Comment défendre l’indéfendable et s’en tirer (guide pratique)

Les États puissants font souvent des choses affreuses. Quand ils le font, des représentants du gouvernement et des sympathisants tentent inévitablement de défendre leur conduite, même lorsque ces actions sont manifestement erronées ou manifestement contre-productives.

Certains lecteurs parmi vous peuvent aspirer à faire carrière en politique étrangère, et vous pouvez être appelés à faire ce genre de choses aussi dans le cadre de vos activités  professionnelles.

En outre, nous avons tous besoin d’être en mesure de repérer les stratagèmes rhétoriques que les gouvernements utilisent pour justifier leurs fautes. Pour aider les élèves à se préparer à de futurs actes de casuistique diplomatiques, et à sensibiliser le public au sujet de ces tactiques, je vous offre, comme un service public, ce guide pratique en 21 étapes : «Comment défendre l’indéfendable et s’en tirer».

La relation avec des événements récents est évidente, mais de telles pratiques sont monnaie courante dans de nombreux pays et largement pratiqué par des acteurs non-étatiques.

Voici mes 21 recettes pour chercher à vous “blanchir” à tout prix :

  1. Nous n’avons rient fait ! (Les dénégations, ça marche rarement, mais ça vaut la peine d’essayer)
  2. Nous savons que vous pensez que nous l’avons fait, mais nous ne reconnaissons rien.
  3. En fait, nous avons peut-être fait quelque chose, mais pas ce qu’on nous accuse d’avoir fait.
  4. Bon, d’accord, on l’a fait, mais en réalité ce n’est pas si terrible (“le waterboarding c’est pas vraiment de la torture, vous savez…”)
  5. Bon, il se peut que ce que nous avons fait ne soit pas vraiment bien, mais c’était justifié ou nécessaire (nous ne torturons que des terroristes, ou des suspects d’être des terroristes, ou des gens qui pourraient connaître un terroriste…)
  6. Nous avons fait preuve de beaucoup de retenue, si vous considérez à quel point nous sommes vraiment puissants. Je veux dire qu’on aurait pu faire des choses vraiment encore beaucoup plus graves…
  7. En plus, ce que nous avons fait était techniquement légal, selon le droit international (ou du moins selon l’interprétation que font nos avocats de la manière dont le droit international s’applique à nous)
  8. N’oubliez pas que le camp d’en face est vraiment bien pire ! En fait, ils sont le mal. Vraiment !
  9. En plus, c’est eux qui ont commencé.
  10. Et n’oubliez pas : nous sommes les bons. Nous ne sommes pas moralement équivalent aux méchants, quoi que nous fassions. Il n’y a que des critiques moralement obtus, égarés, pour ne pas voir cette distinction fonda­mentale entre eux et nous.
  11. Les résultats ne sont pas parfaits, mais nos intentions étaient nobles. (L’invasion de l’Irak peut avoir donné lieu à des dizaines de milliers de morts et de blessés et des millions de réfugiés, mais nous voulions le bien.)
  12. Nous devons faire ce genre de choses afin de maintenir notre crédibilité. Nous ne voulons pas encourager les méchants.  Vous non plus, n’est-ce pas ?
  13. Surtout que le seul langage que comprennent ces types c’est la force.
  14. En fait, il était impératif de leur donner une leçon pour qu’ils comprennent. Pour la Xième fois.
  15. Si nous n’avions pas fait cela contre eux, ils auraient sans doute fait quelque chose de bien pire contre nous. Bon d’accord, peut-être pas. Mais qui pourrait prendre ce risque ?
  16. En fait, aucun gouvernement responsable n’aurait pu agir autrement face à une telle provocation.
  17. De plus, nous n’avions pas le choix. Ce que nous avons peut-être terrible, mais toutes les autres options ont échoué et / ou rien d’autre n’aurait fonctionné.
  18. Nous sommes dans un monde très dur et les gens sérieux comprennent que, parfois, vous avez à faire ces choses. Seuls les idéalistes ignorants, les sympathisants des terroristes, les lâches conciliateurs et / ou des traîtres gauchistes pourraient critique notre action.
  19. Un jour viendra où le monde nous remerciera pour ce que nous avons fait.
  20. Nous sommes les victimes d’un double-standard. D’autres États font la même chose (ou pire) et personne ne se plaint ou ne les critique. Ce que nous avons fait était donc admissible.
  21. Et si vous continuez à nous critiquer, nous allons réellement nous mettre en colère et alors nous pourrions faire quelque chose de vraiment fou. Ce n’est pas ce que vous voulez, quand même ?

Répétez aussi souvent que nécessaire.


Publié sur Foreign Policy

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