Israël exporte ses pratiques liberticides en Europe. «Libé» fait de la résistance

A gauche, la une originale de «Libération» du 12 novembre 2004, jour de l'enterrement du leader palestinien Yasser Arafat. A droite, le détournement d'Ernest Pignon-Ernest, mettant en scène un activiste emprisonné en Israël sous le célèbre keffieh. DR

Après une exposition au Palais de Tokyo, des unes du quotidien «Libération» customisées par des artistes doivent être vendues aux enchères au profit de  Reporters sans frontières. Mais la vente est en suspens pour cause de déplaisir de l’ambassade d’Israël à Paris et de complicité du commissaire priseur Tajan, de Artcurial.
Mais rappelez-vous : le boycott culturel d’Israël, c’est maaaaaaal, “car il va à l’encontre des principes de liberté d’expression et d’universalité de la science et du savoir
[1] ! Sans rire ?

La vente était prévue le 27 janvier au profit de Reporters sans frontières (RSF) : 36 couvertures de «Libération» relookées par des artistes tels que Laurent Grasso, Bernar Venet, Tania Mouraud, Françoise Pétrovitch ou Jean-Charles de Castelbajac, appelées à être mises aux enchères pour défendre la liberté d’expression des artistes et de la presse. Mais l’une d’entre elles suscite la «contrariété» de l’ambassade d’Israël à Paris, et cette dernière a demandé à la maison de ventes Artcurial de la retirer de l’ensemble. En cause, une couverture de Libé détournée par Ernest Pignon-Ernest, pièce numéro 27 de la vente.

A gauche, la une originale de «Libération» du 12 novembre 2004, jour de l'enterrement du leader palestinien Yasser Arafat. A droite, le détournement d'Ernest Pignon-Ernest, mettant en scène un activiste emprisonné en Israël sous le célèbre keffieh. DR
A gauche, la une originale de «Libération» du 12 novembre 2004, jour de l’enterrement du leader palestinien Yasser Arafat. A droite, le détournement d’Ernest Pignon-Ernest, mettant en scène un activiste emprisonné en Israël sous le célèbre keffieh.

Né en 1942 à Nice, figure de l’art urbain, l’artiste est connu pour ses silhouettes dessinées et collées à même les murs des rues. Il s’est emparé de la une de Libération du 12 novembre 2004, évoquant la mort de Yasser Arafat. Ce jour-là, Libération montrait un simple keffieh et titrait «Et maintenant ?»

Sur cette couverture célèbre, Ernest Pignon-Ernest a dessiné en 2015 le visage de Marwan Barghouti, leader palestinien emprisonné par Israël depuis 2002 (condamné à 5 peines à perpétuité par les tribunaux militaires israéliens), avec la légende : «En 1980, quand j’ai dessiné Mandela, on m’a dit que c’était un terroriste.»

Liberté de création

Ce travail artistique a déplu à l’ambassade d’Israël qui, par courrier, réclame à Artcurial d’extraire ce travail de la vente, le comparant à un «projet terroriste».

Artcurial répercute alors sur Libération et RSF cette requête, appuyée par François Tajan, président délégué de la maison de vente, lequel demande le retrait de l’œuvre, non seulement de la vente mais aussi du catalogue, en cours d’édition. Artcurial, il est vrai, entretient un certain nombre de liens avec Israël, et a des liens capitalistiques avec Dassault, à qui appartient l’immeuble de prestige où se trouve son siège (selon IsraëlValley). Par ailleurs, un des principaux actionnaires de Libération n’est autre que le franco-israélien Patrick Drahi, très présent dans le secteur des médias (BFMTV, L’Express, RMC, Stratégies, i24News,…).

Les attentats récents, la prorogation de l’état d’urgence et des potentiels troubles à l’ordre public, les incessantes déclaration d’amour de Manuel Valls à Israël, la tentative de criminalisation de la campagne BDS,… ont créé en France un climat dans lequel Articurial n’a pas craint de préconiser la censure. Au point où on en est, il n’y a plus rien que les “élites françaises” doivent refuser aux sionistes. Mercredi, la collaboration entre Artcurial, Libération et RSF s’est interrompue. De nouvelles solutions pour maintenir cette vente à visée caritative sont à l’étude.

Libération a refusé, au titre de la liberté de création. Un des artistes, C215 (Christian Guémy), décide de se retirer de l’opération en soutien à Ernest Pignon-Ernest. Joint par téléphone par Libération, ce dernier salue la position du journal et de RSF : «Je suis étonné qu’une ambassade étrangère puisse décider de ce que l’on expose ou pas. Et qu’une maison de ventes cède aux pressions. Je ne tenais pas à envenimer tout cela. Dans les années 70, je me suis élevé contre le jumelage de ma ville, Nice, avec l’Afrique du Sud. A l’époque on disait la même chose de Mandela. Je n’ai pas cherché la provocation avec cette une.»

Et Ernest Pignon-Ernest d’ajouter : « Je suis étonné qu’une ambassade étrangère puisse décider de ce qu’on expose ou pas. Et qu’une maison de ventes cède aux pressions. » Cette vente aurait pu passer inaperçue. Elle va bénéficier d’une mauvaise publicité.

Mauvaise ? Voire, car tout ce qui met en évidence la volonté de censure d’Israël – surtout quand elle est tenue en échec –permet à l’opinion de mesurer combien le soutien inconditionnel que nos gouvernements lui apportent est toxique.


[1] Jacob Weisberg, “Honte sur ces artistes qui boycottent Israël

Source principale : “Israël demande le retrait d’une œuvre de Pignon-Ernest, «Libération» refuse”, par Clémentine Mercier

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