Abbas à la Cour pénale internationale, un gros coup de bluff ?

La semaine dernière, d’intenses pressions émanant d’Israël et des États-Unis sur les membres du Conseil de sécurité des Nations unies ont purement et simplement dissipé l’embarras de Washington au moment de se montrer forcé de prononcer son veto à une résolution palestinienne visant à mettre un terme à l’occupation.

Le fait que les Palestiniens ne sont pas parvenus à obtenir les votes nécessaires a évité à la Maison-Blanche de rougir, mais le prix était là : prétendre que les États-Unis peuvent superviser un processus de paix censé résulter en un État palestinien n’est tout simplement plus crédible.

L’ère du processus de paix est imminente. Il s’avère que son avènement a été marqué par la décision du dirigeant palestinien Mahmoud Abbas, dans le sillage immédiat du vote du Conseil de sécurité, de rallier la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye.

Israël s’oppose furieusement à cette démarche, craignant à bon escient que ses hommes politiques, commandants militaires et dirigeants de colonies ne puissent désormais être traînés en justice pour crimes de guerre.

Mais la direction palestinienne elle aussi a longtemps appréhendé une telle démarche. Abbas a passé des années à reporter la décision de signer le statut de Rome, qui ouvre la voie vers la CPI.

Les déclarations israéliennes du week-end impliquent que la réticence d’Abbas témoignait de son inquiétude de pouvoir lui aussi être exposé à des accusations de crimes de guerre. Israël dispose de tout un paquet de munitions contre lui et son Autorité palestinienne, a déclaré un officiel d’un ton menaçant.

À vrai dire, le président palestinien a d’autres préoccupations qui ont reporté la décision de se rendre sur le champ de bataille juridique de La Haye.

La première réside dans les représailles sévères auxquelles les Palestiniens peuvent désormais s’attendre de la part des États-Unis et, dans le même registre, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a commencé à bloquer le transfert des recettes des taxes qu’Israël perçoit pour le compte des Palestiniens. Israël se prépare également à exercer des pressions sur le Congrès américain afin qu’il fasse passer une législation qui mettrait un terme à l’aide à l’AP au cas où celle-ci intenterait une action du côté de la CPI. D’autres sanctions doivent encore être annoncées.

En choisissant l’« option nucléaire », comme les commentateurs israéliens l’ont caractérisée, Abbas a également fait en sorte d’avoir les mains vides lors de futures confrontations diplomatiques – et, de plus, sans perspective immédiate de gain. Les allégations de crimes de guerre peuvent traîner des années avant de parvenir au tribunal et, même dans ce cas, peuvent se retrouver dans une impasse en raison des pressions que les États-Unis exerceront à La Haye, de la même façon qu’ils le font aujourd’hui au Conseil de sécurité.

Mais le plus gros problème, et Abbas le sait bien, c’est qu’une décision d’intenter des procès contre Israël pour crimes de guerre constitue une menace pour l’existence même de l’AP.

L’AP a été une résultante des accords d’Oslo, voici deux décennies, lesquels l’ont investie de deux fonctions temporaires. Elle était censée maintenir la stabilité dans les parties des territoires occupés qu’elle gouverne tout en servant d’interlocuteur d’Israël durant les cinq années de négociations censées mener à la création d’un État palestinien.

Elle a excellé dans les deux rôles. Sous Abbas, l’AP a été servilement fidèle à l’idée du processus de paix, même quand Netanyahu rejetait les pourparlers sensés à tout moment.

Pendant tout ce temps, les forces de sécurité de l‘AP – en coordination avec celles d’Israël – ont maintenu de façon remarquable le calme en Cisjordanie, même dans les moments où Israël développait et accélérait son programme d’implantation.

Mais, comme le prétendait dimanche Avigdor Lieberman, le ministre israélien des Affaires étrangères, la démarche des Palestiniens à La Haye est une autre preuve que les accords d’Oslo ont expiré.

Sans processus de paix ou sans engagement israélien vis-à-vis de la création d’un État palestinien, pourquoi l’AP continuerait-elle à coopérer avec Israël dans les questions de sécurité, et à plus forte raison, à considérer une telle coordination comme « sacrée », comme Abbas l’a qualifiée l’an dernier ? Si les accords sont perçus comme morts, cela ne peut que renforcer l’impression que l’AP n’est rien de plus qu’une entreprise de sécurité sous contrat avec Israël et l’aidant à opprimer le peuple palestinien.

Jusqu’à présent, la réalité a été partiellement masquée par l’image d’Abbas en tant qu’artisan palestinien de la paix. Mais, si le processus est effectivement terminé, les contradictions dans le rôle de l’AP vont ressurgir de façon intense.

En ce moment même, les forces de sécurité palestiniennes sont engagées dans une coordination avec les gens mêmes que l’AP veut accuser de crimes de guerre. Et, en maintenant le calme en Cisjordanie, l’AP favorise la construction des implantations que le statut de Rome définit précisément comme un crime de guerre.

Abbas est dans une situation des plus embarrassantes. S’il met un terme à la coordination et poursuit l’offensive, pourquoi Israël permettrait-il à l’AP de continuer à fonctionner ? Mais si ses forces de sécurité continuent à collaborer avec Israël, comment peut-il rester crédible vis-à-vis de son peuple ?

Ceci ne laisse au dirigeant palestinien que deux solutions stratégiques plausibles – hormis celle consistant à dissoudre l’AP même.

La première consisterait à adopter un modèle sophistiqué de résistance armée, bien que l’AP ait spécifiquement rejeté cette éventualité dans le passé et qu’elle est très mal équipée pour ce faire, si on la compare à des factions militantes comme le Hamas.

L’autre consisterait à accepter que la notion d’État palestinien est une cause perdue et à adopter un nouveau genre de lutte, une lutte pour l’égalité des droits civiques au sein d’un seul État. Mais la façon de penser au sein de l’AP et sa structure bureaucratique l’en empêchent. Elle n’est pas en position pour diriger une lutte populaire.

C’est pourquoi Abbas va continuer à vouloir un État palestinien par le biais des Nations unies, comme il l’a promis une nouvelle fois ce week-end, sans se laisser décourager par le fait qu’il a bien compris que la chose est peu susceptible d’aboutir jamais.

La voie vers La Haye a beau être libre, Abbas n’est pas pressé de s’y aventurer.

Jonathan Cook


Une version de cet article a d’abord été publiée dans le National, Abou Dhabi.
Publié sur jonathan-cook.net le 8 janvier 2015.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

jonathan cookJonathan Cook vit à Nazareth et est lauréat du prix spécial Martha Gellhorn de journalisme.
Ses ouvrages récents sont « Israel and the Clash of Civilisations: Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East » (Israël et le choc des civilisations : l’Irak, l’Iran et le plan de remodelage du Moyen-Orient) (Pluto Press) et Disappearing Palestine: Israel’s Experiments in Human Despair (La disparition de la Palestine : expérimentations israéliennes autour du désespoir humain) (Zed Books).
Son site web est : www.jonathan-cook.net.
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