Bernie Sanders rejette les Palestiniens dans la fosse aux lions

Une majorité de démocrates [*] soutiennent aujourd’hui les sanctions économiques ou l’intensification des actions contre Israël en raison de la poursuite de la colonisation par ce dernier des territoires palestiniens occupés, a révélé cette semaine un sondage de l’Université du Maryland.

Mais les démocrates progressistes ne peuvent compter sur un seul membre du Sénat américain pour prendre fermement position en faveur des droits palestiniens : ni Patrick Leahy, ni Kamala Harris, ni non plus l’agitatrice « progressiste » Elizabth Warren.

Même Bernie Sanders a cédé sous les pressions de l’AIPAC.

Le sénateur Bernie Sanders, à droite, reçoit l’accolade du président du Comité national démocrate Tom Perez lors d’un rassemblement du parti à Mesa, Arizona, le 21 avril dernier. (Photo : Gage Skidmore)

Sa signature apparaît avec celles de ses 99 collègues du Sénat au bas d’une lettre du 27 avril réaffirmant les points de discussion clés du puissant lobby israélien. (voir sous l’article)

La coalition diverse que Sanders à rassemblée sera compromise s’il pense que les Palestiniens peuvent être rejetés dans la fosse aux lions sans susciter de réactions.

La lettre, adressée au secrétaire général des Nations unies, prétend de façon absurde qu‘Israël est mis en épingle par l’organisation mondiale – même si Israël bafoue les lois internationales et les résolutions de l’ONU depuis des décennies sans même jamais avoir fait une seule fois l’objet de sanctions de cette même ONU.

Elle calomnie également l’UNRWA, l’institution de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, dont les ressources lourdement mises à contribution font la différence entre la subsistance et la famine pour un million de Palestiniens de Gaza, mise en état de siège par Israël depuis une décennie.

L’attaque contre l’institution des réfugiés, laquelle s’occupe également de l’éducation et des soins médicaux de millions de personnes, fait partie d’un agenda de longue durée, mis sur pied par Israël et ses amis, et visant à ne plus la financer, dans l’espoir apparemment irréfléchi d’écarter une fois pour toutes les droits des réfugiés palestiniens de l’agenda international.

Une trahison de la base

Sanders a galvanisé les progressistes avec son important défi à l’égard de Hillary Clinton lors des primaires démocrates. Il a rallié de nombreuses personnes à sa cause en s’en prenant avec véhémence au long soutien inconditionnel de Clinton à Israël.

« Il vient un temps où, si nous luttons pour la justice et la paix, il va nous falloir dire que Netanyahou n’a pas tout le temps raison », avait lancé Sanders à Clinton lors d’un débat télévisé en prime time. « Nous ne pouvons continuer à défendre un seul camp. Il y a deux camps, dans cette affaire. »

Cela avait eu l’air d’un changement de cap décisif, après les justifications honteuses et particulièrement maladroites de Sanders à propos de l’agression israélienne contre Gaza en 2014, qui avait tué 2200 Palestiniens, dont plus de 550 enfants.

Mais, en signant cette lettre, Sanders a montré qu’il a fait volte-face. Il a défendu sa décision cette semaine dans une interview accordée à Dena Takruri, d’AJPlus :

« Je n’ai pas rédigé cette lettre. Ce n’est pas le genre de lettre que j’aurais écrite », a expliqué Sanders, soucieux de s’en tirer sur tous les tableaux.

Contre BDS et l’égalité des droits

Tout en proposant une critique mitigée à l’égard d’Israël – allant jusqu’à se servir de guillemets en prononçant les termes de « violations des droits de l’homme » –, Sanders a utilisé une des tactiques favorites du lobby israélien quand il s’agit de détourner l’attention sur les violations commises par d’autres pays.

Sanders a déclaré qu’il ne soutenait pas le mouvement BDS, également attaqué dans la lettre du Sénat. Takruri l’a défié d’expliquer ce que les Palestiniens devraient faire pour affronter des décennies d’incessante occupation israélienne si on les condamnait pour leur recours à des formes violentes et non violentes de résistance.

« Sans BDS, que peuvent encore faire les Palestiniens ? », a-t-elle demandé.

« Ce qu’il convient de faire, c’est que les États-Unis d’Amérique aient une politique du Moyen-Orient qui soit équilibrée, qu’ils ne se contentent pas simplement de fournir sans arrêt d’énormes sommes d’argent ou leur soutien militaire à Israël, mais qu’ils traitent les deux camps avec respect et dignité et qu’ils fassent de leur mieux pour les amener autour de la table. »

Cela semble grandiose, mais Sanders n’a pas expliqué comment une politique équilibrée allait se matérialiser si, en compagnie de ses collègues sénateurs, il refusait de soutenir – et condamnait – ceux qui recouraient à BDS pour défier la politique unilatérale des États-Unis.

En lieu et place, il ressort que Sanders conseille d’en revenir à un prétendu « processus de paix », alors que celui-ci échoue depuis des années. Son apparente confiance dans le triumvirat dénué de principes et composé du président Donald Trump, du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et du dirigeant de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas est étonnamment déplacée.

Si une solution à deux États échouait, a demandé Takruri à Sanders, soutiendrait-il « une solution à un État avec égalité des droits pour les Israéliens et les Palestiniens, et égalité dans la citoyenneté ? »

« Non », a-t-il répondu. « Je veux dire, je pense que si cela devait se produire, ce serait alors la fin de l’État d’Israël, et je soutiens le droit d’Israël à l’existence. »

Cela place Sanders en porte-à-faux par rapport à deux tiers des Américains, qui seraient favorable à un tel résultat. Pire, cela suggère qu’il préfère l’apartheid au principe de « une personne, une voix » quand il s’agit des Israéliens et des Palestiniens.

Qui est mis en épingle ?

Lors de l’interview, Sanders a répété la fausse allégation de la lettre qu’il a signée, à savoir qu’Israël est partialement mis en épingle.

Si on a l’intention de dénoncer l’antisémitisme et le sentiment anti-israélien à l’ONU – même si cela se résume, en fait, à condamner l’occupation israélienne et des décennies de crimes de guerre –, pourquoi, dans ce cas, la lettre ne fait-elle pas état du sentiment anti-palestinien bien plus grand affiché par les nations les plus puissantes de l’organisation et surtout par les États-Unis, avec leur veto ?

Il est faux de dire qu’Israël fait l’objet de toute cette attention prétendument partiale. Comme le montre une analyse du nuage des mots-clés des publications de l’ONU, Israël reçoit beaucoup moins d’attention que bien d’autres pays.

Et, quand les abus systématiques d’Israël attirent l’attention, la machinerie du gouvernement américain entre en action pour supprimer les critiques et, partant, toutes les conséquences pour Israël.

En mars, un rapport de l’ONU soigneusement documenté et exposant en détail le système de l’apartheid israélien appliqué à la totalité de peuple palestinien a été retiré d’un site Internet de l’ONU. Cet acte de censure a été commis par le secrétaire général de l’ONU, sous la pression directe des États-Unis.

Cette lâcheté a entraîné la démission de la dirigeante de l’institution de l’ONU qui avait publié ce rapport.

Si Israël a été mis en épingle, c’est sur le plan d’une impunité sur laquelle aucun autre pays ne peut compter.

Le fait que Sanders et d’autres « progressistes » se joignent à ce genre d’attaque contre les droits et l’existence des Palestiniens est un autre signe que la « résistance » démocratique autoproclamée à l’administration Trump préfère l’opportunisme politique aux principes.

Le bureau de Sanders n’a pas voulu faire de déclaration pour The Electronic Intifada et a également refusé tout commentaire pour Alternet.

Les démocrates se mettent à l’abri

À un moment donné, la résistance autoproclamée va devoir cesser de se défiler et d’éviter les questions à propos des droits palestiniens.

Durant toute sa carrière, Sanders s’est obstinément profilé comme un indépendant. Sa décision de présenter sa candidature en tant que démocrate lors des primaires de 2016 était motivée par un désir d’entraîner tout le parti vers la gauche. Mais il semble plutôt que c’est le Parti démocrate qui entraîne Sanders et certains de ses partisans vers la droite, du moins en ce qui concerne la Palestine.

En février, Keith Ellison, le représentant du Congrès soutenu par Sanders, a perdu de très peu une campagne acharnée pour la présidence du Comité national démocrate, le premier corps dirigeant du parti.

Ellison s’était exprimé vertement plus tôt sur les abus israéliens, mais avait tempéré ses critiques durant la campagne, finissant même par prendre position contre BDS.

Son rival victorieux a été Tom Perez, favori de l’establishment et soutenu par Barack Obama. Dans un geste d’unité, Perez avait immédiatement désigné Ellison à la vice-présidence du comité.

Il s’avère que cette unité aura un prix. Des progressistes comme Ellison et Sanders continueront à ne plus soutenir les droits palestiniens, afin de se conformer à un establishment impatient de rassurer les très importants donateurs pro-israéliens, comme le milliardaire Haim Sabam, par exemple.

Pas de retour en arrière

Les millions de personnes qui avaient rallié avec enthousiasme la campagne de Sanders lorsqu’il s’était mis à dire des choses intelligentes sur la Palestine et sur d’autres problèmes de justice sociale et économique doivent le ramener au 21e siècle et lui rappeler la réalité du régime israélien d’occupation, de colonialisme d’implantation et d’apartheid qui dure depuis plusieurs décennies.

Une personne occupe manifestement une position qui lui permettrait d’influencer Sanders et c’est son conseiller en politique étrangère, Matthew Duss – une homme avec qui j’ai eu des interactions tant sociales que professionnelles.

Duss a réclamé avec une grande fermeté la fin de l’occupation par Israël de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, qui a débuté en 1967, mais il a été plus prudent pour aborder les autres façons dont Israël viole les droits de millions de Palestiniens : son refus du droit au retour des réfugiés et son refus d’accorder l’égalité des droits aux citoyens palestiniens d’Israël.

En tant que principal conseiller de Sanders concernant ces questions, Duss continuera-t-il a déprécier le mouvement BDS comme il l’avait fait dans son témoignage au Congrès de juillet 2015 ?

À l’époque, il avait fait état d’un soutien à des actions limitées de boycott qui visaient des colonies, mais avait rejeté les efforts palestiniens plus larges ciblant le gouvernement, les institutions et les sociétés qui soutiennent ces colonies illégales et appuient les autres violations systématiques par Israël des droits palestiniens.

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À l’instar de son patron actuel, Duss a exprimé un embarras réel à propos de l’idée de l’égalité des droits pour tous dans un seul État, allant même jusqu’à assimiler ceux qui soutiennent une telle issue démocratique aux extrémistes qui aspirent vivement à « une vision messianique du  »grand Israël » ».

Duss a l’occasion de présenter à Sanders des preuves que les Américains en général, et les démocrates en particulier, ont une grande avance sur le sénateur à propos de la question de la Palestine.

Le sondage de l’Université du Maryland, commandé par les professeurs Shibley Telhami et Stella Rouse, révèle que 56 pour 100 des démocrates soutiennent les sanctions, voire des actions plus sérieuses contre Israël.

Il indique aussi qu’une majorité d’Américains – 54 pour 100 – veulent que les États-Unis traitent de façon égale Israéliens et Palestiniens. Ce chiffre monte même à 72 pour 100, chez les démocrates.

Alors que Sanders parle d’équilibre, lui et d’autres empruntent la direction opposée en signant la lettre soutenue par l’AIPAC et hostile aux BDS.

Depuis des décennies, l’aile progressiste du Parti démocrate est PEP – progressiste, excepté sur la Palestine. Les militants de base, toutefois, la poussent dans la bonne direction et avaient même le soutien de Sanders l’an dernier, précisément.

Il ne faut absolument pas faire marche arrière.


[*] dans le sens de “membre ou sympathisant du parti démocrate des États-Unis”.

Publié le 5 mai 2017 sur The Electronic Intifada

La lettre signée par la totalité des cent sénateurs étatsuniens, y compris donc Bernard Sanders (page 10) se trouve ICI

 

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