Ce que les pogroms d’Israël contre les Africains nous révèlent sur le sionisme

Voici une semaine, la communauté immigrée africaine de Tel-Aviv était longuement la proie d’une agression de foule accompagnée d’actes de vandalisme, de pillage et de jets de projectiles incendiaires. Robert Kazandjian, Ali Hocine Dimerdji et Samantha Asumadu prétendent que ces événements et leurs retombées fournissent une preuve de plus de la nature intrinsèquement raciste du sionisme politique.

Voici une semaine, dans la nuit du mercredi 23 mai, la partie sud de Tel-Aviv est entrée en éruption, devenant l’épicentre d’une attaque par une foule en colère et violente contre les membres de la population immigrée africaine de la ville, délibérément visée sans autre raison que son ethnicité.

Des commerces et des maisons détenus par des Africains ont été détruits et pillés. IL n’y a pas eu de morts, mais de nombreux blessés. Des médias sociaux étaient sur place et ont fourni des images et des informations concernant ces attaques, tout en insistant sur l’apathie absolue, voire la complicité, des autorités.

pogrom anti-afric
Une foule met le feu à des immondices tout en chantant « Les gens veulent qu’on brûle les Africains », après une manifestation contre les réfugiés et demandeurs d’asile africains du quartier de Hatikva, dans la partie sud de Tel-Aviv, le 23 mai 2012. (Photo : Activestills)

Cette attaque dirigée contre la minorité africaine de Tel-Aviv n’a rien d’un événement isolé. La violence de la nuit de mercredi a été le point culminant d’une série d’attaques racistes, comprenant des jets de projectiles incendiaires contre des maisons et un jardin d’enfants dans la banlieue sud de Tel-Aviv. En fait, ces attaquent illustrent le haut degré de tension raciale qui prévaut dans la ville et dans l’ensemble d’Israël.

On ne peut comprendre tout à fait les événements de mercredi soir sans connaître les divers contextes en jeu : historique, politique et idéologique. Steven Salaita écrit dans The Electronic Intifada que le sionisme est « une idéologie qui peut accueillir des discours libéraux et humanistes, mais qui ne peut être mise en pratique sans une suppression concomitante des droits de ceux qui ne sont pas juifs ».

En d’autres termes, le sionisme prône une suprématie raciale et religieuse. Israël, un État construit sur des terres qui ont subi une épuration ethnique, applique la chose sous un semblant de démocratie dans laquelle la population juive est la bénéficiaire exclusive du processus démocratique.

Pourtant, la population juive d’Israël est elle-même stratifiée au sein d’une hiérarchie ethnique où les ashkenazi prospères (les Juifs blancs, de descendance européenne) dominent l’économie, les médias et la politique. En comparaison, les mizrahi et les sépharades (les Juifs originaires du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord) souffrent de difficultés socioéconomiques.

Les minorités ethniques et religieuses sont uniformément opprimées, depuis les musulmans et les chrétiens palestiniens jusqu’aux immigrés africains. La disparité est bien connue. Human Rights Watch affirme que, dans le système scolaire d’Israël, où l’on applique la ségrégation, « les enfants palestiniens arabes reçoivent une éducation inférieure à celle des enfants juifs, et leurs performances relativement faibles en classe en sont un reflet ».

La discrimination se poursuit dans l’enseignement supérieur, dans l’emploi, dans les soins de santé et dans le logement. Si nous considérons le principe premier du sionisme, la construction d’une patrie juive destinée à préserver l’identité juive et à assurer la sécurité des Juifs, cette oppression est inévitable. Toutefois, c’est le traitement des Juifs noirs qui est le plus révélateur du racisme enraciné dans la société israélienne.

Hanan Chehata écrit dans the Race and Class journal que « les Falasha, les Juifs éthiopiens (…) amenés en Israël au cours d’opérations de transfert de masse, se sont vu reléguer dans une sous-classe ». Chehata prétend que les Juifs noirs ne souffrent pas seulement de discrimination raciale mais qu’ils sont également utilisés pour renforcer les populations des colonies illégales.

En 2010, le groupe de pression israélien FLAME (Facts and Logic About the Middle East – Faits et logique à propos du Moyen-Orient) faisait passer une publicité dans les journaux juifs américains dans une tentative de réfuter les affirmations prétendant qu’Israël était un État d’apartheid. La publicité disait qu’« Israël a fait venir quelque 70.000 Juifs éthiopiens qui, en dépit de leur arriération, sont devenus des citoyens d’Israël complètement intégrés ». La publicité perpétue l’image du sauvage non civilisé ; nous aurions pu nous attendre à retrouver un tel langage dans des textes coloniaux de l’Europe du 19e siècle.

Jonathan Cook a rédigé un article très détaillé pour The National, un quotidien de langue anglaise publié à Abu Dhabi, article dans lequel il se penche sur la façon dont Israël traite les Éthiopiens. Cook écrit que « les fonctionnaires de la santé en Israël soumettent de nombreuses immigrantes éthiopiennes à des traitements controversés par des médicaments de contrôle à long terme des naissances ». Il déclare en outre que « 57 pour 100 des utilisatrices de Depo Provera en Israël sont éthiopiennes, même si la communauté ne représente même pas 2 pour 100 de la population totale ».

Le médicament présente toute une série d’effets nocifs à long terme et il a été utilisé par le gouvernement d’apartheid sud-africain pour restreindre la fécondité des noires. Yali Hashash, un chercheur de l’Université de Haïfa, a déclaré que des pratiques similaires avaient été utilisées sur les Juifs mizrahi et sépharades, dans les années 1959 et 1960, parce que les « principaux gynécologues israéliens considéraient les Juifs arabes comme ‘primitifs’ et incapables d’agir ‘de façon responsable’ ». La preuve est malaisée à réfuter et elle attire une conclusion incontournable : la préservation de l’identité juive aux yeux de l’État s’avère n’inclure que les Européens blancs.

Bien que l’oppression revête plusieurs aspects, son langage, lui, est universel. Du sommet jusqu’à la base, les parlementaires israéliens les plus en vue ont attisé les flammes de la haine raciale et sans aucun doute aussi celles de la violence. Lors d’une rencontre de cabinet, la semaine dernière, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a décrit les immigrés africains en Israël comme des « infiltrants illégaux inondant le pays (…), menaçant notre existence en tant qu’État juif et démocratique (…), notre sécurité nationale et notre identité nationale ».

Un refrain familier : En 1915, le CUP décrivait la minorité arménienne en Turquie ottomane comme une menace pour la sécurité et l’identité turques. Le principal propagandiste des Ottomans, Ziya Gokalp, insista en disant que la Turquie ne pouvait être revitalisée que si elle se débarrassait de ses minorités non musulmanes, prétendant que les Arméniens étaient « un corps étranger au sein de l’État national turc ». Quelques années plus tard, les propagandistes Goebbels et Rosenberg émirent l’importante notion que l’Allemagne devait être Judenfrei (libre de toute présence juive) afin de se revitaliser. Dans les deux exemples, ces affabulations créèrent l’espace culturel qu’il fallait pour développer la haine raciale et elles servirent de prétexte à un génocide.

En effet, le ministre israélien de l’Intérieur, Eli Yishai, a joué un rôle vocal dans toute cette rhétorique au vitriol. Le mercredi 16 mai, dans une interview accordée à la radio de l’armée israélienne, il déclarait que la majorité des immigrés africains en Israël étaient des « criminels », qu’ils devaient être emprisonnés, et il ajoutait :

« Je ferais quelque chose de sévère, mais simple, jetez-les tous sans exception en prison ou dans des centres de détention, ou triez-les placez ceux qui ne commettent pas de délit dans des centres de détention. »

Dans une tentative d’édulcorer son racisme, Yishai a fait appel à la distinction entre « demandeurs d’asile » et « véritables réfugiés », prétendant que seul un nombre extrêmement réduit d’immigrés africains étaient de vrais réfugiés. Il a également tenté de modérer ses premières affirmations en ajoutant en outre :

« Je crois que la plupart d’entre eux ne le font pas [s’engager dans des activités criminelles] – mais peut-être vais-je être critiqué pour cela aussi – et ceux qui commettent ne serait-ce que le moindre des délits : en prison ! De là, ils auront une prime de départ ou de déportation, appelez cela comme vous voulez, et seront renvoyés dans leur pays d’origine. Nous sommes en train de perdre ce pays. Ces incidents dont tout le monde parle aujourd’hui, j’en avais déjà entendu parler il y a trois ans, en parcourant la banlieue sud de Tel-Aviv.

Dans la même interview, Yishai a mis a garde contre le fait que « les immigrés mettent au monde des centaines et des milliers d’enfants » et que « le rêve sioniste est moribond ». Comme on l’a dit plus haut, il s’avère que l’État d’Israël entreprend des actions directes afin de sauvegarder le « rêve sioniste » auquel Yishai fait allusion.

Ce n’était pas la première fois que Yishai exprimait en public des sentiments racistes à l’encontre des Africains. Prenant la parole lors d’une conférence à Ramle, le 15 avril dernier, il répéta qu’il croyait que les immigrés africains devraient se retenir d’avoir des enfants. Il raconta l’histoire d’une femme juive israélienne handicapée qui recourait aux services d’une aide-soignante africaine immigrée. Selon Yishai, « la femme employait une travailleuse étrangère qui la soignait, et cette travailleuse étrangère se retrouva enceinte ».

En effet, l’Africaine fut enceinte et demanda un congé de maternité. Yishai estima que sa demande – de même que la décision de la Cour suprême israélienne qui la confirma – était scandaleuse. En guise de réponse, il déclara qu’il « aurait ordonné qu’elle fût renvoyée dans son pays d’origine », prétendant que :

« Les travailleurs étrangers peuvent entrer dans le pays (…). Mais qu’une femme décide de rester ici, de bâtir un foyer ici, et d’être enceinte ici, telle n’était pas notre intention. Par conséquent, si elle décide d’être enceinte, je pense qu’il n’est que juste qu’elle retourne dans son pays d’origine. »

S’il n’est pas dans les intentions de l’État de permettre aux immigrés étrangers de s’assimiler au tissu même de la société israélienne, nous pouvons alors présumer que leur seule utilité collective est de se faire exploiter, de se faire extraire toute leur force de travail avant d’être renvoyés.

Dans un système démocratique, les propos des hommes politiques sont censés influencer notre propres actions et attitudes. Les contrevérités et propos alarmistes racistes assénés par les parlementaires israéliens de haut rang ont sans aucun doute allumé la colère et la haine à l’égard de la communauté immigrée africaine, attisant le pogrom dans les quartiers sud de Tel-Aviv.

La violence de mercredi soir suivait un rassemblement de protestations coléreuses pendant lequel des membres influents du parti dirigeant Likoud ont tenu des discours racistes et incendiaires. La députée Miri Regev, reprenant une rhétorique pré-génocidaire, a décrit les immigrés africains comme « un cancer dans notre corps », blâmant les « gauchistes » du fait que le gouvernement n’a pas appliqué une politique d’expulsion de masse. Le député Danny Dannon a également pris la parole et a publié ensuite ceci sur Facebook : « Israël est en guerre. Un État ennemi d’infiltrants s’est installé en Israël et sa capitale est Tel-Aviv-Sud »,

A la fin du rassemblement, une foule estimée à un millier d’Israéliens s’est approchée du quartier des immigrés africains à Tel-Aviv-Sud. La police a bloqué la progression de la foule, l’empêchant de franchir un pont qui mène au cœur de la zone résidentielle et, de la sorte, elle a sans doute évité un massacre.

La foule a provoqué maints saccages dans le quartier de Katikva, s’en prenant aux hommes et femmes africains qu’elle rencontrait. Une Érythréenne a été agressée à coups de bouteilles à  Hanoch Street. Le bébé qu’elle portait est tombé sur le sol. Un Soudanais a également été agressé alors qu’il était assis dans sa voiture et ses vitres ont été réduites en miettes.

La foule scandait des slogans comme « Les gens veulent l’expulsion des Soudanais » et « Infiltrants, hors de nos maisons ! » tout en défilant dans les rues. La mise à sac violente s’est poursuivie durant plusieurs heures jusque dans la nuit et il en est résulté un nombre étonnamment minime d’arrestations, entre 11 et 17, selon les sources.

+972 Magazine, une publication indépendante, gratuite et passant généralement pour représenter des points de vue progressistes de gauche, a publié des comptes rendus de témoins oculaires du pogrom. Toutefois, elle a également publié un article au vitriol rédigé par Larry Derfner et qui reprend la position du Likoud, contribuant ainsi à la haine et à la violence à l’égard des immigrés africains. Dans son article, Derfner, qui se présente comme un « sioniste ultralibéral », écrivait :

« (…) comme ils sont au moins 60.000 ici et qu’il en débarque 2.000 à 3.000 de plus chaque mois et que tous affluent dans quelques quartiers habités par des Juifs pauvres, conservateurs et effrayés, ils constituent une menace pour le tissu de cette société. Vu leur nombre, il y a une limite au degré de compassion qu’Israël peut témoigner à leur égard. Au point qu’il convient que nous nous inquiétions des nôtres d’abord. »

Les commentaires de Derfner donnent du poids à l’argument prétendant qu’alors que le sionisme peut accueillir des discours libéraux et humanistes, il ne peut être qui ne peut être mis en pratique sans violer et fouler aux pieds les droits de ceux qui ne sont pas juifs.

Après les destructions, Danny Dannon, s’exprimant dans Haaretz, a réclamé l’expulsion forcée des immigrés africains des centres de population en Israël. Il a également réclamé l’accélération de la construction de centres de détention où l’on pourrait enfermer les immigrés africains, disant :

« Les infiltrants doivent être mis à l’écart immédiatement (…). Nous devons accélérer la construction de sites de détention temporaires et éloigner les Africains des centres de population. »

Les médias israéliens ont été rapides pour mettre l’accent sur le fait que ce sont des Juifs mizrahi, c’est-à-dire des gens de la classe ouvrière très paupérisée, qui ont mené les attaques contre les communautés immigrées africaines. Ceci renforce la hiérarchie ethnique et crée un espace dans lequel les autorités israéliennes peuvent éluder toute responsabilité à la fois dans la violence et dans les conditions dans lesquelles subsistent les Juifs mizrahi.

Comme on pouvait s’y attendre, la vieille tactique coloniale du « diviser pour régner » n’est que trop évidente, ici. La classe dirigeante est la cause des conditions pénibles que doivent affronter les Juifs mizrahi et sépharades. Par le biais de ses discours et de ses propos incendiaires, elle est à même de rediriger la colère vers les communautés immigrées africaines, qui sont elles-mêmes victimes d’une oppression pire encore.

Si les autorités israéliennes s’obstinent à minimiser et ignorer ce qui s’est passé à Tel-Aviv la semaine dernière, il y aura sans aucun doute de nouveaux événements du même genre. Si les hommes et les femmes qui gouvernent Israël continue à jeter de l’huile sur le feu de la haine raciste, la gravité de la violence va encore s’accroître et se répandre à une échelle plus grande encore.


Cet article a été publié le 30 mai sur le site Ceasefire. Depuis lors, la déportation des réfugiés du sud-Soudan a commencé. Une loi israélienne, qui permet de détenir les réfugiés dans des camps de concentration pendant 3 ans, est entrée en application… Et les attaques raciales se multiplient.

Traduction pour ce site : JM Flémal

Robert Kazandjian est un journaliste free-lance d’investigation installé à Londres. Dans le passé, il a publié des articles dans The Independent et The Guardian, et il écrit sur les problèmes de classe, de relations M/F, de race et sur les questions internaitonales. Il est sur Twitter : @RKazandjian.

Ali Hocine Dimerdji prépare un doctorat en études françaises à l’Université de Nottingham. Citoyen algérien, il a vécu en Algérie et au Liban. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @hocinedim.

Samantha Asumadu est une cinéaste, productrice et journaliste britannique. Elle a surtout travaillé dans la région des Grands Lacs en Afrique, y réalisant des reportages d’information et des documentaires et a également participé à des campagnes autour de la démocratie et des questions de sécurité. Elle est elle aussi sur Twitter : @honestlyAbroad.

 

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