A Jérusalem, les rues des quartiers arabes porteront des noms hébreux

Il existe à Jérusalem-Est, dans les quartiers majoritairement peuplés d’Arabes palestiniens, approximativement un millier de rue qui ne portent pas de nom. Ce n’est pas très pratique, mais c’est une situation que l’on rencontre dans beaucoup de grandes villes dans différentes parties du monde, et non des moindres puisque c’est par exemple le cas de Tokyo.

Quoi qu’il en soit, le conseil municipal de Jérusalem, ville soi-disant réunifiée sous contrôle israélien, a décidé d’y remédier et il a approuvé mardi dernier la liste de noms attribués à une trentaine de ces artères. Des noms hébreux. Officiellement, la décision vise à améliorer l’efficacité des services d’urgence (pompiers, ambulances,…) et surtout celle des services postaux, largement déficients. Mais le choix de noms hébreux n’est évidemment pas innocent, et suscite de vives tensions.

A cela, les partisans de la municipalité rétorquent qu’il y a plusieurs centaines de rues de Jérusalem-Est auxquelles on a attribué des noms arabes. Il n’en reste pas moins que la manœuvre fait partie de tout un ensemble de politiques de l’occupant israélien pour exclure la population arabe de ses propres espaces de vie.

Jérusalem-Est est en fait assez mal nommée, en ce sens que sous cette étiquette on inclut aussi des parties de la ville situées au nord, à l’est et au sud dont le point commun est d’avoir été annexées par Israël après la guerre de conquête de 1967. Et le tout a été proclamé « capitale unifiée, indivisible et éternelle d’Israël», alors qu’aux yeux du monde entier, et aux termes du droit international, Jérusalem-Est est un territoire occupé, dont la restitution à un hypothétique futur Etat palestinien est une des clés de toute solution pacifique.carte proc paix_532x308

Il faut cependant bien constater que l’affirmation selon laquelle Jérusalem est « indivisible » ne tient pas vraiment la route un seul instant. Pour commencer, la municipalité de Jérusalem investit grosso-modo neuf fois plus d’argent à Jérusalem-Ouest (autrement dit, les quartiers majoritairement juifs) . Cela se traduit notamment par le fait que les quartiers de Jérusalem-Est sont pratiquement laissés à l’écart de tous les plans d’urbanisme.

La séparation bien réelle entre Jéruselam-Ouest et Jérusalem-Est est encore plus nette si on prend en considération le fait que la partie occidentale est peuple de citoyens jouissant de droits économiques, civils et politiques attribués sur une base ethnico-religieuse tandis que les habitants arabes de la partie orientale en sont exclus car n’appartenant pas à la « bonne » ethnie.

L’attribution de noms hébreux, faisant référence à la Bible, à une trentaine de rues des quartiers où ils vivent est donc interprétée par les habitants arabes comme un pas supplémentaire dans un processus continu de dépossession au profit exclusif des Juifs. Et il ne s’agit nullement d’un symbole anodin, car on ne peut perdre de vue qu’il s’agit du décor d’un drame où, à l’avant-scène, se déroule l’éviction, petit à petit mais sans répit, des habitants palestiniens.

C’est généralement en plein milieu de la nuit que des Juifs orthodoxes prennent possession par la force et par surprise de propriétés palestiniennes, dont ensuite il n’est plus possible de les déloger. L’Etat israélien apporte aussi sa contribution concrète à ce grignotage incessant, en invoquant par exemple la nécessité de mener des fouilles archéologiques. Les sites fouillés ne reviennent jamais, par la suite, à leurs propriétaires arabes.

Jour, après jour, après jour… se poursuit donc la stratégie que l’Etat sioniste mène dans tous les domaines et dans tous les espaces, depuis ses origines : conquérir des territoires mais non sans avoir tout fait pour les vider autant que possible de leur population non-juive.

En nommant des rues de noms hébreux, Israël ne cherche pas seulement à conquérir de l’espace, mais aussi à annexer les territoires de la mémoire, dont les mots, les noms et les symboles sont les réservoirs, dans l’espoir de déraciner la résistance opiniâtre des Palestiniens.

Devant cette violence symbolique, ceux qui persistent à psalmodier que la « solution à deux Etats » est le seul espoir de mettre fin au conflit font ce qu’ils font devant les violences physiques : il regardent ailleurs, refusent de voir.

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