une reconnaissance, même symbolique, d’un nouvel État arabe par l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre prochain.

Habile, Mechaal a tenu à rappeler les grandes lignes du document d’entente nationale établi par les cadres des principaux mouvements emprisonnés en Israël et ratifié en 2006 : création, avec Jérusalem pour capitale, d’un État sur les frontières de 1967, c’est-à-dire incluant la Cisjordanie et le territoire de Gaza, droit au retour et démantèlement des colonies. Des conditions inacceptables pour l’autre camp, « qui ne veut rien donner », comme le reconnaît l’un des chefs de Kadima, Shaul Mofaz, et, moins encore qu’hier, aujourd’hui que l’autre partie met en place un appareil unifié, appelé le moment venu à s’engager dans un dialogue de paix.

Dans les allées de Washington, les vétérans de l’éternellement moribond processus de paix se plaisent à rappeler qu’après le rejet du plan américain en cinq points par le cabinet Yitzhak Shamir, James Baker, alors secrétaire d’État de George Bush père, avait donné au Premier ministre israélien de l’époque un des numéros de téléphone privés de la Maison-Blanche en lui lançant, sarcastique : « Contactez-nous quand vous serez prêts à négocier. »

Faut-il préciser que, dans le bureau Ovale, le téléphone n’a jamais sonné ?

Christian Merville – L’Orient-le-Jour