Annexion de la Cisjordanie : comme prévu, l’Union Européenne se met aux abonnés absents (G. Levy)

Tout est clair pour ceux qui étaient inquiets : Israël peut annexer autant de territoire de la Cisjordanie qu’il le souhaite sans que l’Union Européeenne songe à lui barrer la route. Quiconque pensait pouvoir semer la peur dans nos cœurs face à la réaction de l’Europe à l’annexion [annoncée] a oublié ce qu’est l’Europe, à quel point elle est paralysée, à quel point elle est contrainte, effrayée, divisée et impuissante face à Israël.

L’ancienne présidente du Meretz 1)Parti politique israélien laïc membre de l’Internationale Socialiste. Voir ici – NDLR, Zehava Galon, qui a tweeté après la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne vendredi : «Quiconque pense que l’annexion passera tranquillement pour nous…» peut se dire : cela passera en effet très tranquillement. Ne comptez pas sur l’Europe. Il n’y a personne et rien sur quoi compter. L’Europe, comme toujours, formulera des déclarations, tiendra des consultations, convoquera des ambassadeurs – et se tiendra à l’écart.

L’Europe fidèle à sa tradition classique est une Europe neutre, qui n’intervient pas contre les injustices qu’Israël commet. Nous n’avons rien à attendre des États-Unis, particulièrement pas sous la présidence de Donald Trump, pas plus d’ailleurs que sous ses prédécesseurs. L’Europe de l’Est «non classique» soutient avec enthousiasme chaque action violente qu’Israël commet. Le seul espoir se situe la pointe nord-ouest de la carte, celle que le Premier ministre Benjamin Netanyahou a tendance à pointer du doigt en disant : « C’est le seul endroit où nous avons un problème ». C’est le seul endroit où il y avait de l’espoir, nous pensions-nous jadis. C’est aussi une déception actuellement.

Le résultat des délibérations des ministres des Affaires étrangères est l’Union Européenne de vendredi dernier est conforme aux pires de leurs traditions. «Cartographie des projets communs», «Tourner une nouvelle page» face au nouveau gouvernement israélien; les sanctions sont «une question complexe»; et [si des mesures de rétorsion sont étudiées] « cela ne signifie pas que nous le ferons demain ». Pas de surprise.

Il y a cinquante-trois ans que l’occupation perdure sous [la protection de] votre silence, avec votre financement, avec vos armes. Et le porte-parole des Affaires extérieures de l’Union Européenne déclare aux journalistes qui demandent des sanctions de ne pas mettre la charrue avant les bœufs.

Cinquante-trois ans d’une occupation dont la légitimité n’est reconnue par aucune institution internationale dans le monde, et le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell 2)Vice-président de la Commission européenne et Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, le « socialiste » espagnol J. Borrell a été Président du Parlement européen de juillet 2004 à janvier 2007. Voir ICI – NDLR, déclare qu’il n’y a aucune comparaison avec l’occupation russe de la Crimée; car dans le cas de la Crimée, dit-il, le territoire [annexé par la Russie] appartient à un État souverain.

Le ministre israélien de la propagande sortant, Gilad Erdan, n’aurait pas pu mieux dire. L’Europe est aux côtés de la droite israélienne. En ce qui concerne l’occupation de la Crimée, l’Europe a en effet su réagir et adopter des sanctions et immédiatement. Mais la Russie fait beaucoup moins peur à l’Europe qu’Israël.

Quand cela concerne Israël, d’autres règles sont d’application, un droit international différent et une attitude différente. La peur des États-Unis d’une part et la culpabilité de l’Holocauste d’autre part, ainsi que l’efficacité incroyable et les efforts d’extorsion de la machine de propagande sioniste, plus forts que toute obligation de droit international, que les obligations de l’Europe envers le sort de les Palestiniens, et plus fort que l’opinion publique européenne, qui est beaucoup plus critique envers Israël que n’importe quel gouvernement.

Le financement du programme Erasmus+ de l’Union européenne et des programmes de recherche Horizon 2020 sont en danger. C’est la réponse de l’Europe à l’annexion [prochaine de la Cisjordanie]. L’arrêt des projets de recherche conjoints empêchera à coup sûr l’occupation. Ne faites pas rire Israël et ses colons  !

Au lieu d’imposer de vraies sanctions – d’une interdiction radicale aux colons d’entrer en Europe à des sanctions économiques – l’U.E. menace Erasmus+. L’obstination de l’Europe à propos d’une « solution à deux États » – alors que certains de ses dirigeants savent depuis longtemps et admettent parfois dans des conversations à huis clos que c’est une cause perdue – sert les intérêts des partisans de l’apartheid israélien, qui savent également chantonner le refrain des «  deux États, si seulement il y avait un partenaire« , puis qui construisent des dizaines de milliers de maisons supplémentaires pour les colons en Cisjordanie.

On peut bien sûr considérer que ce n’est pas le rôle de l’Europe de faire régner la justice dans le monde ou de faire le ménage après Israël. Mais après tout, l’Union européenne a des prétentions plus élevées qu’être un simple marché commun. L’Europe, qui est restée silencieuse et a fermé les yeux dans le passé, recommence. Peut-être convoquera-t-elle bientôt le ministre présumé futur des Affaires étrangères Gabi Ashkenazi, qui il lui promettra qu’Israël travaillera de tout son cœur à la mise en œuvre de la « solution à deux États« . Quatre millions et demi de personnes continueront à suffoquer, sans droits et sans avenir, et à Bruxelles on continuera à se congratuler mutuellement et à se sentir bien dans sa peau – après tout, l’U.E. n’aura-t-elle pas menacé d’annuler Erasmus + ?

Gideon Levy


Publié le 16 mai 2020 sur Haaretz sous le titre : Europe’s Disappointing Response to Israeli Annexation of the West BankTraduction : L. Delval

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References   [ + ]

1. Parti politique israélien laïc membre de l’Internationale Socialiste. Voir ici – NDLR
2. Vice-président de la Commission européenne et Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, le « socialiste » espagnol J. Borrell a été Président du Parlement européen de juillet 2004 à janvier 2007. Voir ICI – NDLR