À propos du système d’enseignement séparé et inégalitaire en Israël

Les récents événements en Europe et au Moyen-Orient donneraient à penser que les dirigeants israéliens tiennent particulièrement à l’œil ce qui se passe dans leur région. En fait, non, ils restent fidèles à leur politique de non-ingérence. Ils se concentrent avec obstination sur les questions de justice et d’égalité qui se posent dans le pays. C’est pourquoi, l’autre jour, alors que je parcourais les hauteurs du Golan avec des amis venus des États-Unis, je ne cessais de penser à Haneen Zoabi.

Le Conseil arabe de l’Éducation en Israël avait pour but d’aider le ministre de l’Éducation à « élaborer une politique (…) censée garantir un statut d’égalité aux citoyens arabes d’Israël ». Malheureusement, nombre de ses membres avaient démissionné et le Conseil s’était dissous peu après sa création voici deux décennies. Nous ne devrions pas juger trop hâtivement ces sources de sagesse éducative en raison de leurs réticences à proposer leurs conseils. Il existe des précédents à ce genre de dénouement chaque fois qu’Israël a eu l’intention d’aborder des questions délicates d’une importance particulière pour ses citoyens palestiniens.

Prenons par exemple l’Assemblée constitutionnelle qui avait été instaurée peu après la déclaration d’indépendance d’Israël. Elle était chargée d’élaborer une constitution pour la seule démocratie du Moyen-Orient. On attend toujours sa première réunion. Il est très probable que ce soit le Messie qui la préside puisque c’est au ciel qu’elle va devoir se réunir… Et pourquoi tout ce retard, diriez-vous ? Il semble y avoir un conflit fondamental entre deux pôles d’intelligence : les responsables de l’insistance du nouvel État quant à la démocratie d’une part, et leur engagement envers son caractère judaïque d’autre part, avec tout l’absolutisme ainsi que la préséance et la supériorité imbues du peuple élu qu’implique ce genre d’engagement. C’est simple ! Il suffit de laisser de côté le traitement de ce genre de questions secondaires. En outre, comment serions-nous censés avoir une constitution, alors que nous n’avons même pas établi nos frontières ? Comment pourrions-nous parler d’égalité pour tous les citoyens si cela signifie l’octroi de droits égaux à un « nid de terrorisme » représentant 20 pour 100 de la population ? La mesure logique à prendre est de terminer ce nettoyage ethnique que nous avons si lamentablement bâclé en 1948 (pensez au réveil moral de Benny Morris, à ce propos) avant de traiter des questions aussi insignifiantes que la constitution et les frontières. Quand Dieu est le fondateur d’un pays, toutes ces questions sont secondaires, vous diront Benny Morris ou l’EI. Et, ici, je m’abstiendrai de citer Netanyahou, par respect envers l’intégrité historiographique de Morris.

L’apport du Conseil arabe de l’Éducation est douloureusement absent, dans l’actuelle tempête dans un verre d’eau que le quotidien sioniste libéral (oui, je me rends parfaitement compte que c’est un oxymore!) du pays, Haaretz, a l’intention de provoquer. Le 7 juillet 2016, il présentait comme suit le rapport d’enquête dans son principal article de la une : « Les stagiaires de l’enseignement arabe disposeront de la moitié du budget de leurs homologues juifs. » Le journal développait ensuite la question en première page dans une analyse intitulée « Séparation et inégalité ». Tout ce débat concerne « une nouvelle méthode de budget » qui, en fait, n’a rien du tout de neuf. Vous tournez la page, et voici ce que vous pouvez lire :

« En attendant, dès l’école primaire, les élèves juifs reçoivent un financement de l’État plus important que leurs homologues arabes. Dans l’enseignement secondaire, en 2013-2014, le financement par élève était entre 35 et 68 pour 100 plus élevé pour les Juifs que pour les Arabes, et ce, au même niveau socioéconomique. Cette statistique provient du ministère même de l’Éducation. »

Elle avait toujours été là, mais personne ne semblait l’avoir remarquée. Voici près de quarante ans, je siégeais au sein d’une commission dirigée par feu le Dr Sami Geraisy et chargée d’examiner les divers services gouvernementaux prévus pour les citoyens palestiniens d’Israël. Si mes souvenirs sont bons, nous les trouvions grandement insuffisants, parfois inférieurs à un dixième de ce qu’obtenait un citoyen juif. Quand nous obtenions des réponses peu satisfaisantes, nous faisions parvenir le rapport à la presse. Cela ne rapportait guère plus. Depuis, des centaines de rapports l’ont confirmé. La réponse officielle est passée du refus total à une explication évasive des faits, accompagnée de fausses promesses. Mais il s’agit d’une approche tout aussi mauvaise. La combine de mise actuellement traite une question absolument différente. Elle est censée traiter le problème du chômage parmi les diplômés arabes des écoles de formation pour enseignants. Dix mille de ces enseignants sont actuellement au chômage. La solution évidente consiste à décourager la poursuite de la production d’un encadrement inutilisable, selon la logique simple de la plus courte distance entre deux points. Ainsi donc, vous accordez aux institutions de formation d’enseignants deux fois moins d’argent pour un étudiant arabe que pour un étudiant juif. Inutile de tourner autour du pot : Effectivement, il existe une demande d’enseignants dans le domaine de l’anglais et des mathématiques, et dans les écoles juives en général de même que dans les écoles bédouines du sud du pays. Mais le ministre de l’Éducation est un monsieur réfléchi qui admet fièrement avoir tué de nombreux Palestiniens et que la chose ne l’a jamais empêché de dormir. Dans ce cas, pourquoi attendre de cet homme qu’il supprime la ligne qui sépare le système éducationnel arabe du juif ? Ce serait intolérable.

Le ministre israélien de l’Education Naftali Bennett

Grâce à la remarquable honnêteté et ouverture d’esprit de Bennett, la méthode de budgétisation se réduit à un épluchage de noms. Une école de formation d’enseignants soumet une liste de ses étudiants et les deux groupes ethniques sont très faciles à distinguer : Un nom arabe (hormis ceux des Bédouins du sud du pays) obtient 56 pour 100 de ce qu’obtient un nom juif. Que se passe-t-il si les coordonnées géographiques et ethniques sont en conflit avec le sujet de spécialisation, me demanderez-vous ? Quid si un enseignant arabe en formation, appelons-le Ahmad, du nord, est renseigné comme destiné à enseigner les mathématiques ou l’anglais ? Tant pis ! Ce sera 56 pour 100, un point, c’est tout ! L’ethnicité prévaut (Holà ! Pour l’une ou l’autre raison, ce verbe a une connotation abrupte) sur sa spécialité. La logique en ligne directe du ministre devient désormais celle-ci : Les Arabes brandissent facilement l’étiquette du racisme chaque fois qu’ils sont confrontés à leurs inepties.

« À mon sens, c’est du véritable racisme », avait déclaré un haut responsable dans l’une des écoles de formation d’enseignants arabes. « Il n’y a pas d’autre explication ! »

Confronté à l’étiquette de racisme, les fonctionnaires du ministère de Bennett nous éclairent quant à la véritable raison sous-tendant la différence de financement de l’enseignement entre Arabes et Juifs. Apparemment, c’est pour autonomiser les femmes arabes en Israël.

« La majeure partie de nos étudiants sont des femmes », poursuivait le même fonctionnaire. « En d’autres termes, nous ne parlons pas seulement d’études dans le but de trouver un emploi, mais aussi de l’autonomisation des femmes arabes. Que va-t-il se produire, maintenant – les femmes ne travailleront pas et ne recevront pas d’éducation non plus ? »

« Du fait qu’il n’y a pas de travail, elles n’auraient pas le droit de bénéficier d’un enseignement ? Le problème du chômage au sein de la communauté arabe se présente également dans d’autres domaines. Et pas que dans l’enseignement. »

Et qui convient-il d’incriminer, pour cela ?

Et le fonctionnaire d’ajouter que, lorsque lui-même et d’autres se sont plaints auprès du ministère de l’Éducation de ce que sa décision était raciste, « ils nous ont dit que c’était à cause des membres arabes de la Knesset qui ne cessent de dire qu’il y a une surabondance d’enseignants arabes et que cela posait un un problème. Et ils nous ont demandé de cesser de former des enseignants. »

Chaque fois que Haneen Zoabi apparaît dans sa burqa derrière le perchoir des orateurs de la Knesset, elle demande à tous ses collègues bienveillants de cesser de former des enseignants arabes. Sinon, des méthodes alternatives pour réduire leur nombre pourraient devoir être empruntées à l’expérience des forces armées, ces dernières années, dans le traitement des civils de Gaza.

C’est à ce moment que mon franc est tombé. L’un de mes hôtes américains leva les yeux de son journal (remarque : je n’ai pas utilisé la moindre description pour le journal : je suis las de toutes ces interruptions et remarques entre guillemets et autres incises) et m’interrompit alors que je montrais l’endroit exact où Jésus avait marché sur l’eau, pour me demander pourquoi les étudiants arabes (en fait, il dit « Palestiniens » mais je tiens compte de la probabilité que mes lecteurs pourraient s’irriter de mon insistance à vouloir utiliser la lettre « P » pour identifier mon peuple) n’étudient pas dans des spécialités plus utilisables. Pourquoi ces pauvres diables ne passent-ils pas aux sciences nucléaires, spatiales, aéronautiques ou à des formations de pilote ? « Qui va piloter et entretenir tous les F-35 qu’Israël est occupé à se procurer ? »

Bennett ne semble guère se soucier de la chose. Ce qui l’ennuie, je pense, ce sont ces Bédouins qui pourraient passer entre les mailles. Comment envisage-t-il que la FART (Ferreting the Arab Race Taskforce -, Taskforce de repérage de la race arabe) distingue Ahmad le Bédouin d’un Ahmad villageois ? Rien que cela devrait déjà le priver de sommeil pendant des nuits entières.


Hatim Kanaaneh

Publié le 19 juillet 2016 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal
 
Le Dr Hatim Kanaaneh est un médecin palestinien qui dispensé des soins pendant plus de 35 ans aux Palestiniens de Galilée et a lutté toute sa vie contre une culture tendant à discriminer les Arabes. Il est l’auteur de l’ouvrage « A Doctor in Galilee: The Life and Struggle of a Palestinian in Israel » (Un médecin en Galilée: Vie et combat d’un Palestinien en Israël). Il, est également l’auteur d’un recueil de nouvelles intitulé Chief Complaint (Principale doléance) qui a été publiée par Just World Books au printemps 2015. 

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