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Vidéo : les Israéliens abattent une femme palestinienne immobile

Jonathan Cook

À l’ère des téléphones mobiles avec caméra intégrée, nous sommes de plus en plus habitués à voir des photos et des vidéos de Palestiniens de Cisjordanie abattus par des militaires dans des circonstances injustifiables.

Pensons à Hadeel Hashlamon, 18 ans, qui a été tuée à la fin du mois dernier à un check-point près de Hébron. Une série de photos d’elle suggèrent – pour reprendre les termes utilisés par Amnesty International – qu’elle a été « exécutée » par les soldats qui se trouvaient sur les lieux. Après avoir reçu plusieurs balles, on l’a laissée se vider de son sang et elle est morte sur place.

Les militaires ont prétendu qu’elle avait un couteau, qu’ils ont photographié sur le sol, à côté d’elle. Mais quant à savoir elle est avait bien ce couteau ou s’il a été planté là, voilà un problème qui n’a toujours pas été résolu. Le plus important, c’est ceci : elle ne représentait de menace pour personne, et encore moins de menace mortelle, au moment où elle a été tuée.

Aujourd’hui, nous disposons d’une vidéo dérangeante montrant une exécution similaire mais, cette fois, pas dans les territoires occupés. Cela se passe en Israël même et la victime est une citoyenne israélienne – membre de la minorité palestinienne du pays, qui représente un cinquième de la population d’Israël.

Israa Abed, 30 ans, mère de trois enfants et originaire de Nazareth, a été abattue aujourd’hui à la gare centrale des bus d’Afula, près de Nazareth. Elle était entourée de nombreux soldats, de policiers et de ce qui s’est avéré être des civils israéliens armés. Les soldats sur place étaient probablement des passagers des nombreux bus qui passent par Afula.

Les médias israéliens ont rapporté pour commencer qu’elle avait été abattue alors qu’elle essayait de poignarder un garde de la sécurité. La vidéo (ci-dessous) montre que ce n’est absolument pas le cas. Elle a été abattue après être restée immobile à la gare des bus pendant de longs moments, apparemment terrifiée, dans ce qui ressemble à un état de panique absolue, puisque de plus en plus de gens pointaient leurs armes sur elle.

Vu la piètre qualité de la vidéo, il est pratiquement impossible de savoir si elle tient un couteau. Mais il est possible de voir qu’à l’instar de Hashlamon, elle ne représente de menace pour aucun des soldats au moment où elle est abattue. Ce point est souligné par le fait que plusieurs soldats et policiers s’approchent d’elle (donc ne s’éloignent pas d’elle) dans les tout derniers instants avant qu’elle ne soit abattue. Elle ne fait guère plus qu’osciller un peu, sur la vidéo, et on la voit se retourner lorsqu’un policier fonce directement sur elle à l’instant même où plusieurs détonations se font entendre sur la bande sonore.

Par chance, il s’avère qu’elle a survécu aux coups de feu et on rapporte qu’elle est dans un état stationnaire à l’hôpital.

Mais cette vidéo est troublante à divers titres.

Tout d’abord, et cela saute aux yeux, cette femme a été abattue alors qu’elle ne posait aucune menace immédiate. La personne ou les gens qui ont ouvert le feu l’ont fait sans aucune justification possible, hormis leurs propres craintes. On ne peut s’empêcher de se demander si la facilité avec laquelle les Juifs israéliens abattent des Palestiniens, qu’il s’agisse de leurs concitoyens en Israël ou des victimes de l’occupation, ne reflète pas les discours qui dominent depuis longtemps dans le système éducatif, les médias et la politique d’Israël et qui déshumanisent les « Arabes ».

Secundo, l’exécution semble avoir lieu, non pas parce que les gens qui l’entourent craignent de se trouver en danger, mais du fait que le groupe même se laisse gagner par une frénésie collective à propos du couteau supposé. Dans ce genre d’atmosphère, quelqu’un immanquablement va appuyer sur la gâchette tôt ou tard.

C’est très similaire à une autre vidéo récente, dans laquelle un groupe de Juifs religieux (et sans armes) poursuit Fadi Alloun dans une vaste zone découverte de Jérusalem en criant pour qu’on l’abatte. Lorsque les forces sécuritaires apparaissent, la vidéo montre la police qui ouvre le feu, obéissant apparemment aux ordres de la foule, et tue le jeune homme. Ici non plus, il s’avère qu’Alloun ne représente de menace pour personne au moment où il est abattu.

Tertio, les hommes politiques israéliens, y compris le maire de Jérusalem, Nir Barkat, ont adressé un appel aux civils juifs afin qu’ils portent sur eux leurs armes en permanence et qu’ils soient prêts à s’en servir. Cette vidéo montre à quoi cette politique est susceptible d’aboutir : une justice sommaire appliquée par le maillon le plus déséquilibré de la chaîne sécuritaire.

Quarto, c’est une tendance profondément embarrassante en Israël même que des civils juifs se mettent à copier les colons des territoires occupés en croyant qu’ils devraient eux-mêmes se livrer à des attaques vengeresses. Aujourd’hui, un Juif de Dimona a poignardé quatre Palestiniens, dont deux citoyens israéliens. La vidéo est une illustration vivante de l’ambiance de victimisation qui déferle sur Israël, une ambiance qui fait que les Israéliens deviennent très rapides pour dégainer et qu’ils se sentent prêts à assumer le rôle d’anges vengeurs.

Il est assez déplorable que les Palestiniens en Israël doivent faire face à des forces de sécurité qui les traitent comme des ennemis. Mais les choses empireront encore bien davantage si même le pouvoir de la loi, déjà hautement préjudiciable, se fait remplacer par la foule des lyncheurs.



Publié le 9 octobre 2015  sur www.jonathan-cook.net

Traduction : Jean-Marie Flémal

jonathan cookJonathan Cook vit à Nazareth et est lauréat du prix spécial Martha Gellhorn de journalisme.
Ses ouvrages récents sont « Israel and the Clash of Civilisations: Iraq, Iran and the Plan to Remake the Middle East » (Israël et le choc des civilisations : l’Irak, l’Iran et le plan de remodelage du Moyen-Orient) (Pluto Press) et Disappearing Palestine: Israel’s Experiments in Human Despair (La disparition de la Palestine : expérimentations israéliennes autour du désespoir humain) (Zed Books).
Son site web personnel est : www.jonathan-cook.net.

Vous trouverez d’autres articles de (ou parlant de lui) traduits en français sur ce site.

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