Réflexions sur la situation actuelle de la résistance populaire en Palestine

Manifestation de Palestiniens devant un immeuble de l'ONU à Ramallah, le 5 mai, pour protester contre l'inaction concernant les grévistes de la faim (photo: Asa Winstanley)

Je suis rentré récemment d’un séjour en Palestine, au cours duquel j’ai vécu en Cisjordanie. J’ai rédigé nombre de dépêches pour The Electronic Intifada sur nombre de sujets, dont la récente campagne de l’Autorité palestinienne (AP) contre des journalistes et la liberté d’expression, ainsi qu’une importante manifestation de soutien du droit au retour organisée par les palestiniens des territoires occupés en 1948. Mais j’ai écrit avant tout sur le mouvement des prisonniers palestiniens et sur la grève de la faim massive et historique qui avait débuté le 17 avril dernier (la Journée des prisonniers) et qui a duré près d’un mois.

Manifestation de Palestiniens devant un immeuble de l'ONU à Ramallah, le 5 mai, pour protester contre l'inaction concernant les grévistes de la faim (photo: Asa Winstanley)
Manifestation de Palestiniens devant un immeuble de l’ONU à Ramallah, le 5 mai, pour protester contre l’inaction concernant les grévistes de la faim (photo: Asa Winstanley)

À son point culminant, elle impliquait plus de 2.000 des 4.600 prisonniers palestiniens des prisons israéliennes. Elle se termina par un accord qui a satisfait à deux de ses trois revendications : les visites de la famille et la fin de la détention en isolement. La troisième revendication concernait la fin de la détention administrative (incarcération sans jugement, sans mise en accusation, sans même savoir de quoi on est soupçonné) et, sur ce point, un certain compromis a été atteint avec la promesse par Israël de ne pas prolonger l’enfermement des personnes actuellement emprisonnées comme détenus administratifs.

J’ai également assisté à diverses manifestations palestiniennes, ce qui m’a permis de me faire une idée de l’état vraiment actuel de la situation sur le terrain. Les manifestations dans les villages affectés par le mur israélien de l’apartheid et par les colonies se poursuivent. la résistance populaire dans des endroits comme Bil’in, Na’lin et Nabi Saleh se poursuit, attirant pas mal de soutien de la part de partisans internationaux et israéliens.

Le combat des prisonniers a également signifié des manifestations régulières à l’extérieur de la prison israélienne d’Ofer, près de Beitunia, une ville de la périphérie sud de Ramallah.  Ces événements sont généralement restreints, mais très animés. Les jeunes Palestiniens n’utilisent guère plus que des pierres et des pneus enflammés pour répondre aux attaques israéliennes contre les protestations pacifiques. Le soldats sionistes attaquent généralement à l’aide de gaz lacrymogènes, des balles en métal enrobées de plastique et d’autres engins tels le « Skunk Truck » (camion puant- qui répand une substance chimique nauséabonde qui peut s’éterniser sur place durant des mois.

L’état général de cette résistance est mitigé. Alors que la résistance populaire permanente des communautés locales – s’étalant souvent sur plusieurs années – est une réalisation en soi, les manifestants manquent souvent d’une stratégie générale. Les communautés locales répondent à des expressions particulières de l’occupation israélienne, leur résistant du mieux qu’elles peuvent. Mais il n’y a que peu, voire pas du tout, d’efforts pour unifier de telles luttes en une stratégie palestinienne unie.

Pour une part importante, la faute doit être accrochée à la porte de l’Autorité palestinienne (AP) collaborationniste. Le régime de Dayton de « coopération sécuritaire » avec l’ennemi israélienne est ce qu’il y a de mieux pour coopter, bloquer ou dissiper les protestations populaires. Par exemple, pendant la « Marche mondiale sur Jérusalem », en mars, et qui s’est soldée par un échec, la police de l’AP à Bethléem a empêché à plusieurs reprises des protestataires de rallier un check-point israélien. (Ce jour-là, je participais à la manif vers le check-point de Qalandia, sur la route menant à Jérusalem, et il n’y avait pas de présence de l’AP, du fait qu’elle n’a pas l’autorisation d’opérer dans cette zone, conformément à un diktat d’Israël concernant la « sécurité »).

Ajoutez à cela l’agenda néolibéral du Premier ministre non élu Salim Fayyad, un ancien de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Ceci a eu un effet visible sur la situation sur le terrain, lorsqu’on la compare avec celle d’il y a deux ans (la dernière fois que j’étais en Palestine).

Tout d’abord, il y a eu un boum de la construction – bien qu’il ait ralenti récemment. Son effet a été visible pour moi mais, au lieu de construire des infrastructures utiles à la population en général, ce boum s’est surtout manifesté à Ramallah sous la forme d’hôtels et de restaurants de luxe et (je ne plaisante aucunement) d’un KFC [1].

Alors qu’à l’intérieur de cette bulle de Ramallah, le nombre de nouveaux restaurants ouverts était difficile à ne pas voir, l’absence comparative de clients était manifeste. Il y a une façade de prospérité alors que de plus en plus de gens luttent pour joindre les deux bouts et trouver du travail. Les prix crèvent le plafond du fait que l’inflation sévit méchamment. Certaines denrées essentielles sont devenues totalement hors de prix.

Par exemple, lors de ma visite, le prix de l’essence en Cisjordanie était à peu près le même que le prix notoirement élevé de l’essence au Royaume-Uni (actuellement, plus de 1,40 £ le litre). Cette situation intenable a provoqué des protestations de rue contre la politique économique de Fayyad.

Même là où de l’argent a été investi dans des projets infrastructurels, ils sont destinés à aider à enraciner le système israélien de l’apartheid. Une route financée par USAID et reliant Ramallah et Bethléem est un bon exemple, ici. La route la plus directe est celle passerait par Jérusalem et le trajet ne prendrait guère plus de 20 minutes. Mais, naturellement, les Palestiniens de Cisjordanie se voient interdire cette route par le système israélien de l’apartheid routier et, ainsi donc, ils sont obligés d’emprunter la route bien plus longue de Wadi Nahr, ce qui prend environ une heure.

Avec de tels projets de plus en plus construits avec de l’argent américain (« des citoyens américains » dit un panneau, sans la moindre ironie) et européen, Israël ne doit même plus payer pour soutenir sa propre politique d’occupation.

L’effet négatif du fayyadisme sur la résistance palestinienne à Israël a été double. Primo, le consumérisme croissant à fourni une arme puissante de distraction massive, puisque les gens poursuivent des symboles de statut et le dernier cri en matière de gadget consommable. Mais ceci, une fois de plus, s’appuie sur une illusion de prospérité. Les énormes montants d’argent liquide injectés en Cisjordanie proviennent principalement de donateurs occidentaux qui provoquent une inflation sévère avant de couper les ponts, de s’en aller et de laisser les Palestiniens ramasser les débris.

De tels donateurs peuvent couper les fonds pour des considérations politiques (comme nous l’avons vu lorsque le Hamas a remporté les élections en 2006). Ce consumérisme est bâti sur une nouvelle culture des prêts, aujourd’hui commercialisés de façon très agressive par les banques. Et ceci conduit au deuxième effet négatif majeur du fayyadisme — souvent, les gens sont trop occupés à s’inquiéter du remboursement des prêts et des factures pour encore être à même de s’impliquer dans des manifestations et dans la résistance populaire.

Néanmoins, certains signes permettent d’espérer, puisqu’une nouvelle génération de jeunes activistes palestiniens maintient la pression sur la direction palestinienne afin que celle-ci ne brade pas les droits des Palestiniens ou qu’elle ne cède tout à Israël au cours de négociations. La campagne populaire et créative de solidarité avec le mouvement des prisonniers dans les rues partout en Palestine en a été une preuve.

Bien que le mouvement soit aujourd’hui dissipé en partie après l’accord atteint en mai et mettant un terme à la grève de la faim, des informations extrêmement récentes d’Addameer, le groupe qui défend les droits des prisonniers palestiniens, il y a des signes qu’Israël a déjà violé l’accord. Et, ainsi, le mouvement peut très bien ressurgir d’ici peu et ce, spécialement du fait que plusieurs grévistes de la faim à long terme ont repris leur campagne consistant à refuser toute nourriture.


[1] KFC : “Kentucky Fried Chicken”, chaîne de fastfood U.S., symbole de la malbouffe occidentale au même titre que McDonald’s. – NDLR

Cet article a été publié le 26 mai sur le site Ceasefire et a été traduit pour ce site par Jean-Marie Flémal

asa winstanleyAsa Winstanley est un journaliste freelance installé à Londres et qui a vécu en Palestine occupée, où il a réalisé des reportages. Son premier ouvrage : Corporate Complicity in Israel’s Occupation (La complicité des sociétés dans l’occupation israélienne) a été publié chez Pluto Press. Sa rubrique Palestine is Still the Issue (La Palestine constitue toujours la question) est publiée chaque mois. Son site Internet est le suivant : www.winstanleys.org

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