30 ans après Sabra et Chatila, les Palestiniens au Liban sont toujours privés de droits civiques

Dissimulés à l’intérieur de la mosaïque urbaine de Beyrouth, les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila ont été le théâtre de massacres horribles en 1982. En septembre prochain, les quelque 280.000 réfugiés palestiniens vivant au Liban célèbreront à la fois le 30e anniversaire du massacre et le 64e anniversaire du début de leur interminable exil.

À mes yeux, le bâtiment qui symbolise le mieux les souffrances de plus en plus dramatiques des Palestiniens au Liban est l’hôpital Gaza. J’y suis arrivée en août 1982 en tant que chirurgienne orthopédiste bénévole et je voulais m’occuper des gens blessés lors de l’invasion israélienne qui avait transformé hôpitaux, écoles et maisons en amas de décombres, dans le même temps qu’elle tuait quelque 20.000 personnes.

En échange d’un cessez-le-feu censé empêcher la ville d’être détruite, Yasser Arafat, chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), accepta d’évacuer ses 14.000 partisans, y compris leur direction et leurs combattants. En retour, il reçut des garanties concernant la sécurité de ces réfugiés qu’il laissait derrière lui.

À l’époque, l’hôpital Gaza était un complexe ultramoderne de 11 étages dirigé par la Société du Croissant-Rouge palestinien. Jusqu’à cette date, je n’avais jamais entendu parler de réfugiés palestiniens. Nous étions tellement occupés que trois jours se passèrent avant que j’apprenne que l’hôpital était en fait situé dans un camp de réfugiés palestiniens, que mes collègues de l’hôpital étaient tous palestiniens, de même que nos patients, ces pelumièrsonnes courageuses qui reconstruisaient leurs maisons et leurs existences au milieu des décombres.

Ils m’accueillirent dans leurs maisons détruites, me servant du café arabe et tout ce dont ils pouvaient disposer en ce moment en fait de nourriture. Ils faisaient partie des 750,000 personnes déracinées et expulsées de la Palestine sous mandat britannique en 1948. Ils me montraient des photographies jaunies de leurs maisons et de leurs familles avant 1948 et les grosses clés familiales qu’ils gardaient toujours sur eux.

Le 15 septembre 1982, le jour qui suivit l’assassinat de Bachir Gemayel, président élu du Liban, Israël violait le cessez-le-feu et envoyait ses chars à Beyrouth-Ouest. Vers midi, ils avaient encerclé les camps de Sabra et Shatila.

Le lendemain, les Israéliens envoyèrent un groupe des milices chrétiennes libanaises à l’intérieur du camp. Lorsque les tanks se retirèrent du périmètre, l’ampleur du massacre devint apparente. Des tas de corps mutilés gisaient le long des ruelles étroites. Au moins 3.000 personnes moururent à l’intérieur du camp.

Le matin du 18 septembre, après avoir opéré durant 72 heures dans les sous-sols de l’hôpital  Gaza, on m’ordonna de m’en aller en compagnie de 21 autres volontaires médicaux étrangers. Épuisée, privée de sommeil et peu habituée au soleil de Beyrouth, c’est en clignant des yeux que j’émergeai dans la lumière.
À pied, nous fûmes escortés par des gens armés le long de la rue Sabra. Des centaines de résidents du camp, terrifiés, étaient entourés par des hommes armés qui ne portaient pas d’insignes. Une femme terrifiée tenta de me donner son bébé mais elle fut obligée de le reprendre sous la menace d’une arme. Nous trébuchions sur des cadavres. Certains portaient des marques de torture : un vieillard à qui on avait arraché les yeux ; des femmes avaient été violées avant d’être tuées.

Ces événements, qui durèrent de juin à septembre 1982, amorcèrent la spirale descendante des Palestiniens au Liban.

Tout d’abord, il y eut la destruction matérielle de leurs maisons et institutions, puis leur évacuation, qui allait briser bien des familles. L’OLP n’était pas qu’une simple poignée de combattants. Elle dirigeait des hôpitaux, des écoles, des organisations féminines, des coopératives, des médias et des institutions de formation professionnelle.

De départ de l’OLP signifia la destruction de la plupart de ces structures. Mais, après l’horreur,  les survivants retournèrent sur place rebâtir leurs existences. L’hôpital Gaza rouvrit ses portes un mois après les massacres et j’y retournai travailler.

Mais les choses n’allaient pas tarder à empirer. De 1985 à 1987, des miliciens libanais soutenus par la Syrie assiégèrent les camps à Beyrouth et dans le Sud du Liban. On estime qu’environ 2.500 Palestiniens furent tués et 30.000 autres déplacés, au cours de ce qu’on allait appeler « la guerre des camps ».

L’hôpital Gaza ne fut pas épargné. Il fut pris d’assaut par les miliciens et pillé. Aujourd’hui, ce n’est plus un hôpital mais un séjour sinistre où survivent 900 familles.

Au début des années 1990 après la fin de la guerre civil au Liban, les réfugiés palestiniens se retrouvèrent plus marginalisés que jamais. Le centre d’intérêt de l’attention internationale pour le conflit israélo-palestinien se déplaça vers la Cisjordanie et la bande de Gaza. Les Palestiniens au Liban quittèrent l’actualité des informations internationales. Au Liban, la seule chose sur laquelle les factions sectaires s’entendirent fut le refus de l’octroi de la naturalisation aux réfugiés.

Aujourd’hui, la législation libanaise interdit aux Palestiniens d’exercer une trentaine de professions et 40 autres métiers artisanaux en dehors des camps de réfugiés. Un médecin ou un pharmacien de n’importe quelle nationalité du monde peut exercer au Liban, mais pas un Palestinien qui y est né. De nombreux jeunes laissent tomber l’école pour chercher du travail comme ouvrier. Les Palestiniens n’ont pas le droit d’être propriétaires ni d’hériter une propriété. Avec de telles lois injustes, les Palestiniens sont confinés dans leurs camps de réfugiés sans le moindre espoir d’en sortir. Comme on leur refuse le droit au retour en Palestine, ils naissent réfugiés et ils mourront réfugiés… et il en ira de même pour leurs enfants.

Dans un tel contexte de désolation, les Palestiniens et leurs amis internationaux se réunissent chaque année pour commémorer le massacre de Sabra et Chatila. L’an dernier, un groupe de jeunes, sans argent et sans sponsoring, a organisé des spectacles de hip-hop, de lecture de poésie et ils ont peint les silhouettes de leurs amis sur les murs chaulés de blanc qui entourent une fosse commune dans laquelle près d’un milliers de victimes du massacre ont été enterrées.

Ces jeunes sont nés après le massacre et, en tant que survivante, on m’a demandé de leur adresser la parole.

J’ai raconté comment, en 1982, quelques jours après le massacre, je descendais la rue Sabra pour me rendre à l’hôpital Gaza. La puanteur de la chair humaine en décomposition était insupportable. Des survivants identifiaient les restes de leurs êtres chers. Des enfants m’ont aperçue et m’ont appelée « Doctora Sinie » (« doctoresse chinoise » – mes parents sont des Chinois ethniques). Ils ont levé la main en signe de victoire et ont dit : « Nous n’avons pas peur. »

Il y a des raisons d’espérer que les réfugiés palestiniens puissent enfin retrouver une certaine dignité – mais cela nécessite un effort soutenu de réengagement de la part de la communauté internationale.

Pour la première fois, quelques hommes politiques libanais reconnaissent qu’une amélioration des droits civiques pour les Palestiniens est compatible avec un rejet d’installation permanente. Malgré une pétition de 150.000 signatures adressée au Parlement libanais en 2010, un projet de loi censé améliorer les droits civiques des Palestiniens a été rejeté aux votes. Mais ces parlementaires éclairés ont promis de poursuivre leur campagne.

Puisque nous célébrerons le 30e anniversaire du massacre, nous devrons continuer à encourager la communauté internationale à travailler avec le gouvernement libanais afin que ce dernier garantisse des droits civiques aux réfugiés palestiniens et qu’il améliore les conditions de vie dans les camps.


Article publié sur The World Today, juin 2012

Le Dr Swee Chai Ang, membre fondatrice de Medical Aid for Palestinians, a été témoin en 1982 des massacres dans les camps de réfugiés de Sabra et Shatila.

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