Après Gaza : L’Europe se démène pour mettre un terme à sa complicité

Des enfants palestiniens jouent autour d'une maison endommagée à Gaza City, Gaza, le 22 novembre 2014 (AA).

La bousculade internationale dans la condamnation du traitement infligé à la Palestine, et à Gaza en particulier, par Israël met en évidence l’impact croissant des BDS.

Dans le même temps qu’elle est profondément impliquée dans l’occupation par Israël et qu’elle a habilité sa commission à enquêter sur les graves violations du droit international, l’Union européenne a pris dernièrement nombre de mesures témoignant probablement d’une intention croissante d’appliquer des sanctions à Israël pour son incapacité à progresser en direction d’un arrangement pacifique avec l’Autorité palestinienne.

Des enfants palestiniens jouent autour d'une maison endommagée à Gaza City, Gaza, le 22 novembre 2014 (AA).
Des enfants palestiniens jouent autour d’une maison endommagée à Gaza City, Gaza, le 22 novembre 2014 (AA).

La semaine dernière, le quotidien israélien Haaretz a publié un document émanant de l’UE faisant état de sanctions possibles contre Israël et contre les sociétés européennes impliquées dans la construction et les infrastructures des colonies illégales israéliennes en territoire palestinien occupé, y compris à Jérusalem-Est.

Le document demande également que l’on interdise les contacts avec les colons et personnages publics israéliens qui rejettent la « solution à deux États », et cette mesure « pourrait aboutir à un boycott des ministres importants du gouvernement, comme Naftali Bennett et Uri Ariel du parti Habayit Hayehudi (Foyer juif, parti nationaliste, ultraconservateur et sioniste), de nombreux députés de la Knesset appartenant au Likoud et, dans des cas extrêmes, du président Reuven Rivlin en personne ».

Des diplomates européens ont expliqué le contexte de cette suggestion de sanctions en ces termes : « C’est un signe qu’une bonne dose de colère et de frustration existe au sein des États membres. Ces derniers mois, il y a eu des rencontres entre ministres européens des Affaires étrangères, rencontres au cours desquelles des ministres, considérés comme extrêmement proches d’Israël, se sont exprimés de façon très critique à l’égard des mesures du gouvernement Netanyahu. »

La dernière agression israélienne contre Gaza, condamnée en tant que « massacre » par la présidente du Brésil et même par le ministre français des Affaires étrangères, a exacerbé cette colère et a encore érodé un peu plus le soutien déjà faible dont bénéficie Israël dans l’opinion publique européenne. Un ancien vice-Premier ministre britannique et un ancien Premier ministre français ont réclamé des sanctions. Le vice-président du second parti allemand, Ralf Stegner, du Parti social-démocrate (centre gauche), a réclamé un embargo sur les armes contre Israël, l’Arabie saoudite et le Qatar. Le 7 novembre, l’UE a voté en bloc le soutien, de plusieurs résolutions de l’ONU défendant les droits des réfugiés palestiniens tels que stipulés dans la résolution 194 de l’ONU et condamnant, parmi d’autres violations, les colonies israéliennes en tant qu’infraction à la Quatrième Convention de Genève. Une série de résolutions des parlements européens reconnaissance l’« État de Palestine » est perçue par Israël comme un indice manifeste de la frustration officielle de l’Europe à propos d‘Israël et du large mécontentement vis-à-vis de sa politique, malgré le fait que cette reconnaissance manque toutefois à l’obligation des États européens de soutenir les droits inaliénables du peuple palestinien.

En voyant toutefois comment l’UE s’est empressée d’adopter des sanctions contre la Russie pour des violations supposées en Ukraine qui ont l’air bien pâles en comparaison des crimes de guerre israéliens à Gaza et à Jérusalem, on ne peut qu’accuser l’Europe de vulgaire hypocrisie lorsqu’elle continue de débattre sur des sanctions contre Israël après des décennies d’occupation, d’épuration ethnique et autres graves violations des droits de l’homme.

Loin de refléter une approche de principe qui défende avec consistance les droits de l’homme et les lois internationales, le discours des mesures européennes contre Israël reflète surtout l’érosion du soutien à Israël parmi les divers publics européens et l’impact croissant du mouvement mondial de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), dirigé par les Palestiniens, au niveau de de la base et de la société civile.

Un coup d’œil sur la détérioration rapide de l’image de marque du pays au sein de la société civile européenne peut constituer la clé expliquant le débat au sein de l’UE concernant de possibles sanctions contre Israël. Ce mois-ci encore, un appel à l’UE en vue de suspendre son Accord d’association avec Israël – le principal mécanisme de collaboration entre les deux parties – a été signé pour la première fois par plus de 300 partis politiques européens, syndicats importants, ONG de premier plan et autres groupes.

Même avant Gaza, un sondage de la BBC réalisé en 2014 a montré qu’Israël était en lice avec la Corée du Nord comme le troisième ou quatrième pays le plus mal perçu du monde dans l’opinion publique, et ce, à une majorité de deux tiers, en Europe.

Une bonne partie du statut de quasi-paria d’Israël aux yeux des Européens peut être attribuée à une conscientisation croissante des crimes d’Israël contre les Palestiniens, à son glissement politique vers une droite fanatique et à l’efficacité de la campagne BDS.

Lancés en 2005 par une très large coalition de partis politiques, de fédérations syndicales et d’organisations de masse de la société palestinienne, les BDS réclament la fin de l’occupation par Israël depuis 1967, la fin de la discrimination raciste institutionnalisée, qui correspond à la définition de l’apartheid par l’ONU, et la défense du droit des réfugiés palestiniens à retourner dans les foyers et sur les terres dont ils ont été déracinés et dépossédés en 1948.

Les BDS ont déjà été perçus comme une « menace stratégique » par Israël bien avant la récente dévastation de Gaza. Suite au lourd tribut humain de l’agression israélienne contre Gaza et à la colonisation sans précédent de la Cisjordanie occupée, particulièrement à Jérusalem-Est et dans les environs immédiats, le BDS ont connu une série exceptionnelle de succès qualititatifs.

Quant à l’isolement international d’Israël, à propos duquel un haut fonctionnaire de la Maison-Blanche a mis en garde, disant qu’il pourrait se muer en « tsunami » si Israël ne mettait pas un terme à ses « occupations », il est à prévoir qu’il va connaître une escalade. Vu l’échec spectaculaire des efforts de médiation du secrétaire d’État américain John Kerry face à l’intransigeance israélienne, un quasi-consensus palestinien est apparu tout récemment en vue de chercher à réaliser les droits fondamentaux palestiniens en dehors du cadre des négociations interminables entamées à Oslo voici deux décennies.

En effet, les Palestiniens bénéficient d’un large soutien international, y compris au niveau de la base aux Etats-Unis et en Europe, afin de soumettre Israël à des pressions économiques, universitaires et autres pour qu’il se conforme aux lois internationales et qu’il mettre un terme à son oppression des Palestiniens.

Le Koweït a été le premier membre de l’Organisation de la coopération islamique à se plier à la décision de l’organisation, prise au moment de l’agression israélienne contre Gaza en août, d’« imposer des sanctions politiques et économiques à Israël et de boycotter les sociétés qui opère dans les implantations coloniales construites en territoire palestinien occupé ».

Le ministère koweïtien du Commerce et de l’Industrie a annoncé qu’il ne traiterait plus avec 50 sociétés et institutions internationales opérant dans les colonies. Cette décision constitue un précédent susceptible d’avoir des répercussions considérables sur la viabilité de l’implication des entreprises dans les colonies.

Cinq gouvernements latino-américains ont imposé diverses formes de sanctions diplomatiques et commerciales et le président bolivien Evo Morales a rallié des dizaines d’éminents intellectuels et personnages publics latino-américains en appuyant le boycott d‘Israël. L’Alliance de l’Afrique du Sud, dirigée par le Congrès national africain au pouvoir, a elle aussi adopté explicitement les BDS.

Les crimes de guerre d‘Israël à Gaza et le fait que l’offensive a gagné le soutien de 95 pour 100 des Israéliens juifs ont encore érodé le soutien à Israël parmi les communautés juives libérales et progressistes du monde entier. Un récent sondage de J Street, un groupe de pression juif aux États-Unis, a révélé que 15 pour 100 des Juifs américains soutiennent les BDS contre Israël. Il est également devenu bien plus tolérable pour des penseurs sionistes de naguère de faire la distinction entre Israël et le judaïsme ou de décrire le sionisme comme une idéologie « xénophobe et pratiquant l’exclusion», s’appuyant sur « une non-vérité, sur un mythe prétendant que la Palestine était un pays sans peuple».

Un journaliste juif américain très lu est allé jusqu’à créer un blog #JSIL, c’est-à-dire un État juif dans le Levant.

Pour la première fois, 327 survivants juifs de l’Holocauste et leurs descendants ont publié une demi-page publicitaire dans le New York Times sous le slogan « Jamais plus et pour personne ! », condamnant ainsi le « présent génocide en cours » contre les Palestiniens et appelant à un « boycott complet, économique, culturel et universitaire contre Israël ».

Un appel en faveur d’un embargo militaire contre Israël lancé par six lauréats du prix Nobel et des dizaines de célébrités a été signé par des dizaines de milliers de personnes. Amnesty International a bâti sur son appel à un embargo militaire contre Israël en pressant le gouvernement américain de bloquer une livraison de carburant destinée à l’armée israélienne. Oxfam International a été publié un appel à mettre un terme aux ventes d’armes à Israël.

Les partisans d’Israël à Hollywood ont réagi furieusement quand les lauréats des Oscars, Penelope Cruz, Javier Bardem et Pedro Almodovar ont rallié près de 100 autres artistes en Espagne accusant Israël de « génocide », et certains producteurs les ont placés sur leur « liste noire ». Cruz et Bardem ont fait en outre état de la montée d’un nouveau McCarthysme qui utilise le soutien inconditionnel à Israël comme test absolu de loyauté.

Plus récemment, Viggo Mortensen a condamné le « terrorisme d’État » d’Israël.

Écoutant les appels du mouvement BDS afin de bloquer les opérations portuaires avec des navires israéliens, les dockers et les activistes communautaires d’Oakland, en Californie, sont parvenus à empêcher un navire israélien à décharger sa marchandise pendant plusieurs jours d’affilée.

Particulièrement alarmant pour Israël, il y a le fait que, cette fois, le boycott va bien plus loin que l’Europe, atteignant l’Inde, la Turquie, l’Afrique du Sud et même l’économie captive du territoire palestinien occupé. Pour la première fois depuis des décennies, les firmes, consommateurs et nombre de municipalités de Palestine ont rallié une marée de  véritables boycotts populaires contre les marchandises israéliennes, en dépit des défis pratiques posés par l’occupation.

La croissance rapide et ininterrompue des BDS dans les milieux traditionnels ces deux dernières années a engendré un sentiment d’urgence aigu en Israël même, au point d’accroître ses efforts pour écraser le mouvement non violent des droits de l’homme.

Cette croissance du mouvement BDS commence à inverser le courant contre le régime d’occupation, de colonialisme d’implantation et d’apartheid d‘Israël, même parmi les décideurs.

Israël pourrait très bien être confronté d’ici peu à une situation pareille à celle de l’Afrique du Sud.


 

Publié sur Middle East Eye lle 23 novembre 2014. Traduction pour ce site : JM Flémal.

O-barghoutiOmar Barghouti est militant Palestinien indépendant des droits de l’homme et membre fondateur du mouvement de BDS. Il est l’auteur de « Boycott, désinvestissement, sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine »

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