Les patrons israéliens en Cisjordanie saisis par le doute sous la pression de BDS

Palestinian laborers work at Aluminum Construction, a factory located in the Industrial Park of the West Bank Jewish settlement of Maale Adumim, near Jerusalem, February 3, 2016.Reuters read more: http://www.haaretz.com/israel-news/1.704931

Si on en croit l’Agence de presse REUTERS, les entreprises israéliennes qui se sont installées dans les territoires palestiniens occupés se sentent sous pression, et envisagent de déménager comme certaines l’ont déjà fait.

Évidemment, avec la parfaite bonne conscience habituelle du colonisateur, les patrons de ces entreprises estiment, – expliquent Steven Scheer et Tova Cohen, journalistes de l’agence REUTERS – qu’ils aident leurs 36.000 travailleurs palestiniens en Cisjordanie en leur payant des salaires sensiblement supérieurs à ce que ceux-ci obtien­draient en travaillant pour un patron palestinien. Tous les colons occidentaux ont récité ce refrain pendant des dizaines d’années à tous les coins de la Terre : Je t’asservis, mais c’est pour ton bien…

Mais, c’est un fait, “quand chaque jour l’ingénieur Rami Bone se rend à son entreprises, dans la colonie de Maaleh Adumim, il n’a pas du tout l’impression de violer le droit international”.

Pourtant, cette colonie tient une place stratégique dans le plan israélien de conquête de la Cisjordanie : comme l’explique l’ONG Who Profits, la particularité de l’emplacement de la colonie et de sa zone industrielle est de renforcer le contrôle israélien sur la Cisjordanie en assurant une continuité territoriale de l’occupation israélienne entre les colonies à l’est de Jérusalem et la vallée du Jourdain.

Et qui dit continuité territoriale pour les territoires de facto annexés par Israël dit impossibilité d’une continuité territoriale pour les 22% de la Palestine historique dans lesquels, dans sa grandissime générosité, la “communauté internationale” propose aux Palestiniens de créer “un jour”, peut-être, s’ils sont bien sages, un État-croupion démilitarisé et ne contrôlant pas ses frontières. 

Maaleh Adumim est donc une colonie extrêmement politique, et – n’en déplaise à M. Bone – son existence constitue bel et bien une violation majeure du droit international, et la présence de son entreprise en fait partie.

M. Bone, explique REUTERS, était un habitant de Tel Aviv, et il a fondé son entreprise il y a 25 ans, c’est-à-dire avant la signature des “accords d’Oslo”. Et, il l’affirme avec aplomb, “il a été attiré vers la colonie en Cisjordanie parce qu’il croyait que des Israéliens et des Palestiniens travaillant ensemble pouvait constituer un soutien pour la processus de paix”. C’est pas beau, ça ? Cette grandeur d’âme ? Ce qui guidait cet entrepreneur – ignorant tout de ce que sont les rapports colonisateur/colonisés autant que de ce que sont les rapports de classe exploiteurs/exploités – c’est la volonté de favoriser la paix !

Toujours est-il que deux décennies plus tard, “Aluminium Construction” génère dans ses deux usines distinctes de Maaleh Adumim un revenu 65 millions de dollars par an, et y emploie 150 Juifs et 400 Palestiniens.

REUTERS rappelle que cette bonne conscience israélienne ne tient guère face notamment aux conclusions du récent rapport de Human Rights Watch (HRW), dont nous avons rendu compte ici récemment. Ce rapport confirme les conclusions de nombreux autres avant lui, à savoir que l’activité économique israélienne en Cisjordanie participe activement à la violation des droits élémentaires des Palestiniens, et constitue bien une violation du droit international.

L’activité économique dans les colonies repose sur la confiscation illégale de terres palestiniennes et d’autres ressources et en bénéficie, et elle facilite le fonctionnement et la croissance des colonies”, affirme notamment HRW.

La majorité des entreprises israéliennes installées en Cisjordanie se trouvent dans 16 zones industrielles, créées pour la plupart dans les années 1970 et 1980, dans le but de renforcer la présence israélienne en Cisjordanie, de profiter d’une  main d’œuvre bon marché et de créer des emplois pour les immigrants (plus ou moins) juifs venus à cette époque de Russie (qu’on appelait encore URSS).

Ces entreprises produisent annuellement des marchandises pour une valeur d’environ 600 millions de dollars, ce qui est peu en regard d’une production de l’ordre de 300 milliards de dollars dans l’économie israélienne.

Beaucoup d’entreprise israéliennes implantées en Cisjordanie bénéficient d’aides du gouvernement si elles remplissent certains critères. Par exemple, les entreprises situées dans les zones de “priorité nationale” – dont font partie les zones nord et sud d’Israël et la Cisjordanie – ne paient que 9% de d’impôts (au lieu du taux normal de 25%) si elles remplissent des critères comme réaliser au moins 25% de leur chiffre d’affaires à l’export. Elles peuvent aussi acquérir des terrains à des prix particulièrement favorables et le gouvernement subventionne leurs investissements corporels à hauteur de 20%, a expliqué le conseiller financier Raffi Shlezinger aux journalistes de REUTERS.

On voit donc que la préoccupation de “favoriser la paix” n’est certainement – même si on suppose leur sincérité – pas la seule qui anime des entrepreneurs qui choisissent d’installer leur entreprise dans les territoires occupés.

M. Bone admet d’ailleurs sans se faire prier que la disponibilité d’une main d’œuvre palestinienne plus disposée à accepter des emplois physiquement pénibles que les ouvriers israéliens était aussi une raison de choisir la Cisjordanie. Et même si les patrons israéliens paient des salaires largement supérieurs à ceux qui ont cours dans chez les patrons palestiniens, les Palestiniens vivant sous l’occupation militaire sont quand même une main d’œuvre bon marché, d’autant plus qu’ils ne bénéficient pas comme les ouvriers israéliens d’une assurance santé, ou d’indemnités payées par l’entreprise pour les accidents du travail. Enfin, le système des permis de travail délivrés par l’armée d’occupation permet de s’assurer de leur docilité.

Pour les Palestiniens, qui connaissent un taux de chômage de 27%, renoncer aux emplois proposés par ces entrepri­ses, installées sur des terres où ils ont longtemps espéré voir se créer un État palestinien indépendant, ne serait pas un choix facile. Mais les entrepreneurs israéliens sentent monter une pression.

En dehors d’Israël, aucun pays au monde ne reconnaît la légitimité de l’occupation israélienne, et aucun n’est disposé à reconnaître la souveraineté israélienne sur la Cisjordanie, Gaza et le Golan. Et, quoiqu’elles ne constituent qu’une application un peu moins laxiste et complaisante envers Israël de règles déjà anciennes, les récentes décisions de l’Union Européenne – l’étiquetage spécifique des produits provenant des colonies et l’obligation d’insérer dans tous les accords avec Israël une clause spécifiant qu’ils ne s’appliquent pas aux territoires occupés – ont semé le doute dans l’esprit des entrepreneurs israéliens.

M. Bone, affirme REUTERS, déclare qu’il “ne sait pas combien de temps encore il sera en mesure de maintenir ses deux usines à Maaleh Adumim”, et il envisage sérieusement l’hypothèse d’un déménagement. “S’il y a un boycott contre nous et que nous ne pouvons plus exporter, alors nous ne pourrons pas continuer à travailler dans cette zone, et nous devrons déménager vers le centre du pays”, dit-il (oubliant que le mot d’ordre de BDS n’est PAS de boycotter les produits des colonies, mais les produits israéliens).

Aluminum Construction a deux autres sites de production, située en territoire israélien, et les exportations sont la principale source de croissance de l’entreprise. Mais M. Bone constate que le dernier gros marché que son entreprise a décroché en Europe s’est achevé voilà trois ans, et il estime que si cela peut s’expliquer par le ralentissement économique constaté sur ce marché, il ne peut pas exclure que le boycott des produits des colonies soit aussi un facteur d’explication.

Près de la colonie d’Ariel – écrivent les journalistes de REUTERS – 5.000 Palestiniens travaillent dans le parc industriel de Barkan, où la pression internationale a forcé des entreprises comme Mul-T-Lock, division de Assa Abloy (ASSAb.ST), ou le fabricant de bretzels Beigel & Beigel et Barkan Winery a déménager vers l’intérieur des limites de 1967 d’Israël (que l’ancien premier ministre israélien Menahem Begin appelait «les frontières d’Auschwitz»).

Ils rappellent aussi le cas de SodaStream, déjà largement évoqué ici, et ajoutent que Ahava aussi laisse planer le doute quant à sa présence future en Cisjordanie. Il en va de même pour TwitoPlast, qui fabrique en Cisjordanie des composants d’appareils de conditionnement d’air (distribués en France par Blue ICE, selon WhoProfits).

Le patron de cette dernière entreprise a renoncé à un déménagement trop onéreux, mais – dit-il – Il ne recommanderait plus à aucune entreprise de s’installer en Cisjordanie aujourd’hui. «Qui a besoin de s’imposer un tel casse-tête ?», demande-t-il.


Source :  article de Steven Scheer and Tova Cohen pour REUTERS publié par Haaretz sous le titre “Israeli companies in West Bank feel pressure to relocate
Traduction et adaptation : Luc Delval

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