Pourquoi le Brexit pourrait être un avantage pour la Palestine

A general view of the Qalandiya checkpoint, a main crossing point between Jerusalem and the West Bank city of Ramallah, June 10, 2016, as Palestinians cross it to Jerusalem's Al-Aqsa mosque for the first Friday prayer of the holy Muslim fasting month of Ramadan. Men over 45 and Women in all ages were allowed to enter from the West Bank into Jerusalem to attend the Friday prayer. Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu announced a slew of punitive and deterrent measures against Palestinians in the wake of the shooting attack in Tel Aviv this week. Among the measures, the Israeli government said it was revoking entry permits for more than 80,000 Palestinians to visit relatives inside the green line during the holy Muslim month of Ramadan, which don't work on Fridays and Saturdays.

Le référendum britannique du 23 juin concernant l’appartenance à l’Union européenne a révélé des couches profondes de racisme et de xénophobie au Royaume-Uni et il soulève de sérieuses inquiétudes à propos du bien-être des minorités et des immigrés du pays. La violence verbale et l’assassinat d’une femme politique qui avait consacré son existence à la justice et à la paix – y compris en Palestine – sont des manifestations effrayantes de la face négative du référendum.

Pourtant, si nous réfléchissons aux implications plus larges du vote, dans la perspective d’évaluer la pertinence de son issue pour la Palestine, les résultats s’avèrent moins un désastre et ils ouvrent de nouvelles perspectives à notre lutte pour la paix et la justice en Palestine.

En tant que membre de l’UE, la Grande-Bretagne était l’un des principaux soutiens d’Israël dans les discussions sur la politique de l’organisation envers la Palestine. Photo : Ahmad Al-Bazz (ActiveStills).

Trois raisons expliquent pourquoi les personnes profondément impliquées dans la lutte devraient considérer la décision comme une occasion idéale de favoriser la liberté des Palestiniens et de ne pas se sentir déprimées comme le sont leurs collègues dans la bulle de Londres – et ailleurs – qui ont été ébranlés suite à cette décision.

Israël perd un avocat

La première raison est très ordinaire mais importante. La Grande-Bretagne, en tant que membre de l’UE, était l’un des principaux soutiens d’Israël dans les discussions sur la politique de l’organisation envers la Palestine. Plus souvent que jamais, la Grande-Bretagne a bloqué des initiatives en faveur des droits palestiniens et a aidé à empêcher que l’on réclame des comptes à Israël. Sa voix au sein de ces institutions ne sera pas regrettée.

Secundo, nous devons bien nous rendre compte que le climat néfaste, xénophobe et hostile aux immigrés n’a pas été la seule impulsion qui a amené les gens à voter pour la sortie de l’UE. Ce n’est pas la première fois que les factions d’extrême droite détournaient avec succès la colère de la classe ouvrière des classes dirigeantes pour l’orienter vers des groupes plus vulnérables de travailleurs : les immigrés et les réfugiés.

Le vote a également été motivé par un sentiment justifié d’abandon éprouvé intensément par la société défavorisée au-delà de Londres et des autres grandes villes. Depuis les années 1970, l’élite politique britannique, tant travailliste que conservatrice, n’est pas parvenue à représenter de façon convaincante les régions sous-privilégiées du nord-est et du nord-ouest de l’Angleterre. Le référendum était pour eux une possibilité démocratique de réclamer des améliorations suite à la destruction de l’État providence organisée par Margaret Thatcher et Tony Blair.

Des sections complètement désœuvrées de la société occidentale réclament une représentation plus démocratique de leur volonté et ce, depuis la crise financière de 2008, tout comme le monde arabe le fait depuis 2011. Dans les deux cas, des voix démocratiques doivent encore émerger : soit les pouvoirs qui étaient en place ont récupéré leur domination d’avant, soit des forces non-démocratiques ont exploité ces soulèvements pour renforcer leur emprise sur la société. Tel est le processus historique en cours et il n’en est encore qu’à ses premiers stades.

La demande de transparence adressée aux élites politiques et économiques – et le respect de l’agenda du peuple même et de ses propres desiderata – se manifeste de temps à autre, malheureusement, sous la forme d’un appel raciste à des mesures contre l’immigration. Mais elle a également des aspects positifs. Le Brexit était un vote de protestation contre le cynisme politique et la malhonnêteté de la politique tout autant qu’il ne l’était à propos de l’immigration et du patriotisme. La simultanéité de la publication du Rapport Chilcot et du vote du Brexit montre bien que la malhonnêteté et l’absence de considération à l’égard de ce que le peuple veut réellement ou de dont il a besoin ne renvoient pas uniquement aux seules questions sociales et économiques.

Les gens sont également furieux lorsque le gouvernement poursuit une politique criminelle et immorale au Moyen-Orient. La route qui va de la sanction du gouvernement Blair pour sa politique en Irak au rejet de l’actuelle politique du Premier ministre David Cameron (1) en Palestine pourrait être plus courte qu’on ne l’imaginait précédemment.

Une telle impulsion publique vers le changement crée des opportunités pour des hommes politiques comme Jeremy Corbyn du Parti travailliste britannique et Bernie Sanders du Parti démocrate aux Etats-Unis (1). Tragiquement, elle contribue aussi à des phénomènes comme Donald Trump aux États-Unis et Nigel Farage au Royaume-Uni.

Le néo-libéralisme

En fait, la demande d’une nouvelle sorte de démocratie est plus qu’une impulsion, c’est un esprit du temps. Ce nouvel esprit a poussé des gens à occuper Wall Street en 2008, la place Tahrir en 2011 et, en mars dernier, elle a poussé un million de travailleurs et d’étudiants à occuper la place de la République à Paris au cours de soirées surnommées « Nuit debout » (que les Palestiniens ont traduit par Leilat al-Sumud).

Le fait que l’équipe de France de football est parvenue à se hisser en finale de l’Euro 2016 cet été a été salué comme une triste compensation aux horreurs du terrorisme. Mais cela n’aidera en rien les travailleurs et étudiants de France. En même temps que d’autres victimes du système capitaliste néolibéral, ils continueront de revendiquer leur droit à vouloir une solution plus fondamentale à la pauvreté, au chômage et à l’austérité.

Le néolibéralisme a dévasté des communautés entières en Occident et ailleurs dans le monde. Les connexions du complexe multinational et militaro-industriel avec les régimes d’oppression du monde arabe et d’Israël contribuent à étouffer toute tentative réelle de démocratie et de réconciliation dans la région. Les mêmes mesures répressives qui ont aidé les régimes du monde arabe à se remettre en place lors du Printemps arabe ont également contribué des années durant au projet colonial d’implantation en Palestine.

Une action concertée contre le néolibéralisme et contre l’occupation répressive israélienne nécessite un réseau de solidarité comprenant les syndicats, les militants estudiantins, les coalitions contre la guerre et en faveur du désarmement, les victimes des violences policières et les groupes qui combattent pour les droits des gens sous-privilégiés et des marginaux. Le combat pour la Palestine est un bel exemple du combat général pour la justice sociale et morale. Il n’est pas détourné par de fausses crises politiques ni par des diversions qui nous rappellent les combats des gladiateurs de l’Empire romain en plein déclin.

À tous ces points de vue, les positions officielles européennes et américaines à propos de la Palestine sont aussi éloignées que faire se peut du sentiment public de soutien à l’égalité des droits. Tout processus qui tend à combler en Palestine le fossé entre l’électorat et la position politique officielle, malgré tous les dangers mentionnés plus haut, est en fait bien préférable au statu quo.

Le changement démocratique

Une Grande-Bretagne plus démocratisée recèle des opportunités aussi bien que des dangers et requiert de nous tous que nous ayons un regard nuancé sur la réalité. Des améliorations démocratiques peuvent déboucher sur un reflet plus honnête du puissant sentiment propalestinien qui existe ici au Royaume-Uni, y compris parmi les sections sous-privilégiées de notre société. Par conséquent, un changement démocratique pourrait être meilleur pour de nombreux Palestiniens et pour le mouvement de solidarité avec la Palestine, mais il pourrait néanmoins continuer à représenter un cauchemar pour un immigré confronté à l’expulsion ou pour un enfant subissant les séquelles d’un accroissement du racisme.

En fin de compte, le vote n’est que le début d’un processus mis en mouvement par la crise financière de 2008. Pour l’instant, toute tentative de conclure que le Brexit – que, franchement, personne ne comprend tout à fait – constitue la fin du parcours serait prématurée.

Même à ce stade initial, nous pouvons dire avec certitude que des pays comme la Palestine – en dépit du désespoir, du complet désarroi et du déséquilibre du pouvoir auxquels elle est confrontée – ne peuvent que tirer profit des tremblements de terre. Le statu quo de la situation constitue la pire des choses, pour la Palestine.

À cet égard, le potentiel de la Palestine réside dans les positions de deux groupes de générations qui se sont mises en évidence dans cette affaire du Brexit : la jeune génération des 18-24 ans et celle, plus âgée, des 70-80 ans. Ces deux groupes générationnels sont profondément engagés dans le militantisme occidental pour la Palestine. Nous les rencontrons et les voyons dans nos meetings, nos activités et notre travail de soutien. Ils constituent une combinaison puissante qui secoue déjà à elle seule les forteresses néolibérales du confort.

Leurs efforts communs permettent d’expliquer pourquoi les jeunes choisissent un socialiste septuagénaire comme candidat à la présidence aux États-Unis et un socialiste légèrement plus jeune pour diriger le Labour Party au Royaume-Uni. Ce qui les unit, c’est le même dégoût de la politique économique, sociale et étrangère de l’establishment. La publication du Rapport Chilcot et les nombreuses révélations de ces dernières années via Wikileaks et d’autres sources montrent bien à quel point la malhonnêteté régnant sur la politique sociale et économique se répercute dans la politique étrangère de l’invasion, de la crypto-diplomatie et de la vieille politique impériale du « diviser pour régner ».

Le potentiel politique

Leur rôle dans le référendum du Brexit n’est pas la question la plus importante : Celle-ci consiste à identifier leur potentiel politique. Bien que les gens âgés de 18 à 24 ans aient voté à une majorité écrasante pour le « rester », un nombre important de jeunes de cet âge n’ont pas voté du tout. Seul un peu plus d’un tiers de la jeune génération a voté. En outre, près de 40 pour 100 des plus âgés ont voté pour « rester » et des rapports anecdotiques révèlent que de nombreuses personnes de ce groupe d’âge ont exprimé leur confusion et ont changé d’opinion après le référendum. Ainsi donc, l’impulsion ne consistait pas seulement à dire quelque chose de clair à propos de l’UE, mais également à faire entendre une protestation démocratique contre les establishments qui gèrent leurs existences, que ce soit à Westminster ou à Bruxelles.

Jeremy Corbyn, le dirigeant du Parti travailliste, a été accusé de ne pas avoir œuvré corps et âme en faveur de la campagne du « rester ». C’est vrai. Il a reflété le dégoût et la confusion de l’électorat non xénophobe ; autrement dit, le fait de « rester » ou de « quitter » n’est pas l’agenda politique le plus important qui attend la Grande-Bretagne. Le vrai référendum tourne et tournera toujours autour de la justice sociale, économique et morale.

La jeune génération et la génération des plus âgés constituent notre principal électoral en faveur de la Palestine. On ne les berne pas facilement avec cette fabrication néolibérale de crises politiques, laquelle, dans le cas du Premier ministre Cameron, avait été surtout provoquée par son souci de remporter les dernières élections.

L’appel d’en bas en faveur d’une politique plus transparente, plus morale et plus démocratique ne peut que faire avancer la cause de la Palestine. Israël craignait et a tenté de contrecarrer l’impulsion démocratique qui avait envahi le monde arabe en 2011. Une impulsion similaire en Europe et aux États-Unis constitue notre seul espoir de réduire le fossé entre les perceptions propalestiniennes populaires et la politique officielle américaine et européenne sur le terrain. C’est par le biais d’un large public que nous serons à même de défier la politique criminelle d’Israël en Palestine.


(1) Publié le 12 juillet 2016 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Ilan_Pappe-483x322Ilan Pappé est professeur d’histoire, directeur du Centre européen pour les études palestiniennes et co-directeur du Centre d’études ethno-politiques à l’Université d’Exeter.

Plusieurs autres articles de Ilan Pappé sont disponibles en français sur ce site

Ilan Pappe sera l’invité d’Investig’Action et la Plate-forme Charleroi-Palestine le dimanche 25 septembre à Charleroi lors d’une conférence-débat à l’Université du Travail (bâtiment de la bibliothèque), boulevard Roullier/rue Lebeau à Charleroi.

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