Le colonialisme israélien au quotidien : le soldat, l’ambulance et la pizza

Un journaliste de Haaretz raconte sa récente mésaventure au chekpoint de Qalandiyah, au nord de Jérusalem, tristement célèbre pour les longues attentes infligées à qui veut le franchir, les embouteillages chaotiques qui y règnent à toute heure du jour.

oldwomenonacheckpointIl y règne un bruit infernal de klaxons, de cris des soldats qui hurlent dans des haut-parleurs crachottants. Des gosses qui cherchent à gagner quelques sous proposent des CD’s piratés ou de laver les vitres des voitures dont la file interminable s’allonge sous le soleil… Les chauffeurs de taxi se cotisent pour payer l’un des leurs pour qu’il joue le rôle d’agent de la circulation, tentant en vain de mettre un peu d’ordre dans le trafic qui s’écoule péniblement sur deux voies.

Il y a quelques jours, écrit Avi Issacharoff, une équipe de Haaretz devait passer le checkpoint de Qalandiyah, ce qui n’est jamais une partie de plaisir. Des milliers de Palestiniens y sont pourtant contraints chaque jour, notamment ceux qui résident à Jérusalem-Est et reviennent de Ramallah. Qui plus est, ce checkpoint n’est pas un de ceux qui séparent la Cisjordanie et l’intérieur de la “ligne verte” : après l’avoir passé, il y a encore d’autres points de contrôle à franchir.

« Après une longue attente nous sommes parvenus à l’inspection de sécurité. Un policier militaire du nom de Tal barre la route – une des deux voies de circulation – et fait signe de la main d’attendre. Ensuite, il prend livraison d’une pizza qu’un livreur lui apporte, et disparaît dans le poste de garde des soldats, ignorant complètement les dizaines de voitures qui attendent et leurs dizaines,  voire centaines, de passagers », explique le journaliste.

« Pendant que nous attendions, nous avons interviewé une équipe médicale du Croissant-Rouge qui devait transporter d’urgence un enfant au service de dialyse de l’hôpital Augusta Victoria. Ils attendaient depuis près d’une heure la permission de passer », ajoute-t-il.

Finalement, sa pizza avalée, le soldat réapparaît, et réclame les cartes d’identité des occupants de la voiture, et les identifie donc comme des journalistes. Et comme Avi Issacharoff lui demande comment il ose bloquer totalement le trafic à l’un des plus importants checkpoints pour pouvoir déguster sa pizza, sa réaction est de lui ordonner de ranger son véhicule sur le côté “pour interrogatoire.

En effet, le soldat amateur de pizzas trouve soudain très suspect que des journalistes israéliens semblent venir d’une zone en principe contrôlée par l’Autorité Palestinienne. En fait, explique le journaliste, il n’est pas du tout interdit aux Israéliens de se trouver de l’autre côté du checkpoint, pour autant qu’ils n’aillent pas dans les zones sous contrôle exclusif de l’A.P. (à ceci près qu’il s’agit toujours bien de territoires occupés dans lesquels l’armée d’occupation agit à sa guise)*.

Bilan : 20 minutes d’attente supplémentaire pour le journaliste de Haaretz et ses compagnons de voyage. Il s’en indigne, c’est légitime. C’est peu de choses, car évidemment s’il était Palestinien ses désagréments ne se seraient pas arrêtés là. Il aurait fort bien pu se retrouver en détention pour des heures, voire des jours ou des semaines, accusé d’on ne sait quoi…

Que retenir de ce micro-incident ?

Que les checkpoints comme celui de Qalandiyah n’ont pas, ou du moins pas uniquement, du point de vue de l’occupant, une fonction sécuritaire.

Ils servent aussi à rappeler au peuple occupé, soumis quotidiennement à cette forme de brimades et d’humiliations, à l’arbitraire absolu d’un bouffeur de pizzas armé jusqu’aux dents, quel est le peuple qui domine, qui commande aux choses et aux êtres, et quel est le peuple colonisé qui a juste le droit d’attendre en silence qu’il ait fini de mastiquer. C’est chaque instant de chaque jour : c’est une amère “4 saisons”.


* interdiction assez théorique, comme ceux qui voyagent en Cisjordanie en compagnie de militants israéliens opposés à la colonisation ont pu le constater.

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