Des militaires rassemblent des enfants d’un quartier de Hébron et les prennent en photo

Le mardi 24 mai 2016, vers 19 h 30, plusieurs dizaines de soldats ont débarqué dans le quartier de Jaber, à Hébron. Le quartier est situé le long de l’artère que les colons appellent « la route des Fidèles », puisque c’est celle qu’ils utilisent quand ils quittent la colonie de Kyriat Arba pour se rendre au Tombeau des Patriarches. Cette zone a connu de nombreuses confrontations entre les colons et les forces armées, d’une part, et les résidents palestiniens, d’autre part. Des témoignages adressés à B’Tselem et des prises de vue réalisées par la bénévole de B’Tselem Suzan Zraqo, qui vit dans le voisinage, montrent que les soldats sont passés dans le quartier, ont rassemblé, sans doute au hasard, une vingtaine d’enfants et adolescents présents dans les rues. Les militaires les ont forcés à se tenir près d’un mur et leur ont posé des questions à propos d’un incident qui s’était produit un peu plus tôt ce même jour dans le quartier et au cours duquel des pierres avaient été lancées en direction d’un bus israélien. Ensuite, à l’aide d’un mobilophone, ils ont pris des photos de chaque gosse et de chaque adolescent séparément avant de les laisser repartir. B’Tselem a obtenu des détails de l’affaire auprès de quatorze de ces mineurs d’âge, dont sept ont moins de douze ans – l’âge limite de la responsabilité pénale.

M. G., quatorze ans, résident du quartier, a transmis sa version des faits à l’enquêteur de terrain de B’Tselem, Manal Ja’bri, le 29 mai 2016 :

Le soir était tombé. Je jouais aux cartes dehors avec deux copains, qui ont sept et dix ans, et mon frère, qui en a onze. Brusquement, nous avons été entourés par des jeeps israéliennes et des tas de soldats en sont descendus. Une dizaine d’entre eux se sont amenés et nous ont arrêtés, et les autres se sont éparpillés le long des rues qui vont en direction de Kiryat Arba. Les soldats nous ont dit de nous placer contre un mur. Nous étions effrayés par le nombre de soldats et par le fait aussi qu’ils nous avaient arrêtés.
Au bout de dix minutes, les soldats qui étaient partis par les autres rues sont revenus. Chaque groupe de soldats ramenait sept enfants. J’ai également vu des soldats attraper par le cou N., qui a sept ans, et l’amener près de nous. Il pleurait. Ils nous ont gardés près du mur pendant un quart d’heure environ. Puis ils nous ont demandé qui avait jeté des pierres contre un bus israélien qui passait dans le quartier. Les soldats ont pris des photos de chacun de nous, l’un après l’autre. Puis ils nous ont dit de rentrer chez nous.
Le jeudi 26 mai 2016, en fin d’après-midi, je suis allé faire quelques courses avec un de mes copains, qui a treize ans. En cours de route, nous sommes passés par le check-point 160 [établi sur la « route des Fidèles »]. Au check-point, des agents de la police des frontières nous ont fait entrer dans une pièce et nous avons entendu que la porte se refermait derrière nous. Un agent nous a parlé à travers une vitre de séparation et il nous a dit qu’il avait des photos de nous en train de jeter des pierres. Je l’ai vu feuilleter un album avec un tas de photos d’enfants. Nous lui avons dit que nous n’avions pas jeté de pierres et que nous voulions rentrer chez nous. Il a ouvert la porte et nous a laissés partir. Il nous a mis en garde contre le fait qu’ils avaient des photos de nous, au cas où nous lancerions des pierres par après.

A. R., dix ans, résident du quartier, a transmis son compte rendu à al-Ja’bri, le 30 mai 2016 :

Le soir du 24 mai 2016, je jouais dehors avec cinq camarades quand, brusquement, nous avons vu des jeeps de l’armée et des tas de soldats sont accourus vers nous. Ils étaient bien une trentaine. Certains se sont éparpillés dans les rues du quartier. D’autres sont restés près de nous et nous ont ordonné d’aller nous placer contre un mur. Je me suis mis à pleurer parce que j’avais très peur, et un de mes copains, qui a huit ans, a pleuré aussi. Nous avons essayé de nous en aller mais un des soldats m’a attrapé par la chemise et un autre a saisi mon copain par le cou. Ils nous ont conduits vers le mur. Il y avait là d’autres enfants, certains de notre âge, d’autres plus grands. J’ai vu des gens du quartier parler avec les soldats en anglais et en hébreu. D’autres soldats sont venus des rues voisines avec d’autres enfants. J’ai compris qu’ils nous accusaient d’avoir lancé des pierres contre les colons. Un soldat nous a ordonné de nous asseoir, si bien que nous nous sommes assis par terre. Puis les soldats nous ont dit de nous lever et ils nous ont pris en photo, un par un. Puis ils nous ont menacés de nous arrêter si jamais nous jetions encore des pierres.

Ceci n’est pas le premier exemple mentionné par B’Tselem de soldats photographiant des mineurs d’âge à Hébron. Jusqu’à ce jour, toutefois, ces incidents s’étaient produits à l’intérieur des maisons, en présence des parents des enfants et sans que les mineurs d’âge eux-mêmes aient été questionnés ou accusés d’un délit particulier. B’Tselem est également conscient que les militaires arrêtent souvent des enfants palestiniens dans les rues de Hébron, mais l’ampleur de ce dernier incident et le fait que chaque mineur d’âge a été photographié sont inhabituels. À la date du 1er juin 2016, aucun des quatorze mineurs d’âge dont B’Tselem a obtenu des détails n’a été arrêté ni interrogé. Ceci indique qu’ils ont été arrêtés et photographiés en dépit du fait qu’il n’étaient soupçonnés de rien.

Vu la conduite des militaires durant cet incident, il apparaît que leur but était avant tout d’intimider les enfants afin de les dissuader de jeter des pierres et de permettre à l’armée de les identifier plus aisément au cas où ils le feraient quand même. Ceci prouve un mépris flagrant envers le devoir des militaires qui est de protéger les droits des mineurs d’âge. La légalité du déroulement de cette action est douteuse : il est interdit à l’armée de traiter les civils – surtout des mineurs et tout particulièrement quand ils n’ont pas encore atteint l’âge de la responsabilité pénale – comme des délinquants potentiels et d’utiliser dans ce cas des soldats à des fins de dissuasion.


Publié le 2 juin 2016 sur B’tselem
Traduction : Jean-Marie Flémal

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