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« Volez le temps, volez la vie » : le temps des Palestiniens est aux mains d’Israël (Amira Hass)

Amira Hass

Plusieurs heures par jour, chaque jour, à chaque endroit de passage de la clôture de séparation, à chaque check-point, à chaque poste d’inspection des véhicules, l’existence des Palestiniens s’arrête quand ils doivent attendre que les militaires israéliens en armes les laissent passer.

Les bruits de conversation au passage de la clôture de séparation indiquaient clairement que les fermiers étaient venus malgré la pluie. Une trentaine d’entre eux s’étaient rassemblés à l’intérieur du baraquement en tôle et les cigarettes allumées éclairaient sommairement leurs visages dans l’obscurité. Des jeunes et des adultes venus de plusieurs villages de la zone étaient arrivés vers 4 h 45 du matin. Le passage de la clôture qui les sépare de leurs terres s’ouvrira à 6 heures. Ils veulent s’assurer une bonne place en tête de la file des travailleurs. Par temps clair, celle-ci est bien plus longue.

La police militaire arrive quelques minutes en retard. Un coup de chance. Parfois, elle arrive bien plus tard. Les soldats marchent lentement vers le passage. L’un d’eux protège l’autre, qui ouvre le premier cadenas puis traînaille avec le second cadenas et la chaîne. Ils disent aux travailleurs de s’approcher par groupes de cinq. Le froid limite leurs mouvements quand ils prennent les permis de sortie et les papiers d’identité. Puis une femme en uniforme dans un poste de garde surélevé vérifie les permis sur un ordinateur. Ensuite, les militaires ouvrent le grand portail – pour les tracteurs et les camions. Il n’y a pas beaucoup de travail, les jours de pluie, peut-être deux ou trois heures, tout au plus. Pourtant, le passage ne s’ouvrira de nouveau qu’à 13 heures. Quelque quatre heures s’écouleront sans que les travailleurs fassent quoi que ce soit avant de rentrer chez eux. C’est comme cela jour après jour. À tous les endroits de passage.

L’homme qui attend une voiture à 4 h 30 du matin, dans le virage, au village d’Ein Arik, travaille en Israël. Il doit se rendre au check-point de Ni’lin. Une fois franchis tous les tourniquets et passages électromagnétiques, lui et des dizaines d’autres travailleurs attendront de l’autre côté pendant deux heures. Ils arrivent tôt parce qu’ils préfèrent passer ces heures à attendre, ce qui leur épargnera l’encombrement à l’intérieur même du check-point et le risque de rater le véhicule qui les emmènera au travail à 7 heures. C’est comme cela jour après jour. À tous les check-points.

Il est 13 heures sur le chemin qui mène au tribunal militaire d’Ofer. Quelques hommes jeunes attendent derrière un passage sans nom. Quelques caravanes, une voiture avec des plaques israéliennes, un drapeau israélien et une tour de garde sont là derrière. Des soldats ont fait irruption chez eux pendant la nuit et leur ont tendu une convocation pour un « entretien » avec le Shin Bet. Ils attendent depuis 8 heures du matin. C’est comme cela jour après jour. À tous les postes du Shin Bet en Cisjordanie.

Dans l’obscurité, la ligne de feux rouges progressait lentement, de quelques centimètres à la fois, vers le poste d’inspection du check-point de Beit El. Certains conducteurs renonçaient et sortaient de la file. Au lieu d’avancer d’un mètre à la minute, ils feront un détour de 25 kilomètres, en zigzaguant par plusieurs villages pour se retrouver plus ou moins au même point. Au moins, ça leur laisse l’illusion du choix et de la gestion de son propre temps. Au check-point, par contre, le temps est une entité obéissante, sous les ordres de trois militaires en armes. L’un d’eux, dans une minuscule tour de garde, leur signale qu’ils doivent se tenir à trois mètres environ de la voiture que l’on contrôle. Le canon du fusil entre dans le champ de vision des conducteurs. Le deuxième militaire vérifie les pièces d’identité. Le troisième, à proximité, pointe son arme sur les conducteurs.

Le militaire prend les papiers de l’homme à qui il a permis de s’approcher. Il les examine, les montre au militaire tout près de lui. Celui-ci les examine à son tour, en feuilletant les pages. Il regarde le conducteur. Il examine à nouveau les papiers. C’est comme cela toute la journée et jour après jour, sauf le jour du sabbat. Et c’est pareil aux autres check-points.

Il ne faut pas être économiste pour calculer combien l’économie et chaque famille perdent en raison de ces milliers d’heures (et de litres de carburant) qu’Israël fait perdre systématiquement aux Palestiniens. Il ne faut pas être sociologue pour comprendre le processus par lequel les structures, compositions et relations sociales se détériorent, se défont et finissent par disparaître. Même sans être psychologue, il est clair que les heures volées laissent derrière elles un reliquat d’occasions manquées, d’humiliations et de frustrations.

Et il n’est pas nécessaire d’attendre qu’on ouvre les archives d’un autre siècle, dans lesquelles on trouvera l’Ordonnance n° 1 des FDI : Volez le temps. Volez la vie. Ainsi que ce raisonnement : Plus leur temps est entre nos mains, plus nous les contrôlerons de près.


Publié le 4 janvier 2017  sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

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