Des Palestiniens déplacés retournent dans leur village après 64 ans

Malgré une décision unique de la Haute Cour, en 1951, les villageois n’ont toujours pas la permission de rentrer à Iqrit (Oren Ziv / Activestills).

La troisième génération de la communauté déplacée d’Iqrit a décidé qu’elle en avait assez d’attendre que les autorités lui permettent de retourner sur les terres de son village et elle a pris les choses en main elle-même. En août dernier, ces jeunes ont installé leur base dans une pièce adjacente à la vieille église et ils ne l’ont plus quittée depuis.

En 1948, le village chrétien orthodoxe d’Iqrit se rendait aux FDI [L’armée israélienne – NDLR] sans combat. Quand les militaires ont ordonné aux résidents de s’en aller pour quinze jours pour des raisons de sécurité, considérant que le village était extrêmement proche de la frontière libanaise, personne n’y a réfléchi à deux fois. Trois ans plus tard, en juillet 1951, quand la haute Cour de justice a enjoint à l’État de tenir sa promesse et de permettre aux personnes déplacées, qui vivaient toujours dans des logements temporaires dans d’autres villages, de retourner dans leurs foyers et sur leurs terres, la petite communauté fut ravie. Mais, à la veille de Noël, cette même année, les FDI firent sauter la totalité du village, laissant en place la seule église. Les gens d’Iqrit comprirent que quelque chose avait mal tourné. Terriblement mal tourné.

Bienvenue à Iqrit. Les jeunes qui ont redonné vie au village (Oren Ziv / Activestills).
Bienvenue à Iqrit. Les jeunes qui ont redonné vie au village (Oren Ziv / Activestills).

 

Labeeb et Marth Ashkar montrant une photo du village d’où ils furent déportés en 1948 (Oren Ziv / Activestills).
Labeeb et Marth Ashkar montrant une photo du village d’où ils furent déportés en 1948 (Oren Ziv / Activestills).

Depuis lors, soixante-quatre ans ont passé. Durant l’été 2012, comme chaque été depuis 1995, toute la communauté déplacée a organisé un camp d’été pour ses jeunes dans les terres du village jouxtant la vieille église à laquelle ils se rendent une fois par mois. Ils ont raconté aux jeunes les histoires de la vie du village et leur ont expliqué une fois de plus comment ils s’étaient battus pour leur droit au retour, un droit qui leur avait été garanti par les tribunaux ainsi que par les gouvernements au fil des années. Iqrit est l’un des deux cas, dans l’histoire d’Israël, pour lesquels de telles promesses ont été faites (l’autre étant le village proche de Bir’em).

Les jeunes villageois de New Iqrit savourant leur lunch à proximité de l’église (Oren Ziv / Activestills).
Les jeunes villageois de New Iqrit savourant leur lunch à proximité de l’église (Oren Ziv / Activestills).

Le camp d’été a pris fin et, comme tout le monde rentrait chez soi, certains des guides se sont mis à discuter. Ils étaient tristes de voir comment la génération de leurs grands-parents disparaissait lentement et ils craignaient que, quels qu’aient été les droits qu’ils avaient été incapables de concrétiser en 64 ans, ils ne pussent pas non plus les concrétiser dans un proche avenir. Et c’est alors qu’ils ont décidé de faire quelque chose. Ils ont décidé de rentrer à Iqrit.

Six mois ont passé depuis ce jour. Alors que trois postes avancés palestiniens ont été construits en Cisjordanie et très rapidement détruits par l’armée, les jeunes d’Iqrit, eux, sont parvenus à rester. En fait, chaque fois qu’ils essaient de construire quelque chose en dehors de l’église et de sa seule pièce adjacente, les autorités se pointent rapidement pour le détruire. Mais, en dehors de ça, ils sont parvenus à vivre à la dure et à faire ce qu’ils voulaient faire : planter et faire pousser leur propre nourriture, ramasser du bois pour le feu, déterrer les ruines du vieux village, décharger des photos sur leur page Facebook à partir de leurs téléphones mobiles (il n’y a pas d’électricité pour les ordinateurs) et établir des plans pour le retour futur de la communauté tout entière.

Le chanteur et homme de théâtre Walaa Sbeit à l’intérieur du poste avancé (Oren Ziv / Activestills).
Le chanteur et homme de théâtre Walaa Sbeit à l’intérieur du poste avancé (Oren Ziv / Activestills).

En compagnie du photographe d’Activestills, Oren Ziv, j’ai passé trois jours dans cette communauté (en avant-poste) unique, où de jeunes Palestiniens transforment le rêve du retour en réalité. Nous les avons interviewés, de même que quelques anciens du village qui soutiennent à fond leurs jeunes, et nous avons ramené leur histoire. L’article que j’ai écrit a été publié dans Haaretz voici quelques semaines, mais n’avait pas été traduit en anglais (on peut trouver la version original en hébreu). Vendredi dernier, « Ulpan Shishi », le programme d’information de Channel 2 le plus regardé en Israël, a rédigé un rapport de suivi de mon article dans Haaretz. C’est un fait absolument unique, qu’une plate-forme des médias traditionnels traite avec sérieux de la question très sensible de la Nakba palestinienne, et les gens d’Iqrit espèrent que l’attention massive (et majoritairement positive) qu’ils ont obtenue les aidera à retourner sur leurs terres – avec 64 ans de retard.

Malgré une décision unique de la Haute Cour, en 1951, les villageois n’ont toujours pas la permission de rentrer à Iqrit (Oren Ziv / Activestills).
Malgré une décision unique de la Haute Cour, en 1951, les villageois n’ont toujours pas la permission de rentrer à Iqrit (Oren Ziv / Activestills).

Publié sur +972 le 18/3/2013.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

L’auteur, Haggai Matar, est un journaliste israélien et activiste politique. Il a été emprisonné pendant 2 ans pour avoir refusé de servir dans l’armée israélienne.

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