Abbas ne peut pas contrôler sa génération perdue d’Oslo

Des dizaines de milliers de familles à Jérusalem-Est et en Cisjordanie craignent pour la sécurité de leurs enfants, mais elles sont aussi fières que leurs jeunes montrent collectivement qu’ils en ont marre.

Palestinienne blessée
Une jeune Palestinienne blessée, étendue à terre, pendant les affrontements avec les troupes israéliennes près de la colonie juive de Beit EI, près de Ramallah en Cisjordanie, le 8 octobre 2015. (Reuters)

Des dizaines de milliers de familles en Cisjordanie et à Jérusalem-Est vivent actuellement dans la crainte que leurs enfants soient tués, blessés ou arrêtés dans les affrontements avec l’armée israélienne ou en tentant de porter des attaques en loups solitaires.

Quand leurs enfants partent le matin, elles ne savent pas s’ils vont vraiment à l’école, ou retrouver des amis, ou manifester à un check-point militaire, ou attaquer un Israélien au couteau. Pas moins que les forces de renseignements israéliennes et palestiniennes, les parents sont stupéfaits de la vague inorganisée, massive, qui balaie la jeune génération de Palestiniens et les met en danger.

Face à cette incertitude, chaque famille sait que, elle aussi, elle peut devenir une statistique, être sujette à une punition collective – sujette à voir sa maison démolie ou murée, à avoir un membre de la famille expulsé de Jérusalem, ou des frères et des sœurs ou des parents arrêtés et frappés par les forces de sécurité, où à être ciblée pendant de longs mois par le service de sécurité du Shin Bet. À l’instant présent, il semble que le feu vert que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a donné pour une punition collective et tirer sur les manifestants ne dissuade aucunement les jeunes loups solitaires et les milliers de jeunes gens rassemblés aux check-points qui défient le destin et les soldats.

L’une des hypothèses des renseignements israéliens et palestiniens est que les auteurs de ces attaques en solitaire sont influencés par les médias sociaux. Cela est vrai, mais ils sont aussi influencés par des clips vidéo, dont certains apparaissent d’abord sur des sites israéliens, dépeignant la violence quotidienne qu’Israël dirige contre les Palestiniens. Ceux qui parlent d’incitation sous-estiment l’influence qu’ont les soldats israéliens en train de tuer des civils palestiniens.

Par exemple, il y a les cas d’Ahmed Khatatbeh de Beit Furik et d’Hadil Hashlamun d’Hébron, que les Forces de défense israéliennes prétendent avoir abattus après qu’ils ont attaqué les soldats. Une enquête de la presse a révélé qu’aucune attaque de ce genre n’avait eu lieu. Et puis, dimanche dernier en début de journée, il y a eu le cas de Fadi Alon, d’Isawiya à Jérusalem. Selon la police, il aurait poignardé un Juif et par suite, il aurait été abattu. Une vidéo Youtube sur des sites israéliens montre clairement que, même s’il avait agressé au couteau, il ne représentait aucun danger pour quiconque au moment où il a été abattu. Elle montre aussi que des jeunes juifs avaient dit à un policier de l’abattre sans se préoccuper de ce qu’Alon était censé avoir fait. Les vidéos sont du fourrage, prêt à enflammer la situation, mais elles n’en sont pas la cause.

Chacune des familles craignant pour un fils ou une fille vit ce fourrage sous forme d’occupation israélienne, de sorte que toutes, elles n’ont pas seulement peur, elles sont fières aussi, à l’avance. Tous ces jeunes crient un « Nous en avons assez » collectif, cette génération perdue des Accords d’Oslo des années 1990. Ils n’ont pas l’État indépendant qui leur a été promis, ils n’ont pas d’organisations politiques actives ou de direction vers laquelle se tourner. Ils n’ont aucune perspective d’un bon travail et ils se sentent de plus en plus cernés par les colonies juives.

Il existe une différence majeure entre les attaquants solitaires et les milliers de jeunes gens qui manifestent aux check-points militaires de Cisjordanie. Le loup solitaire est en effet très seul, et il atteint les profondeurs du désespoir. Les confrontations sur les check-points, en tant qu’action collective, sont une sorte de rassemblement public qui, en dépit des risques qu’il implique, porte une dimension sociale, procurant un sentiment de capacité à influencer la situation.

Les porte-parole palestiniens prennent garde à ne pas appeler les affrontements, Intifada, mais plutôt, éruption massive, ce qui est approprié en vertu des circonstances. Une Intifada, comme la comprennent les Palestiniens, est un soulèvement organisé avec un objectif clair et unifié, dirigé par une direction reconnue et acceptée. C’est loin d’être la situation actuelle.

Le mouvement en désintégration du Fatah ne peut diriger l’éruption et la transformer en soulèvement, mais il a mis en garde contre l’utilisation d’armes de guerre lors des manifestations, ce qui répondrait aux besoins d’Israël. Le Hamas, mouvement à moitié souterrain en Cisjordanie, ne le peut davantage et peut-être qu’il ne l’oserait pas, bien que le bloc islamique dans les universités, qui est identifié avec le Hamas, ait appelé ses sympathisants à se joindre aux troubles actuels.

Et le président palestinien Mahmoud Abbas ? Il y a plusieurs jours, alors que les journaux commençaient à parler des affrontements et de leurs victimes, il a trouvé le temps d’inaugurer le nouveau siège, luxueux, d’une entreprise de construction et d’investissement, la Consolidated Contractors Company, à un endroit d’El Bireh en Cisjordanie, qui se trouve à deux kilomètres tout au plus du check-point rétif de Beit El.

Abbas tente de projeter un sentiment de faire comme d’habitude. Peut-être qu’il sait quelque chose que les jeunes manifestants ne savent pas. Mais le moment qu’il a trouvé pour l’inauguration des bureaux de l’entreprise montre combien il est coupé de son opinion publique. La réalité montre qu’il n’a aucune autorité, ni aucun pouvoir, pour empêcher cette génération perdue d’Oslo d’aller sur les check-points et d’exprimer leur cri collectif de « Nous en avons marre », cri qui est finalement aussi dirigé contre Abbas lui-même.


Publié le 11 octobre sur Haaretz
Traduction : JPP pour le Collectif Solidarité Palestine de Saint-Nazaire

Amira Hass
Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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