Comment traduire “innocent” en Arabe ? La Justice militaire israélienne ne sait pas

Le 1er novembre dernier, dans Haaretz, Amira Hass intitulait son article « Comment traduisez-vous innocent, en Arabe ?« .  Elle racontait l’histoire d’un Palestinien de 29 ans, Ahmed Nafe’a, qui vient de passer neuf mois en prison.

Nafe’a, qui est professeur de langue et de littérature arabe, a été arrêté au cours d’un raid des militaires israéliens et du Shin Bet dans le village de Ni’lin pour tenter de mettre fin aux manifestations incessantes contre le mur de l’apartheid.

ahmed_nafeaLes accusation formulées à l’encontre Nafe’a et 28 autres habitants de Ni’lin, notamment le jet de pierres sur les soldats et des policiers israéliens au cours de manifestations, ne reposaient sur aucune espèce de preuve. Toute l’accusation reposait uniquement sur le témoignage d’une seule personne. 

Nafe’a est le seul, parmi ces 28 Palestiniens accusés sans le moindre début de preuve, à avoir refusé de signer un accord avec le procureur, comme le permet la procédure israélienne (qui ressemble à celle des États-Unis). En échange d’aveux, on évite un procès, et “tout le monde est content” : la Justice militaire fait des économies et gagne du temps et les accusés évitent une longue détention avant jugement (elle dure jusqu’à deux ans) et s’en tirent avec une peine quelque peu réduite. Ou du moins ils le pensent.

Mais pourquoi les avocats conseillent-ils à leurs clients de passer ce genre de marché, même quand ils sont innocents ou qu’il n’existe pas de preuve contre eux ? Parce qu’il ne fait pratiquement aucun doute, si on va jusqu’au procès, qu’il se terminera par une condamnation. La règle, écrit Amira Hass, c’est qu’il incombe aux Palestiniens de prouver leur innocence, ce qui la plupart du temps s’avère impossible.

Dans le dossier de Ahmed Nefe’a, l’accusation était tellement certaine d’obtenir la condamnation voulue, qu’elle n’avait même pas cru utile de préciser l’endroit et la date où les prétendus jets de pierre avaient eu lieu.

Mais Nafe’a a eu “de la chance”. L’unique témoin de l’accusation, qui s’est avéré être un déséquilibré mental – mais le Procureur du tribunal militaire n’est pas homme à s’arrêter à ce genre de détails – a purement et simplement inventé une histoire à dormir debout.

Il s’est ainsi lui-même accusé d’avoir lui même participé avec Ahmed Nefe’a à une véritable guérilla artisanale – des  jets de pierres sur des voitures israéliennes qui en avaient, disait-il,  fait tomber une dans un canal, suivi d’un jet de cocktail Molotov et de bonbonnes de gaz sur un véhicule militaire, etc… –, soit toute une série de fait qui ne pouvaient conduire qu’à une accusation de tentative de meurtre.

Mais, dans la mesure où selon ce témoin fantasque des militaires avaient été blessés, et leurs véhicules endom­magés, cela aurait dû laisser des traces dans les archives militaires. Or, de trace il n’y en avait point, et pour cause puisque ce déséquilibré avait tout inventé.

Par ailleurs, Ahmed Nafe’a est obligé d’avoir un deuxième et un troisième métier. Comme professeur, avec six ans d’ancienneté, son salaire n’atteint que 2.400 shekels israéliens (env. 435 €) par mois. Il donne donc des cours particuliers (il a donné des cours aux autres prisonniers pendant sa détention), et aussi il travaille donc, avec des membres de sa famille, dans un petit super-marché qu’ils ont ouvert dans le village de Shukban au nord de Ni’lin.  Et il n’a pas le temps d’aller manifester à Ni’lin.

Pour une fois, donc, voilà un prisonnier Palestinien qui a résisté aux pressions du Shin Bet. Il raconte qu’il n’a pas été physiquement maltraité, mais que les interrogateurs du service secret israélien ont tenté de le convaincre de signer des aveux en jouant la “corde sensible” : n’avait-il pas envie de voir son fils, âgé de 6 mois au moment de son arrestation ? Et sa femme, qui n’a pu lui rendre visite que trois fois en prison, n’avait-il pas envie de la serrer dans ses bras ?

Il a tenu bon, et à la stupéfaction générale le juge l’a acquitté car les accusations ne tenaient pas debout. Il n’avait fallu que 8 mois pour que cette évidence s’impose. Amira Hass raconte qu’un acquittement comme celui-là est tellement rare que dans une autre affaire, qui il y a deux ans s’était aussi bien terminée pour un accusé palestinien, le traducteur était tellement surpris du verdict qu’il ne savait pas comment traduire « innocent » en Arabe.

UN ARABE N’EST JAMAIS INNOCENT

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Ameer Makhoul

C’est aussi l’histoire que raconte Ameer Makhoul, qui est coordinateur d’Ittijah, l’Union des associations de la communauté arabe d’Israël et dirigeant du Mouvemant pour les droits des citoyens palestiniens d’Israël.

Le 6 mai à trois heures du matin, seize agents des services de renseignement israéliens, connus aussi comme le Shin Bet ou le Shabak, ont arrêté Ameer Makhoul chez lui. Ils ont confisqué l’ordinateur familial, les téléphones et plusieurs effets personnels puis ils ont procédé à une fouille des locaux d’Ittijah.

Ameer est resté douze jours sans contact avec l’extérieur et on ne lui a pas permis de contacter un avocat. Trois semaines après son arrestation, il a été accusé de multiples délits d’atteinte à la sécurité de l’État [israélien]. Les autorités israéliennes ont déclaré qu’il avait été en relation avec un agent du Hezbollah.

Après six mois de prison, le prisonnier politique Ameer Makhoul a signé un accord avec le procureur israélien le 27 octobre. Le marché comprend une liste d’accusations réduite, excluant en particulier le contact avec un agent de l’étranger et l’espionnage pour le mouvement de résistance libanais Hezbollah.

La peine maximum possible est maintenant de sept à dix ans de prison (alors qu’initialement Ameer encourait la peine capitale). La prochaine session de la cour est prévue pour le 5 décembre.

Selon le Dr Hatim Kanaaneh, président du Comité de défense d’Ameer Makhoul, la décision de plaider coupable a été extrêmement difficile pour Ameer , sa famille et ses avocats, mais la réalité de la vie des citoyens palestiniens d’Israël en a fait la seule option possible..

Après avoir examiné une douzaine de disques durs et plus de 30.000 conversations téléphoniques, Israël n’a pas été en mesure de fonder son accusation que sur les aveux de Makhoul, arrachés sous la torture, selon sa famille et ses avocats.

Il a été soumis à des tortures physiques et psychiques ainsi qu’à des drogues psychotropes. Il est resté assis sur une chaise très basse, pieds et mains liés, sans dormir pendant 62 heures. Il a été cassé ” a déclaré Kanaaneh.

Orna Kohn, un des avocats de Makhoul, de l’organisation Adalah de défense des droits de la minorité arabe d’Israël, explique que, aux termes de la loi israélienne, la définition de ce qui constitue une atteinte à la sécurité de l’ Etat rend facile de convaincre quiconque de ce crime.

La loi israélienne définit la soi-disant atteinte à la sécurité de façon très large et criminalise des conduites ou des actes que personne ne pourrait supposer figurer dans ce registre du code criminel. Il en résulte qu’il est très facile pour l’accusation de convaincre la Cour qu’une personne est coupable ” explique Kohn.

«Parmi ces accusations, en particulier “être en relation avec un agent étranger”, la charge de la preuve est occultée» a ajouté Kohn. “C’est l’accusé qui doit convaincre la Cour qu’il n’avait pas l’intention de nuire à la sécurité de l’État. Le résultat est qu’une fois la personne objet d’une telle accusation, il lui est impossible d’être reconnu non-coupable”.

Selon Nadim Nashif, directeur de l’association Baladna pour la jeunesse arabe de Haifa, les poursuites engagées contre Ameer Makhoul et d’autres dirigeants de la société civile palestinienne démontrent la détermination croissante d’Israël à intimider les militants palestiniens travaillant à l’intérieur d’Israël.

« Je crois que le gouvernement essaie de nous refouler vers le passé, lorsque les gens étaient effrayés et ne faisaient rien, se sentant inférieurs. C’est un gouvernement vraiment fasciste qui met en œuvre sa politique très clairement, sans aucune excuse ».

« Je ne serai jamais déclaré innocent »

Le 26 octobre, Makhoul a écrit une lettre ouverte au Conseil international du Forum social mondial et au Comité national palestinien du Forum d’éducation mondial, qui se sont tenus en Palestine du 28 au 31 octobre.

« Cinq mois ont passé depuis mon arrestation en mai 2010, mais ce que j’endure aujourd’hui – sous forme d’emprisonnement injuste, de procédures judiciaires et de procès – n’est pas moins oppressant que la torture physique et psychologique à laquelle j’ai été soumis » a écrit Makhoul.

« Cependant, ce qui nous caractérise, nous Palestiniens, c’est notre libre arbitre et notre détermination, que nous utilisons pour résister à l’oppression, aux oppresseurs et à leur soi-disant justice. Nous sommes conscients qu’existe une justice israélienne et nous voyons le procès comme une opportunité pour consolider la mobilisation et la lutte populaires et internationales qui existent déjà – et qui sont les pierres d’angle de la défense de nos droits et les outils qui font obstacle à leur vol par l’État occupant » ajoute Makhoul.

« La Cour de justice israélienne et le système légal sont de simples manifestations de l’injustice de l’État d’Israël. Ainsi, nous ne cherchons pas la justice dans ce système, mais nous choisissons de lui résister et de l’accuser d’être l’instrument de l’oppression, pas de la droiture.  Un prisonnier palestinien dans une prison israélienne ne sera jamais reconnu innocent » .

Sauf si l’unique témoin est un déséquilibré mental. Mais rares sont ceux qui ont la “chance” d’en “bénéficier” et ne font “que” huit mois de prison pour rien.

 

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