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Vers un accroissement, favorisé par la loi, des violences racistes en Israël

Shlomi Eldar

Parmi les projets dont l’abject Gilad Erdan est porteur, le parlement israélien examine un projet de loi qui vise à étendre considérablement les pouvoirs des “gardes de sécurité” privés, qui auront après l’adoption de ce texte des droits très similaires à ceux des la police, sans avoir la formation adéquate. Ils pourront par exemple maintenir en détention des “suspects” – dont on peut sans risque prédire qu’ils seront dans la plupart des cas Arabes –, vérifier l’identité de quiconque et même empêcher toute personne de pénétrer dans les endroits où il y a une certaine concentration de public (comme les grandes surfaces commerciales, les salles de spectacle ou les transports publics). Erdan proclame que son projet vise à “accroître le sentiment de sécurité” notamment dans les lieux de distraction et dans les lieux publics en général.

Ce projet est une extension de la loi dite “Body Search” (surnommée “arrêter et fouiller”), déjà initiée par Erdan et approuvée par la Knesset 1 en février 2015. Cette loi a étendu l’autorité de la police pour les fouilles à corps et dans les effets personnels de toute personne soupçonnée d’agir avec violence, ou qui menace quelqu’un ou l’agresse verbalement. À l’époque, la loi a largement fait l’objet de critiques publiques et a été contestée par l’Association pour les droits civils en Israël (ACRI). En conséquence, le texte voté a finalement été atténué de sorte que le droit de mener de telles recherches intrusives a été limité aux cas où il existe «une suspicion raisonnable», ce qui reste quand même très vague.

Même après que le projet initial de Erdan  ait été légèrement édulcoré, l’ACRI a affirmé qu’il suscite encore une préoccupation importante “concernant le profilage inacceptable des Ethiopiens, des Arabes et des gens originaires du Moyen-Orient, ces communautés risquent toujours d’être trop ciblées par la police, en l’absence de supervision de la conduite des policiers à ce sujet”

Le projet actuel vise donc à conférer les mêmes pouvoirs aux gardes de sécurité privés.

Le 6 novembre, Salah Azbargeh, un chauffeur d’autobus de la compagnie de bus Metropoline, a été sévèrement battu par des gardes de sécurité privés de son employeur à la gare routière centrale de Beersheba 2 , le jour-même où la proposition d’Erdan a été rendue publique.

Azbargeh, qui vit dans la colonie bédouine d’Arara, est arrivé à la gare routière comme d’habitude tôt le matin, vêtu de l’uniforme de la compagnie de bus. Il prétend que les gardes l’ont empêché d’entrer, même si d’autres conducteurs étaient entrés dans la station avant lui. Les gardes lui ont alors dit d’entrer par l’entrée principale pour le grand public, à 10 minutes à pied de là. Quand il s’est plaint qu’il serait en retard pour prendre son poste de travail et que des chauffeurs juifs sont entrés juste avant lui, il a été attaqué si brutalement par les gardes de sécurité qu’il a dû être soigné à l’hôpital local. D’autres conducteurs à l’entrée ont confirmé l’événement, et des photos ont circulé montrant Azbargeh étendu sur le sol pendant que les gardes de sécurité le battaient.

Dans un entretien avec Al-Monitor, Azbargeh a affirmé que les gardes de sécurité l’ont empêché d’entrer uniquement parce qu’ils l’ont identifié comme un Arabe. Il dit que les gardes l’ont battu alors qu’il portait l’uniforme de Metropoline et qu’il était évident pour eux qu’il allait venir travailler. “Un chauffeur juif a franchi [la porte] une demi-minute avant moi, j’ai essayé de leur expliquer que je serais en retard pour mon travail, mais ils s’en moquaient, ils ont commencé à me maudire, à me battre sur toutes les parties de mon corps”, a-t-il raconté.

À sa sortie de l’hôpital, Azbargeh s’est rendu au poste de police pour porter plainte. Une surprise l’attendait là aussi. Il a été arrêté pour interrogatoire, car le personnel de la société de sécurité a affirmé qu’il les avait d’abord attaqués. Le clip vidéo filmé par ses amis a montré aux enquêteurs l’intensité de la violence à laquelle les gardes l’ont soumis.

En octobre 2015, Azbargeh a empêché une attaque terroriste à Kiryat Gat. “Les passagers ont commencé à me crier pendant que je conduisais qu’il y avait un terroriste dans le bus”, se souvient-il. “La première chose que j’ai faite a été de laisser tout le monde partir. J’étais la dernière personne dans le bus, alors le terroriste m’a attaqué en pulvérisant quelque chose dans mes yeux. J’ai donné un coup de pied et il est tombé. J’ai attrapé un pistolet. J’ai appelé la police, et heureusement tout l’incident s’est terminé avec seulement deux personnes blessées”.

MENAHEM KAHANA/AFP/Getty Images

Lorsqu’on lui a demande comment il se sent après avoir été battu par des gardes de sécurité sans aucune raison, il explique : “J’ai été insulté principalement, ils m’ont insulté devant tous les passagers qui se tenaient à la porte. Le premier bus qui se trouvait là était un bus avec des passagers de mon village – des gens que je connais personnellement – ils m’ont vu humilié,  j’ai été battu devant tous les autres conducteurs, ce qui fait plus mal que les coups eux-mêmes”.

L’ami d’Azbargeh, Talal Abu Sauleq, qui est lui aussi un conducteur de Metropoline, a déclaré à Al-Monitor que les chauffeurs de bus arabes de la compagnie ne sont pas opposés aux arrangements de sécurité. Ils reconnaissent le besoin de mesures de sécurité, mais en raison de leur apparence, ils sont non seulement des suspects immédiats, mais aussi une cible facile pour l’humiliation. Selon lui, les gardes de sécurité agissent de manière agressive et parfois même barbare envers les chauffeurs arabes, “c’est pourquoi leur accorder la même autorité que les policiers est à la fois dangereux et effrayant”.

Abu Sauleq affirme que des gardes de sécurité montent dans son bus dès son arrivée à la gare routière. Ils font sortir toute personne qu’ils jugent suspecte et effectuent une fouille humiliante sur eux devant tous les autres passagers. “Il n’y a même pas de zone d’examen pour qu’ils puissent effectuer la fouille en privé et avec dignité”, dit-il, ajoutant que les gardes de sécurité ne font pas preuve de bon sens. “La plupart d’entre eux commencent ce travail dès qu’ils sortent de l’armée, alors ils pensent toujours comme s’ils étaient en Cisjordanie”, a-t-il affirmé. “Chaque Arabe leur semble dangereux et ils se comportent envers eux en consé­quence”.

L’avocat Nidal Othman, directeur de la Coalition contre le racisme en Israël, a déclaré à Al-Monitor que son groupe s’opposerait à la loi d’Erdan de toutes les manières possibles. “C’est une loi terrifiante et dérangeante, qui nous oblige tous à nous y opposer’, a-t-il déclaré. Il a expliqué que la loi d’Erdan permet effectivement à chaque agent de sécurité d’être un officier de police, sans la formation requise. ‘C’est une recette pour le désastre et il sera utilisé principalement contre la société arabe en Israël.’


Source : cet article de Shlomi Eldar (“Arab-Israelis fear new bill to increase security guards’ powers”) sur le site Al-Monitor (The pulse of the Middle-East) publié le 9 novembre 2017. – Traduction et adaptation : Luc Delval

Shlomi Eldar est un chroniqueur pour la section Israel Pulse d’Al-Monitor. Au cours des deux dernières décennies, il a couvert l’Autorité palestinienne et en particulier la bande de Gaza pour les télévisions Channel 1 et Channel 10. En 2007, il a reçu le prix Sokolov, le prix médiatique le plus important d’Israël, pour ce travail. Sur Twitter: @shlomieldar

 

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Notes   [ + ]

1. le parlement israélien
2. Pour mémoire, cet article donne une image du climat de racisme forcené qui règne dans cette localité israélienne.