«Apathie palestinienne» : où trouver la volonté de résister ?

Les fans palestiniens tiennent la banderole “Liberté pour les prisonniers” au cours du match d’ouverture du «Championnat Palestine» entre l’équipe nationale locale et le Vietnam, dans la ville d’Al-Ram en Cisjordanie, entre Ramallah et Jérusalem, le 14 mai 2012. (photo: AFP – AHMAD GHARABLI)

Au cours de la dernière vague de grèves de la faim, de nombreux mouvements palestiniens ont émergé en soutien à la lutte des grévistes. Il est clair qu’il y a une action constante sur le terrain, mais elle est encore limitée à des cercles actifs reliés aux familles des prisonniers.

À l’apogée de la grève, quand il était crucial d’avoir un soutien massif, beaucoup ont exprimé une frustration face à la continuelle apathie palestinienne, surtout quand en Écosse et en Espagne, par exemple, des milliers de personnes ont défilé pour les prisonniers. Pendant ce temps, à Ramallah et à Naplouse, des centaines de personnes seulement ont pris la peine de protester.

Malgré la longue histoire de la résistance palestinienne, l’action populaire actuelle reste limitée à une faible participation. On peut se demander, qu’est-ce qui n’allait pas ?

Les fans palestiniens tiennent la banderole “Liberté pour les prisonniers” au cours du match d’ouverture du «Championnat Palestine» entre l’équipe nationale locale et le Vietnam, dans la ville d’Al-Ram en Cisjordanie, entre Ramallah et Jérusalem, le 14 mai 2012. (photo: AFP – AHMAD GHARABLI)
Les fans palestiniens tiennent la banderole “Liberté pour les prisonniers” au cours du match d’ouverture du «Championnat Palestine» entre l’équipe nationale locale et le Vietnam, dans la ville d’Al-Ram en Cisjordanie, entre Ramallah et Jérusalem, le 14 mai 2012. (photo: AFP – AHMAD GHARABLI)

Avant d’aborder le principal facteur qui influence tous les aspects de la vie des Palestiniens – l’occupation israélienne, on a besoin de regarder le processus par lequel sont passés les Palestiniens depuis l’Accord d’Oslo de 1993 et la création subséquente de l’Autorité Palestinienne (AP) qui a contribué à bien des égards à l’apathie palestinienne. Bien que ceux qui ont signé l’Accord d’Oslo ont pensé qu’ils se dirigeaient vers un chemin positif, il est clair aujourd’hui que ce qu’ils ont pensé était faux. Au lieu d’un État palestinien voisin souverain, Oslo a donné à l’AP une gouvernance locale idéalisée sur les centres-villes déconnectés. Avec le recul, Oslo a été un désastre pour la cause palestinienne. L’accord a donné beaucoup aux Israéliens – les colonisateurs – avec des concessions minimales, tout en donnant peu aux Palestiniens – les colonisés – tout en obtenant le maximum de concessions.

On ne peut pas examiner l’absence d’un mouvement massif sur le terrain, sans prendre également en considération le contexte de la séparation et la division. À l’heure actuelle, les Palestiniens sont un peuple séparé et divisé. La moitié de la population palestinienne vit dans la diaspora et l’exil, la grande majorité, dans des camps de réfugiés sordides des pays voisins, privés de leur droit de retour dans leurs foyers et leurs villages. Gaza, dirigé par le Hamas, et la Cisjordanie, dirigée par le Fatah, sont séparés par l’occupation.

En Cisjordanie occupée, des divisions existent aussi. Jérusalem est isolée de la population palestinienne environnante en raison de l’expansion des colonies et de l’occupation israélienne. Les Palestiniens, avec la citoyenneté israélienne, ont également été ignorés par Oslo et vivent dans l’isolement continu de leurs frères, alors qu’ils souffrent de discrimination quotidienne dans la communauté “démocratique” juive. Parvenir à l’unité physique des Palestiniens en tant que nation pour combattre l’apartheid est donc difficile. Et c’est difficile, non seulement en tant que résultat de la politique israélienne et de la division interne, mais aussi en raison des pays arabes qui accueillent des réfugiés Palestiniens, mais qui ne leur permettent pas de résister au sein de leurs frontières.

Les conséquences d’Oslo ne dépendent pas seulement de la géographie, de la démographie et du territoire. Il y a également des conséquences pour la société civile palestinienne des territoires occupés. La société civile a commencé à être transformée d’un mouvement de libération au «développement». Le phénomène de “NGOzation” a infiltré la société palestinienne. Des bailleurs de fonds internationaux ont trop souvent dicté aux Palestiniens leurs programmes et priorités, tuant l’esprit des combattants de la liberté et de la résistance dans le processus.

Le programme d’Oslo a été conçu d’une manière telle que ceux qui sont pris au piège, n’auraient peu ou aucun intérêt à le contester. Oslo a créé l’illusion d’un “État”, un État pour les personnes sans droits et sans souveraineté sur leurs frontières, sur les ressources ou sur l’avenir.

Toute décision de dissoudre l’Autorité palestinienne ou de modifier son mandat, en particulier de mettre fin à la coordination de la sécurité avec Israël, devrait être faites en dehors du cadre des dirigeants Palestiniens qui ont des intérêts particuliers et sont terrifiés à l’idée de les perdre.

Le représentant unique et légitime du peuple palestinien dans son ensemble, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), est le corps qui prend de telles décisions. Le CNP (Conseil National Palestinien), l’organe législatif de l’OLP, a eu sa dernière réunion en 1996, où ses membres ont été nommés, pas élus comme ils auraient dû l’être conformément à la Constitution de l’OLP. Depuis Oslo, l’OLP a perdu son mandat et son identité rebelle au profit du «quasi-État» de l’Autorité palestinienne.

Nous ne devrions pas nous attendre à ce que les mêmes chefs de l’OLP, qui dirigent également l’Autorité palestinienne, voudraient rendre volontairement leur pouvoir. L’OLP est occupée par les mêmes têtes qui ont siégé pendant des décennies, étouffant tout sentiment de changement, brisant l’élément de résistance de la cause palestinienne. Nous ne devrions pas attendre qu’une telle institution sclérosée apporte une vision nouvelle.

L’apathie, par conséquent, est devenu un résultat naturel de la frustration face à la gouvernance inchangée. Cette gouvernance est dépourvue de toute stratégie ou de vision globale, à l’exception du dernier feuilleton sur les «négociations». En outre, la coordination de la sécurité avec Israël est conçue pour assurer la “sécurité” des Israéliens, pas des Palestiniens. Dans de nombreux cas, elle empêche même aux gens de contester l’occupation au moyen de ses forces de sécurité qui barrent parfois le chemin aux manifestants qui veulent atteindre des points de contrôles et ne tolèrent pas qu’une personne ose critiquer Abou Mazen (Mahmoud Abbas).

Cela crée de la confusion, où allons-nous commencer notre lutte ? Contre les dirigeants de l’AP qui ont laissé tomber les gens, mais qui se maintiennent encore au pouvoir ? Ou les forces d’occupations israéliennes qui ont piégé l’AP dans un tel rôle et qui continuent de contrôler la vie des Palestiniens ? Afin de lutter contre, vous devez définir votre cible, en ayant un regard lucide.

Cela est pertinent en Cisjordanie, dirigée par l’Autorité palestinienne et le Fatah, cependant, les Palestiniens dirigés par le Hamas à Gaza font face à des défis similaires, et à un régime encore plus oppressif envers les voix qui critiquent et qui pourraient remettre en cause sa domination.

Certains ont aussi des préoccupations basées sur leurs expériences de la deuxième Intifada, où une résistance armée désorganisée a conduit à des milices armées et au chaos sécuritaire. Beaucoup de Palestiniens ont peur d’un soulèvement qui connaîtra une spirale hors de contrôle, et que ce même chaos revienne.
Pourtant, la principale raison de l’apathie et de la fatigue palestinienne demeure l’occupation et la colonisation qui n’ont pas ralenti depuis la création de l’Autorité palestinienne à Oslo.

Israël tente d’écraser la résistance pacifique sans aucune considération pour les vies palestiniennes. Et cela, naturellement, dissuade les gens de participer. Quand les gens vont participer à une protestation contre l’occupation, ils prennent le risque de se faire tirer dessus, de se faire battre ou arrêtés. Deux-cent soixante-quinze martyrs palestiniens ont été tués par l’armée israélienne depuis 2000 lors de rassemblements populaires de résistance. (Information tirée du Comité de Coordination de la Résistance Populaire).

Une arrestation signifie un verdict dans un tribunal militaire. L’emprisonnement est une quasi-certitude et c’est bien plus une persécution qu’une inculpation. Le système est fortement équipé contre un tribunal équitable pour les Palestiniens. Selon Haaretz, en 2010, 99,74% des procès de Palestiniens dans les tribunaux militaires israéliens ont finis par des condamnations. L’arrestation et, ensuite, les inculpations du “fichier de sécurité”, resteront enregistrées contre toute tentative de déplacement, que ce soit pour les loisirs ou les études. Ça tue la chance, déjà quasi-impossibilité, d’obtenir un permis pour, soit aller travailler en Israël, soit pour visiter sa famille ou ses amis. Une arrestation signifie qu’on devient une cible – et dans de nombreux cas que sa famille aussi.

Les Palestiniens ont beaucoup sacrifié par leur persévérance et résistance, avec des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers d’emprisonnés, d’arrêtés ou de torturés, et bien d’autres qui perdent leurs maisons ou des terres ou la source de revenu. Leurs sacrifices se sont heurtés à la colonisation israélienne non-stop, leurs résistances se sont heurtées à la brutale répression israélienne, et leurs cris ont heurté le silence international. Tout ceci, a fait se questionner les Palestiniens sur la valeur de leurs sacrifices.

Israël a “architecturé” l’accord d’Oslo pour rendre l’occupation plus efficace. Pour les Palestiniens des centres villes, l’occupation est devenue un peu moins directe. Là-bas, vous aurez du mal à sentir l’occupation, sauf si vous devez passer par les points de contrôles tous les jours ou que vous voyez l’armée israélienne attaquer votre quartier la nuit pour arrêter votre voisin. Beaucoup de gens ont abandonné l’option de demander un permis pour entrer en “Israël” pour visiter des amis ou la famille ou tout simplement pour visiter la Palestine. Beaucoup de gens ont abandonné l’idée de voyager à l’étranger parce qu’ils auraient besoin de la permission d’Israël et ils auraient besoin de traverser les points de contrôles à la “frontière” israélienne. La plupart des Palestiniens ont un “fichier de sécurité” en Israël et, si ce n’est pas eux, un membre de la famille en a sûrement un. Les gens continuent à vivre leur vie, en s’adaptant à la réalité, avec l’occupation israélienne qui sape leur volonté de résister. Ils craignent de perdre le peu qu’ils ont laissé, s’ils remettent en question le statu quo.

La compréhension de cette complexité, dans laquelle les Palestiniens vivent l’après-Oslo, explique la situation actuelle où la volonté de résister a été asséchée par la population de la résistance. Afin de briser l’apathie palestinienne et la fatigue, il faudra briser les nombreuses raisons qui ont conduit à elle, à commencer par Oslo.


Cet article a été publié en anglais le 4 juin sur le site english.al-akhbar.com et traduit et publié sur le site Laitrep

Abir Kopty
est Palestinienne, née à Nazareth. Elle se décrit sur son site www.abirkopty.wordpress.com comme une activiste sociale, féministe et politique. Suivez-la sur Twitter @abirkopty

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