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Vers un « Automne palestinien »?

Emilie Baujard

Depuis plusieurs jours, les Territoires palestiniens sont secoués par une vague de manifestations contre la vie chère. Lundi 10 septembre, les chauffeurs de taxi, certains commerçants et les professeurs des écoles étaient en grève. Et le soir, de violents affrontements ont eu lieu entre les manifestants et la police palestinienne à Naplouse (dans le nord) et à Hébron (dans le sud).

Pourquoi ces manifestations ?

Les Palestiniens sont confrontés depuis plusieurs mois à une augmentation des prix. Essence, pain, légumes, huile, tout augmente alors que les salaires, eux, stagnent.
Le salaire moyen par mois d’un Palestinien s’élève à 300$ alors que le litre d’essence coûte en ce moment 2$.

Le mécontentement gagne du terrain. Et pour ne rien arranger, l’Autorité palestinienne traverse la plus grave crise financière de son histoire. Le déficit approche les 3 milliards de dollars, les salaires des 150 000 fonctionnaires ne pourront pas être totalement payés ce mois-ci (comme les mois précédents) et Israël menace de couper l’électricité face à une facture impayée de 80 millions de dollars.

La Cisjordanie doit aussi faire face à au taux de chômage élevé : 20% de la population ne travaille pas et ce chiffre atteint 28% parmi les jeunes. Un chauffeur de taxi collectif à Ramallah résume la situation à cette phrase : « En Palestine, nous avons le temps des pays du Golfe, les salaires de Somalie et les prix de Paris ».

Pourquoi les manifestants s’en prennent à
Mahmoud Abbas et Salam Fayyad ?

Dans les cortèges, les slogans anti-Autorité palestinienne se multiplient. Les Palestiniens s’en prennent au chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas et à son premier ministre Salam Fayyad, tous les deux accusés d’être responsables du marasme économique ambiant, et de s’enrichir sur le dos de la population.

Les manifestants demandent donc la démission de Salam Fayyad. Un portrait de lui a même été brûlé pendant une manifestant à Hébron.

Il y a quelques jours, cet ancien du Fonds monétaire international, a déclaré à la presse qu’il était prêt à démissionner si cela pouvait aider à résoudre les problèmes économiques. Tout en ajoutant que remplacer les ministres n’était pas une solution au problème. Une déclaration qui n’a semble-t-il pas convaincu l’opinion palestinienne. Des manifestants se sont à nouveau réunis sous les fenêtres du bureau du premier ministre ce mardi 11 septembre à Ramallah.

Que sont les accords de Paris ?

Au-delà des critiques envers la tête de l’Autorité palestinienne, il y a aussi une colère dirigée contre les accords de Paris, le volet économique des accords de paix d’Oslo signés en 1993.
Ces accords de Paris, aussi appelés « union douanière », conclus en 1994 entre l’Autorité palestinienne et Israël gèrent tous les aspects économiques des relations israélo-palestiniennes et instaurent une dépendance de l’économie palestinienne à celle d’Israël.

Un des problèmes majeurs est que les territoires palestiniens doivent s’aligner sur la TVA israélienne, aujourd’hui à 17%, ce qui empêche toute baisse rapide des prix en Palestine.
Les accords de Paris empêchent aussi l’Autorité palestinienne de gérer son propre commerce extérieur. Israël contrôle les frontières et reverse à l’Autorité palestinienne les sommes correspondantes aux taxes perçues. Une mesure souvent utilisée par l’Etat hébreu comme moyen de pression ou de rétorsion sur les Palestiniens. L’année dernière, le gouvernement israélien a refusé pendant plusieurs semaines de reverser les taxes après la demande de reconnaissance d’un Etat de Palestine à l’ONU.

Va-t-on vers une troisième Intifada ?

Mahmoud Abbas déclarait il y a quelques jours : « le Printemps palestinien a commencé ». Dans les rues, pour l’instant, l’heure n’est pas aux émeutes mais la situation pourrait changer rapidement.

Les Palestiniens eux-mêmes ne cessent de regarder en arrière et de faire des comparaisons avec le début de la première Intifada fin 1987. Pour autant, ce n’est pas la première fois que l’on parle de « Printemps palestinien » ces derniers mois. Mais à chaque fois, la situation s’est apaisée, les Palestiniens ont déserté les rues.

En arrière plan, il a cette « paix économique » qui a tenu pendant ces dernières années le conflit israélo-palestinien dans un relatif statu-quo. Grâce aux mesures mises en place par le premier ministre Salam Fayyad à son arrivée en 2007, les Territoires palestiniens ont connu des taux de croissance proches de 8% par an, accompagnés par un développement rapide notamment à Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne.

Mais face à ces manifestations contre la vie chère, le modèle économique de Salam Fayyad pourrait bien exploser en vol, emportant avec lui cette « paix économique » si chère au premier ministre israélien Benyamin Netanyahu.


 

Article paru le 11 septembre sur le blog d’Émilie Baujard, « Mer Blanche »

Egalement sur le sujet : une interview audio de Julien Salingue sur RFI et un article : « Economie palestinienne : une « crise » qui vient de loin »

Vous pouvez suivre Emilie Baujard et Julien Salingue sur Twitter : @emilie_baujard  @juliensalingue

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