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Vers un parlement israélien “Arab-rein

Luc Delval

Le moment est sans doute proche où Israël aura un parlement, la Knesset,  “Arab-rein”, grâce à une nouvelle “loi sur la suspension” par laquelle l’extrême-droite au pouvoir cherche à expulser les repré­sen­tants de la minorité palestinienne, c’est-à-dire de 1,6 million de citoyens de seconde catégorie. Les Palestiniens israéliens voient leur élus poussés vers les marges du système de la “seule démocratie du Moyen-Orient” par les représentants de l’ethnie dominante. Un jour ou l’autre il leur faudra en tirer des conséquences.

La nouvelle “loi sur la suspension” a été approuvée lundi en première lecture par la commission parlementaire “de la Constitution, des Lois et de la Justice”. Elle constitue, comme l’écrit Jack Khoury dans Haaretz, un message clair pour les citoyens israéliens appartenant à la minorité palestinienne : l’État d’Israël est une démocratie pour les Juifs seulement, et tous ceux qui appartiennent à une autre ethnie ou pensent différemment sont susceptibles d’être exclus des institutions.

MKs Basel Ghattas, Haneen Zoabi and Jamal Zakalka from the Joint Arab List's Balad faction.Noam Moskowitz

Les députés Basel Ghattas, Haneen Zoabi et Jamal Zakalka, élus du Balad sur la “Liste conjointe”, sont l’objet d’un harcèlement permanent de la majorité juive. (Photo : Noam Moskowitz)

Qu’il s’agisse d’une simple manœuvre politicienne orchestrée pour tenter de marquer des points dans une partie de l’opinion, ou que ce texte soit destiné à devenir réellement une loi, le gouvernement Netanyahou et le parlement ont clairement manifesté à l’intention de la minorité palestinienne que c’est l’extrême-droite qui est aux commandes et qu’ils ne sont pas les bienvenus dans l’arène politique israélienne.

Les partisans de cette loi ont tiré argument pour précipiter son adoption de la visite rendue le mois dernier par des élus du parti Balad à des familles palestiniennes de Jérusalem dont un proche a été tué par les forces d’insécurité. Ces familles leur ont demandé de l’aide pour tenter de récupérer le ou les corps de leur(s) défunt(s) – que les autorités israélienne gardent (ou gardaient alors) en otage – afin de pouvoir organiser des funérailles dignes. La machine bien huilée de la propagande israélienne à usage interne a immédiatement présenté ces visites de courtoisie comme un soutien aux familles de “terroristes”.

La politique traditionnelle du gouvernement israélien vis-à-vis de ces familles endeuillées est de systématiquement leur infliger des punitions collectives, accroître leur détresse et leur douleur : comme on vient de le lire le corps des défunts n’est pas restitué avant des mois, la maison familiale est démolie par l’armée, et il y a quelques jours Netanyahou a manifesté la volonté de déporter les familles de “terroristes” vers Gaza (ce qui confirme une fois de plus le statut de camp concentration que les dirigeants israéliens ont conféré à ce territoire palestinien assiégé).

Tout cela s’inscrit dans le prolongement direct de la décision du gouvernement Netanyahou de déclarer illégale la branche nord du “Mouvement Islamique”, dont Ilan Pappé avait souligné la gravité en novembre dernier comme on a pu le lire ici-même. La chose s’était passée relativement en douceur du point de vue des dirigeants israéliens, qui ne se soucient des réactions de la population palestinienne qu’en termes de “sécurité” : tant qu’il n’y a ni émeutes ni blocages de routes tout va bien… La colère des citoyens arabes, pourtant supposés égaux puisqu’Israël se prétend une démocratie, n’entre pas dans le champ de leur radar politique.

La future “loi de suspension” s’inscrit aussi dans la lignée de la déclaration de Netanyahou qui avait immédiatement précédé les dernières élections législatives : alors que les sondages prévoyaient un taux d’abstention élevé, il avait jugé habile d’effrayer son électorat pour le pousser à voter en affirmant que “les Arabes se ruent massivement vers les urnes”. La manœuvre était particulièrement grossière, mais elle a fonctionné et Netanyahou a engrangé se quatrième victoire électorale en vingt ans, et a pu en mai 2015 former la coalition la plus à droite de l’histoire d’Israël, sans trublions centristes ou travaillistes en son sein.

La (très relative) confiance que pouvaient encore avoir ceux, parmi les Palestiniens d’Israël, qui avaient choisi de participer aux élections législatives – que ce soit en présentant des candidats sur la “Liste conjointe” [1] ou tout simplement en allant voter – est donc de jour en jour un peu plus ébranlée, à mesure que se succèdent les insultes, les vexations, les sanctions, les campagnes de haine qui visent sans cesse les députés arabes, et en particulier Haneen Zoabi.

Ce n’est donc nullement un hasard si la question du boycott de la Knesset a tenu une place importante dans les débats de la première conférence BDS organisée il y a quelques jours par la minorité palestinienne. Jusqu’ici le mouvement BDS n’avait pas préconisé le boycott du parlement israélien par les citoyens de la minorité, car un tel mot d’ordre aurait été un grave facteur de division. La question était donc laissée en suspens pour des raisons tactiques. La réponse à cette question est ironiquement en train de venir de la majorité juive d’extrême-droite de la Knesset.

Ayman Odeh, président du groupe parlementaire de la “Liste Conjointe” (qui est aujourd’hui, avec 13 sièges, le troisième plus important) a menacé lundi dernier de démissionner de la Knesset si un seul membre de son groupe est expulsé du parlement.

Au train où vont les choses dans l’ “ethno-démocratie” israélienne, il devient de plus en plus probable que lors des prochaines élections législatives une majorité des 1,6 million d’électeurs de la minorité palestinienne “votent avec leurs pieds” en refusant de participer à ce qui, de leur point de vue, s’apparenterait à une mascarade. Pourquoi enverraient-ils des députés à la Knesset si le seul rôle que la majorité juive veut bien leur concéder est celui de punching ball pour ses extrémistes les plus exaltés ?

Inévitablement, les Palestiniens d’Israël seront alors devant un choix crucial : soit accepter le sort indigne qui leur est réservé, soit s’exiler et donner ainsi aux sionistes la satisfaction ultime qu’ils recherchent, à savoir non seulement un parlement “Arab-rein” mais un pays “Arab-rein” (en prélude à une Palestine tout entière “Arab-rein”).

Ou alors la lutte des Palestiniens d’Israël pour leurs droits prendra nécessairement d’autres formes, éventuellement moins pacifiques, qu’il n’appartient qu’à eux et à eux seuls de déterminer. Mais il y a toutes les chances qu’à moyen ou long terme cette lutte se situe forcément dans le cadre d’un État binational, qui est la seule perspective politique permettant d’envisager un jour une paix juste et durable. Même les plus obtus des dirigeants de la “communauté internationale” finiront bien par devoir l’admettre.

L.D.


[1] qui regroupe 4 formations politiques afin d’atteindre le seuil minimum permettant d’avoir des élus. Ce seuil avait été relevé afin de tenter d’empêcher tous les partis de la minorité arabe de l’atteindre, ce qui était un autre moyen pour tenter d’obtenir une Knesset “Arab-rein”

 

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