Combien de citoyens une « démocratie » peut-elle discrètement faire disparaître ?

L'oppression prend des formes multiples, tantôt visibles, tantôt dissimulées…

En 2013, la presse australienne a rompu le secret qui entourait l’histoire du « prisonnier X » israélien. Ben Zyger était un agent du Mossad possédant la double nationalité australienne et israélienne, dont le fameux service secret avait organisé la « disparition » sur base de soupçons de trahison.

Zyger est supposé s’être pendu dans sa cellule en  2010, mais beaucoup d’incertitudes continuent de régner sur les conditions de sa mort. Un secret si épais entourait cette affaire que ce n’est que trois ans plus tard qu’elle est « sortie » dans la presse australienne. Quant à la presse israélienne, il lui était totalement interdit d’évoquer le cas Zyger, dont même le nom ne pouvait être mentionné. Ce qui a conduit à parler du « prisonnier X« .

Il y a quelques jours sont arrivées à la surface quelques informations sur un « prisonnier X-2« , qui serait un agent double ayant travaillé pour l’Iran au sein du Mossad. C’est le journaliste de bloggeur étatsunien Richard Silverstein qui a révélé quelques bribes d’information, citant des « sources israéliennes des milieux de la sécurité bien informées« .

L’histoire de l’agent emprisonné en question, surnommée « Aleph Aleph » (l’équivalent hébreu de « alpha alpha« ), avait été jadis cernée par un reporter de Haaretz, Amir Oren, qui avait interviewé son épouse. Mais selon Silverstein cette affaire avait à ce point mis en émoi l’unité chargée de la censure, à cette époque dirigée par le Général de brigade Sima Vaknin-Gil, que Haaretz avait été contraint de retirer l’article de son site web après quelques heures, et que l’édition « papier » du quotidien n’en fit jamais état. Silverstein a publié une copie de l’article censuré sur son propre site web.

« Aleph Aleph » a été secrètement jugé et condamné à 14 ans de prison. Il avait apparemment été emprisonné bien avant Zyger, et ne fut surnommé « X2 » que parce que la presse n’a eu vent de son existence que postérieurement. Il fut découvert en 2004, l’année où un réseau d’espions de la CIA en Iran fut complètement mis à nu à la suite d’une gaffe de l’agence de renseignements étatsunienne. Silverstein pense qu’il pourrait y avoir un rapport entre les deux incidents.

L'oppression prend des formes multiples, tantôt visibles, tantôt dissimulées…
L’oppression prend des formes multiples, tantôt visibles, tantôt dissimulées…

Il est difficile de recueillir des informations à propos d’un agent dont on ne connait même pas la véritable identité. Mais ce que cette affaire met en lumière, c’est la nature autoritaire du régime de censure militaire auquel la presse israélienne est soumise.Alors qu’Israël se vante sans cesse d’être « la seule démocratie du Moyen-Orient« , la réalité est – pour de multiples raisons – bien différente. En fait, pour les Palestiniens de Cisjordanie, Israël fonctionne comme un régime totalement anti-démocratique, à vrai dire plutôt une dictature. Et à l’intérieur de la « ligne verte » [*], Israël est davantage une « ethnocratie » qu’une démocratie, puisque les Israéliens reconnus comme Juifs dominent les Israéliens d’origine palestinienne, et jouissent de droit notablement supérieurs.Le meurtre, il y a quelques jours, de la jeune Hadil Salah Hashlamoun (18 ans) par des soldats israéliens à un point de contrôle (de contrôle des Palestiniens, évidemment – NDLR)  à Hébron n’est qu’un des dernier exemple en date. Les soldats qui venaient de lui tirer dessus à plusieurs reprises l’ont laissée saigner à mort sur le sol pendant plus de 30 minutes sans rien faire pour sauver sa vie. Ensuite, ils ont menti à propos des circonstances de ce meurtre, affirmant qu’elle avait tenté de poignarder l’un d’eux [ce que des témoignages et des photos rendent totalement invraisemblable – NDLR]. Rien d’anormal, ce genre de mensonges officiels appartient à la routine, en Israël.
Les médias israéliens se conforment à la censure militaire en raison de la pression conjointe de l’État et de la société. Les quelques journalistes honnêtes et consciencieux qui travaillent dans la presse israélienne sont traités comme des parias et marginalisés. En effet, le chroniqueur dissident Gideon Levy est aujourd’hui si souvent attaqué par des citoyens israéliens rendus furieux par les sentiments humains de base qu’il exprime envers les Palestiniens que son journal a été amené à engager des gardes du corps pour le protéger.Les militaires contrôlent chaque aspect de la vie des Palestiniens en Cisjordanie, et ils imposent un siège particulièrement brutal de Gaza. Les citoyens israéliens d’origine palestinienne n’ont que des droits restreint, quoique ce soit moins visible.

Mais les militaires, en fin de compte, contrôlent aussi les médias israéliens, puisqu’ils peuvent exiger le retrait d’articles qui les dérangent. Ce n’est pas le comportement normal d’un État démocratique. Ce n’est pas non plus le comportement d’un État démocratique que de faire disparaître des citoyens après les avoir jugés en secret, devant un tribunal secret.

Ça, c’est la marque d’une dictature.

Ainsi que l’exprime bien Silverstein, « n’imaginons pas que ces deux histoires [de « prisonnier-X » et de « prisonnier-X2 »] aient épuisé la liste de ceux de ceux qui ont été déclarés coupables de trahir les services secrets israéliens. L’avocat de Zyger, Avigdor Feldman, laisse entendre qu’il pourrait y avoir d’autres cas, restés inconnus du public israélien. Ce qui soulève la question : combien de personne un État peut-ils faire « disparaître » avant que s’effondre le prétexte de la démocratie et qu’il se mue en un État policier ? »

Le Mossad, le Shin Bet et les autres agences de renseignement israéliennes ne sont rien d’autre que des escadrons de la mort, qui agissent souvent en tout impunité dans le monde entier, et qui ont à leur palmarès une longue liste d’attaques sanglantes visant des intellectuels, des leaders et des résistants palestiniens. Il n’y aurait pas lieu d’être surpris que cette violence s’étende à d’autres cibles.


Publié le 26 septembre 2015 par « Middle East Monitor »
Traduction : Luc Delval – Le titre et le choix de l’illustration sont de la rédaction du site.
asa winstanleyAsa Winstanley est un journaliste freelance installé à Londres et qui a vécu en Palestine occupée, où il a réalisé des reportages. Son premier ouvrage : Corporate Complicity in Israel’s Occupation (La complicité des sociétés dans l’occupation israélienne) a été publié chez Pluto Press. Sa rubrique Palestine is Still the Issue (La Palestine constitue toujours la question) est publiée chaque mois. Son site Internet est le suivant : www.winstanleys.org

 

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