«L’asphalte c’est pour les Juifs, les nids de poule pour les Palestiniens»

En Cisjordanie, la stratégie de l’armée israélienne semble simple : l’asphalte est réservée aux Juifs, les nids de poule aux Palestiniens.

L’armée israélienne a remporté une nouvelle victoire. Samedi dernier, elle a victorieusement empêché une sérieuse attaque menée par des volontaire du groupe mixte Juifs-Arabes Ta’ayush, qui avaient entrepris de réparer une portion de la route qui mène à des villages palestiniens dans le sud de la Cisjordanie.

Les soldats du bataillon d’artillerie Keren se sont spécialement distingués, en particulier un commandant de bataillon qui a refusé de s’identifier et un autre commandant à l’uniforme orné de deux feuilles de chêne nommé Aviv, ainsi qu’un soldat infatigable avec des antennes émergeant de son sac à dos et une grenade assourdissante débordant de sa poche, et enfin le soldat Y.B.

Au risque de sa vie, Y.B. s’est perché sur un petit piton rocheux que Ido, un des volontaires, frappait avec une pioche. Ido s’est arrêté. Quand Y.B. est descendu de son perchoir, Ido a recommencé à frapper le rocher, et un petit morceau s’est détaché. Y.B. s’est alors rué pour procéder à l’arrestation du militant.

«Qu’est-ce que ça peut bien faire que nous réparions cette route pleine de nids de poule ?» a demandé le militant. Et le soldat, avec un sérieux imperturbable de répliquer : «Ceci est l’État d’Israël. Cette route n’a besoin d’aucun changement, cette route doit rester dans l’état où elle est. Parce que c’est le territoire de l’État d’Israël».

Trente et un hommes et femmes étaient réunis, samedi dernier, pour les activités habituelles du groupe Ta’ayush, dans les collines au sud de Hébron. Ils s’étaient divisés en deux groupes. Le groupe le plus nombreux a accompagné la famille Awad sur ses terres agricoles sur la colline Umm al-Ara’is.

Jadis, des couples se mariaient à cet endroit, ce qui a donné son nom à la colline. Mais qui s’en souvient aujourd’hui ? Des étrangers appartenant à la colonie illégale [1] – un “avant-poste” – de Mitzpe Yair ont envahi les terres de la famille Awad il y a quinze ans. La famille mène une bataille juridique pour récupérer ses biens (avec l’aide de l’avocat Shlomo Lecker) et une bataille populaire (avec l’aide de Ta’ayush). Entretemps, ils ont réussi à reprendre possession de 70% des terres, qui ont été labourées et plantées, au prix d’une très laborieuse “coordi­nation” avec les militaires.

Quant au plus petit groupe de militants, il s’est rendu sur la route caillouteuse qui mène aux villages de Bir al-’Eid et de Jinba.

Leurs armes se trouvaient dans la Jeep de Ezra Nawi : des seaux noirs, des pioches, des houes. La route, parsemée de nids de poule, s’éloigne de celle, dont le revêtement est parfait, qui conduit à la colonie illégale de Mitzpe Yair.  Le règlement est le même règlement. La nature est la même nature. Mais ce qui sert aux Juifs est interdit aux Arabes. Les résidents des villages sont condamnés à se déplacer sur ce qui, sur trois kilomètres, n’est pas réellement une route.

Au début des années 2000, le harcèlement incessant par des Juifs israéliens et de l’armée a chassé les habitants de Bir al-’Eid de leur village. En 2009, grâce à un combat juridique conduit par Quamar Misharqi Asad, de l’association “Rabbins pour les droits de l’homme”, huit familles sont retournées sur leurs terres et dans leurs grottes, mais il leur est toujours interdit de construire ou de se connecter aux services publics. L’armée ne les protège pas contre les attaques répétées des envahisseurs – dégradations des conduites des citernes d’eau, menaces, attaques contre les bergers, blocages de routes, blocages des accès aux pâtures,… – et voilà maintenant qu’Israël remporte une nouvelle victoire pour assurer son éternité… A Bir al-’Eid il n’y a désormais plus qu’une seule famille.

Au prix d’un travail opiniâtre pendant des années, la route caillouteuse dont les méandres descendent jusqu’au village de Jinba est désormais praticable. Les militants de Ta’ayush joignent leurs efforts à ceux des habitants, comblent les nids de poule avec des pierres, répandent de la terre meuble par-dessus,  cassent les pierres saillantes avec leurs pioches. Samedi dernier, les militants étaient seuls pour travailler sur la section de route proche de la colonie [juive]. Pendant une demi-heure, ils se sont activés à boucher les trous de la route, et puis Y.B. leur a ordonné de s’arrêter parce que “ceci est l’État d’Israël, et la route droit rester pleine de trous”.

Y.B. a ainsi résumé la politique :  les nids de poules pour les Palestiniens, l’asphalte pour les Juifs. Après tout, les soldats ne font que répéter ce qu’ils ont appris sur le terrain. Le soldat aux antennes a audacieusement et courageusement vidé le contenu des sacs des militants (du sable).

Le commandant du bataillon a ordonné l’établissement d’une “zone militaire fermée”. Afin d’éviter les frictions, qui évidemment ne se produiraient que si les envahisseurs venant de la colonie illégale attaquaient les gens de Ta’ayush. Le rôle de l’armée n’est pas d’éviter la violence commise par les colons. Donc l’interdiction de pénétrer dans la “zone militaire fermée” ne s’applique pas à eux.


[1] rappelons une fois encore que toutes les colonies israéliennes établies en Cisjordanie et sur le Golan sont illégales au regard du droit international. Ici, le terme se rapporte à la loi israélienne : il s’agit de colonies non approuvées officiellement par le gouvernement israélien, mais auxquelles l’armée apporte sa protection, pour lesquelles des lignes électriques sont spécialement installées, etc… – NDLR

L’article original a été publié par Haaretz le 20 janvier 2016.
Traduction : Luc Delval

Amira Hass
Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.