Israël va donner un code-couleur aux « bons » et « mauvais » Palestiniens

Lancé ce mois, alors qu’une grande partie du monde était en vacances, le plan prévu par Avigdor Lieberman pour les Palestiniens – une réorganisation de l’occupation par Israël – a suscité moins d’attention qu’il n’aurait dû.

Ministre de la Défense depuis mai dernier, M. Lieberman avait une furieuse envie d’accélérer l’annexion par vol de la Cisjordanie au profit d’Israël.

Son plan, du style « carotte et bâton », a trois composantes.

Avigdor Lieberman. Petros Karadjias / AP

Tout d’abord, il a l’intention de mettre l’Autorité palestinienne sur la touche au profit d’une nouvelle direction locale de « notables » triés sur le volet par Israël.

Préférant « éliminer les intermédiaires », pour reprendre ses termes, il ouvrira le dialogue avec des Palestiniens prétendument plus responsables – des hommes d’affaires, des universitaires et des maires.

Ensuite, il a institué une nouvelle unité de communication qui s’adressera directement en arabe aux Palestiniens ordinaires, par-dessus les têtes de l’AP en Cisjordanie et de ses rivaux du Hamas à Gaza.

Une campagne en ligne – dont le budget s’élève à 2,6 millions de USD – cherchera à les convaincre des bonnes intentions d’Israël. S’il faut en croire M. Lieberman, les problèmes des Palestiniens dérivent de leurs directions nationales, corrompues et incitatrices, et non de l’occupation.

Et, enfin, le ministre de la Défense publiera une carte de la Cisjordanie reproduisant en vert et en rouge les zones où, respectivement, vivent les « bons » et les « mauvais » Palestiniens. Les punitions collectives se multiplieront dans les villes et les villages des zones rouges, d’où sont partis les attentats et agressions commis par les Palestiniens. On peut présumer que le nombre de raids nocturnes et de démolitions de maisons augmenteront, dans le même temps que des barrières brideront plus encore la liberté de mouvement.

Les Palestiniens des zones vertes recevront des récompenses économiques pour leur bon comportement. On leur accordera des permis de travail en Israël et dans les colonies, et ils bénéficieront de projets de développement, y compris la création de zones industrielles contrôlées par Israël.

Cela ressemble aux rêveries d’un fonctionnaire colonial du 19e siècle à propos de la meilleure façon d’empêcher les indigènes de s’agiter. Ahmed Majdalani, un conseiller de Mahmoud Abbas, a déclaré dans le journal Haaretz que les nouvelles dispositions présumaient que les Palestiniens étaient « stupides et dénués de respect de soi » et qu’on pouvait « les acheter moyennant des avantages économiques ».

Le but à long terme de M. Lieberman consiste à persuader les Palestiniens – ainsi que la communauté internationale – que leurs aspirations à l’autodétermination sont irréalisables et dénuées de réalisme.

Israël a déjà essayé cette approche naguère, ont fait remarquer des hauts responsables palestiniens. Il y a quelques décennies, Israël avait cherché à gérer l’occupation en imposant à la population locale des collaborateurs palestiniens, faisant partie de « Ligues villageoises ». Armés par l’armée israélienne, ils étaient censés réprimer tout activisme politique et soutien à l’OLP.

Au début des années 1980, l’expérience avait dû être abandonnée, du fait que les Palestiniens refusaient d’accepter la domination corrompue et se payant sur l’habitant de ces ligues. Une insurrection, la Première Intifada, allait suivre peu de temps après.

L’accord d’Israël pour instituer l’AP, conformément aux accords d’Oslo du milieu des années 1990, revenait en partie à accepter le fait que les territoires occupés avaient besoin d’un sous-traitant sécuritaire plus crédible, cette fois sous la forme d’une direction nationale palestinienne.

Quoi que prétendent M. Lieberman et d’autres, les dirigeants palestiniens de Cisjordanie et de Gaza sont les derniers à blâmer pour la récente vague de troubles en Palestine. Les attaques ont été généralement menées spontanément par des « loups solitaires », et non par des groupes organisés. Bon nombre se passent à Jérusalem, où toute activité politique est exclue.

M. Abbas a décrit la « coordination sécuritaire » avec Israël comme « sacrée », conscient qu’il est que son AP ne survivra pas très longtemps si elle ne prouve pas son utilité à Israël. Ses services de sécurité ont soumis la résistance palestinienne plus efficacement que l’armée israélienne.

Privé d’alliés régionaux et d’une stratégie crédible, même le Hamas a choisi de se tenir coi depuis qu’Israël a lancé son opération « Bordure protectrice » de destructions mortelles à Gaza, en 2014, et qu’il a complètement cadenassé la minuscule enclave côtière. Les tirs de roquettes – l’un des rares moyens, bien que très symbolique, d’affronter Israël – ont tous cessé depuis longtemps.

Bombardement de Gaza le dimanche 21 août 2016

Le silence de Gaza a été brièvement perturbé il y a une semaine par une roquette lancée par un petit groupe lié à l’EI. Bien que le Hamas ait désavoué l’attaque, M. Lieberman a sorti son nouveau gros bâton en bombardant des sites du gouvernement à Gaza lors d’une démonstration qu’on n’avait plus vue depuis ces deux dernières années. La futilité de cette approche, consistant à blâmer les directions officielles pour les frustrations récurrentes et le ressentiment des personnes qu’elles dirigent pour la forme, devrait parler d’elle-même.

Les simples Palestiniens – et non pas leurs responsables – subissent l’expansion interminable des colonies et la dépossession qui s’ensuit de leurs terres agricoles. Les simples Palestiniens – et non pas leurs dirigeants – sont confrontés à des violences quotidiennes aux check-points et lors des raids militaires. Des articles publiés ce week-end suggéraient que, lors des manifestations, les soldats visent délibérément les jeunes aux rotules afin de les estropier à vie.

Les rafles, la torture, les tribunaux militaires qui déclarent toujours les accusés coupables – voilà les rites initiatiques imposés aux Palestiniens de Cisjordanie. Pour ceux de Gaza, c’est la mort lente par la faim, la privation de toit et des pluies de missiles semant la mort au hasard.

Une stratégie israélienne qui a échoué voici des décennies – avant même l’existence de l’AP – ne va pas réussir aujourd’hui. Les campagnes des médias sociaux et les aumônes dérisoires ne persuaderont pas les Palestiniens de n’être rien de plus qu’un problème humanitaire.

Ils ne vont pas mettre de côté leurs rêves de libération uniquement parce que M. Lieberman les affuble d’un code couleur en rouge ou en vert.


Publié le 29 août 2016 sur The National
Traduction : Jean-Marie Flémal

jonathan cookJonathan Cook vit à Nazareth et est lauréat du prix spécial Martha Gellhorn de journalisme.
Ses ouvrages récents sont « Israel and the Clash of Civilisations: Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East » (Israël et le choc des civilisations : l’Irak, l’Iran et le plan de remodelage du Moyen-Orient) (Pluto Press) et Disappearing Palestine: Israel’s Experiments in Human Despair (La disparition de la Palestine : expérimentations israéliennes autour du désespoir humain) (Zed Books).
Son site web personnel est : www.jonathan-cook.net.

Vous trouverez d’autres articles de (ou parlant de lui) traduits en français sur ce site.

 

 

 

Print Friendly, PDF & Email