C’est l’heure du diagnostic : la maladie israélienne des implantations est incurable

Un protestataire palestinien brûle des pneus au cours de heurts avec l'armée israélienne suite à une action de protestation contre la colonie juive de Qadomem, dans le village de Kofr Qadom près de Naplouse / Photo : Reuters

Nous devrions être reconnaissants au gouvernement Netanyahu de sa franchise. Cette semaine, il a décidé que les implantations étaient une punition – désormais, c’est donc officiel.

Nous devrions également demander au même gouvernement d’ordonner la cessation de toutes les enquêtes, réelles ou fabriquées, sur les attaques «provocatrices » (price tag attacks), parce que, dans ce cas, la nationalisation de quelque 400 hectares de terre appartenant à cinq villages palestiniens, en réponse à l’assassinat des trois adolescents, à un prix bien plus lourd (et constitue un crime autrement plus grave) que tous les graffitis diffamatoires, mosquées incendiées et pneus lacérés. C’est aussi un cas flagrant de punition collective, du genre à être considéré comme crime de guerre par les lois internationales.

Un protestataire palestinien brûle des pneus au cours de heurts avec l'armée israélienne suite à une action de protestation contre la colonie juive de Qadomem, dans le village de Kofr Qadom près de Naplouse / Photo : Reuters
Un protestataire palestinien brûle des pneus au cours de heurts avec l’armée israélienne suite à une action de protestation contre la colonie juive de Qadomem, dans le village de Kofr Qadom près de Naplouse / Photo : Reuters

Ainsi donc, laissez tomber les enquêtes sur des incidents insignifiants. Laissez de côté aussi les cris à propos des appropriations ; elles ne changeront rien à rien. La bataille a été décidée. Les colons ont gagné. Les colonies ont atteint leur but. La solution à deux États est morte. Tous ceux qui ne le croient pas devraient aller à Gush Etzion.

On ne sait pas très bien quand ou comment Gush Etzion est devenue un « consensus ». Brusquement – comme l’homme de cette vieille chanson rendue célèbre par Shlomo Artzi, et qui se levait un beau matin avec l’impression d’être une nation –, Gush Etzion a surgi et a eu l’impression qu’elle était un consensus national.

Tout le monde est d’accord pour dire qu’on s’est mis d’accord à propos de Gush Etzion depuis des temps immémoriaux. Et ce n’est pas la seule chose sur laquelle on s’est mis d’accord ; il y a aussi la vallée du Jourdain et Ma’aleh Adumim, avec sa terrifiante zone de collines, et il va sans dire que c’est également le cas pour Ariel. Regardez la carte et vous comprendrez comment l’État palestinien sensément en devenir est condamné à mort. De ce qui reste, il pourrait être envisageable d’installer un nouveau parc d’attraction, « Mini-Palestine », mais rien de plus.

Les 400 hectares hectares qui ont été volés, soit un peu plus de 100 hectares pour chaque adolescent israélien assassiné, n’ont pas dormi beaucoup. Il est vrai que c’est un territoire qui tombe sous la juridiction de Gvaot, mais qui est-ce qui compte ?

Qu’y a-t-il encore à compter, quand, dans un an ou deux, les collines vont devenir Gvaot, une autre ville (juive) en Palestine occupée, avec des milliers de familles de colons sionistes, pionniers et nourris de principes, avec un centre communautaire construit par la loterie nationale et un bassin de natation, des pensionnats pour filles et des yeshivas, le tout sur des terres volées. Par euphémisme, on les désigne par le terme « propriétés de l’État », et ce, dans le giron d’un chaud et plaisant consensus, alors qu’aucun pays au monde ne le reconnaît et que pas un seul critère de justice ne pourrait le tolérer.

Gush Etzion, l’objet du consensus, a été créée après la guerre de 1967 en tant que mère de tous les actes israéliens du droit au retour. Pas le droit au retour des Palestiniens, naturellement, mais uniquement le droit des Juifs.

Les terres qui ont été conquises en 1948 ont été restituées à leurs propriétaires légitimes, dont les descendants sont retournés en masse sur leurs terres volées. Que ce fut très juste ! Il est vrai que l’actuelle zone de Gush Etzion est sept fois plus grande que l’originale, mais qui va en faire le compte, en fait ? Le principal, c’est que les enfants soient retournés vers leurs frontières et que le droit au retour ait été garanti, et généreusement, encore.

Le droit au retour des 650.000 réfugiés palestiniens qui ont perdu leur univers en 1948 ne doit même pas être mentionné. Mais une poignée de rejetons issus de Gush Etzion peuvent y retourner. Retourner à Ein Tzurim, Kfar Etzion et Masu’ot Yitzhak est une question de droit ; retourner dans les villages contigus de Zakaria, Ajur ou Beit Natif est une hérésie. Telle est, après tout, la justice israélienne, qui ne cherche même pas une couverture, dans le cas de Gush Etzion.

Mais Gush Etzion n’est pas devenue tout simplement un autre district abandonné suite à la misère ou à la dépossession. C’est devenu un consensus. Pourquoi ? Parce que c’est ce que les colons ont dit, c’est ce que les hommes politiques ont décidé, c’est ce qui a été écrit dans les journaux et c’est ce qui a été diffusé à la télévision. On n’a jamais rien demandé aux Israéliens, mais tous savent déjà que tout le monde est d’accord parce que c’est ce qu’on leur a dit. Ibei Hanahal, Ma’aleh Amos et Ma’aleh Rehavam — qui a jamais entendu parler de ces colonies ?

Vingt mille colons, vingt communautés, sans compter Efrat, qui est indépendante – et voyez, nous sommes retournés à Alon Shvut, à Tekoa, à Bat Ayin. La Ligne verte ? Une vieille plaisanterie éculée ! Et voilà que, suite au discours de Bar-Ilan, s’en vient l’action de représailles du gouvernement afin de la balayer de la carte une fois pour toutes (comme si on ne l’avait pas déjà fait il y a longtemps).

Les Israéliens qui s’excitent en faveur de la solution à deux États prétendent dans le même souffle que les blocs de colonies nous appartiennent. Et ils sont bien à nous – ils sont notre maladie, notre maladie incurable, qu’il reste toutefois à diagnostiquer, en quelque sorte.


Publié Haaretz le 4 septembre 2014. Traduction pour ce site : J-M Flémal.

gideon_levyGideon Levy est journaliste au quotidien israélien Haaretz.
Il a publié : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009
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