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Uri Avnery : « il faut reconnaître le Hamas et négocier avec lui »

Uri Avnery (Gush Shalom)

L’âge venant, un homme retrouve une deuxième enfance, a dit Shakespeare. Quelque chose de ce genre est en train d’arriver à l’État d’Israël.

La nouvelle éruption de violence autour de la Bande de Gaza a été terrible. Un missile a été tiré contre un autobus scolaire [1], blessant très gravement un jeune homme. Au moins 15 Palestiniens ont été tués lors des représailles, y compris des civils, femmes et enfants. Des centaines de milliers d’Israéliens ont été contraints de se terrer dans des abris anti-aériens, vivant dans une peur constante. Et tout ceci est le résultat d’une politique infantile.

Qui a commencé ? Pour les Israéliens, c’est clair : cela a commencé avec cet abominable tir contre un bus scolaire. Nous ne pouvions pas laisser cela impuni. Pour les Palestiniens, c’est clair : cela a commencé avec l’assassinat d’un important responsable du Hamas. Ils ne pouvaient pas rester sans réaction. Et avant cela, c’était… et avant cela encore, c’était… et avant, ce fut…

Et comment cela va-t-il se terminer ? Aujourd’hui, il semble que cela n’ait pas de fin. Chaque camp tient à ne pas laisser le camp d’en face tirer le dernier.

La première décision infantile fut la nôtre : Israël ne doit à aucun prix reconnaître le gouvernement du Hamas parce que le Hamas est une organisation terroriste, qui ne reconnaît pas l’État juif et démocratique. Parce que Hamas ci, parce que le Hamas ça…

Ceci est un non sens complet et fatal. Le Hamas est, de fait, ci et ça. Mais le Hamas est le seul gouvernement à Gaza. Nous avons essayé de l’abattre, et le résultat est qu’il a été renforcé. Qui plus est, des documents secrets récemment révélés via Wikileaks nous ont appris qu’un responsable de la défense israélienne de haut rang a dit à un diplomate américain qu’Israël estime qu’il est dans son intérêt, à court terme, de maintenir le pouvoir du Hamas sur Gaza, parce toute alternative serait pire.

Alors, à quoi joue-t-on, à la fin ? Pourquoi continuer à mentir au public israélien, alors que la solution est simple ? Israël doit reconnaître le gouvernement de facto du Hamas à Gaza, qui est une réalité. Israël doit négocier avec le gouvernement existant pour régler les problèmes pratiques qui nécessitent qu’on se mette d’accord.

Il est parfaitement inutile de chercher à conclure une autre tahadia (trève) par l’intermédiaire d’une tierce partie fantôme, sans détails ni accord officiel. nous avons besoin d’un cessez-le-feu en bonne et due forme,  à des conditions fixées dans un document écrit, qui détermine des procédures pour régler les litiges. Et nous avons besoin d’une tierce partie agréée par les parties, qui supervise ce processus en toute clarté.

Toute l’approche israélienne de la Bande de Gaza est anachronique. Le blocus, supposé persuader la population de renverser le gouvernement Hamas, est un échec et est en fait une pierre d’achoppement. Nous devons nous isoler de Gaza une fois pour toutes, et cela suppose que nous devons lui permettre de s’ouvrir vers toutes les autres directions : ouvrir le port de Gaza, l’aéroport et la frontière avec l’Égypte. Israël a prouvé sa capacité à empêcher l’importation d’armes par d’autres moyens plus efficaces.

Cela vaut aussi  pour la prochaine flottille : laissons-la naviguer en paix partout où elle voudra. C’est une question de bon sens. L’ancien chef du Mossad Efraim Halevy ne dit rien d’autre. Tout autre choix n’est qu’un jeu stupide, infantile, de surenchère – il a commencé, il faut être les premiers à l’arrêter – et pour tout dire une stupidité fatale.

Benjamin Netanyahou est également retombé en enfance quand il a entamé une campagne pour mettre en garde contre un « tsunami diplomatique« , à savoir la reconnaissance de la Palestine en tant qu’État sur les terres dont Israël s’est emparé en 1967, avec Jérusalem-est pour capitale.

Netanyahou, pour qui un mot vaut mieux que mille actes, se prépare à transférer quelques villages sous administration palestinienne, à convoquer une autre conférence dans le style de celle de Madrid, et à persuader quelques États de voter contre la reconnaissance de l’État [de Palestine] aux Nations-Unies.

Combien de fois pouvons-nous encore réitérer ces astuces infantiles, spécialement quand la seule réponse qu’on puisse attendre du monde entier est « Israéliens, on en a marre de vous !« 


[1] Les Brigades Al-Qassam ont indiqué d’une part que le tir d’un projectile en direction du véhicule scolaire faisait suite à une longue série d’agressions israéliennes faisant de nombreuses victimes civiles – « En mars, l’entité sioniste a commis un massacre contre les enfants de la famille Al Hilu, à l’est du quartier Ash-Shijaia, puis a commis l’assassinat des dirigeants d’Al Qassam, Ismail et Abdullah Lubbad et Mohamed Ad-Daya. L’entité sioniste a également pris pour cible les ambulanciers, la presse, les mosquées. A l’est de la ville de Khanyounis, l’entité sioniste a assassiné une mère et sa fille de la famille Qideh.(…) » – et que d’autre part cet autobus circulait assez curieusement sur une route ordinairement fréquentée par des chars et des véhicules d’artillerie israéliens, dont il ne se distinguait donc pas, quand il a été pris pour cible. (NDLR)

avnery* Uri Avnery, journaliste, se revendiquant comme sioniste, cet ancien militant de l’Irgoun et devenu membre fondateur et un des responsables du mouvement pacifiste et anticolonialiste Gush Shalom. Militant actif contre l’occupation et pour une solution politique fondée sur le droit, passant par la reconnaissance de deux Etats, avec Jérusalem comme capitale de chacun d’eux, l’évacuation de toutes les colonies, la reconnaissance du principe du droit au retour des réfugiés palestiniens. Lui qui avait rencontré M. Yasser Arafat dans Beyrouth assiégée, il affirme que le partenaire palestinien d’une négociation existe et considère que « la mise en garde contre les crimes de guerre est un acte de patriotisme ».

Cet article a été publié par Haaretz.

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