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Une ville palestinienne complètement à sec après les coupures dans l’approvisionnement en eau par Israël

Amira Hass

« Je peux jeûner. Mes poulets et mes plantes non. Je peux me passer de boire de l’eau pendant 18 heures pendant le ramadan. Je comprends. Mais mes poulets et mes plantes, qu’en savent-ils ? Que puis-je leur dire ? De faire avec, parce que Mekorot [le société israélienne des eaux] réduit la quantité d’eau, et spécifiquement en ce moment, en plein été et en plein ramadan ? » explique Nizar Rayan, un habitant de Qarawat Bani Hassan, dans le district de Salfit.

Nizar Rayan et sa collection appropriée de conteneurs d’eau destinés à sa pépinière, dans le village cisjordanien de Qarawat Bani Hassan. (Photo : Emil Salman)

Rayan possède une pépinière impressionnante en face de sa maison et une importante coopérative de poulets au bas de la route. Au début juin, quand il est apparu clairement que les coupures dans l’approvisionnement en eau des villes et villages du district de la Cisjordanie centrale n’avaient rien de temporaire, il s’est hâté de vendre la quasi-totalité de ses 700 poulets. Il pensait avoir assez d’eau pour quelque 80 poulets si la fourniture régulière d’eau était rétablie, mais 50 sont morts de déshydratation la semaine dernière. Un autre est mort dimanche. Quand il est entré dans sa coopérative presque vide pour me la montrer, il a découvert le poulet mort sur le sol. Voilà comment, en deux ou trois semaines, Rayan calcule qu’il a perdu quelques 7 000 shekels (1 800 dollars).

Et maintenant, il est inquiet du sort de sa pépinière. Les courges et leurs tiges ont déjà montré des signes de flétrissement. Jusqu’à présent, il s’en est tiré, grâce à de l’eau qu’il a amenée d’une citerne qui collecte et stocke l’eau de pluie à la maison de ses parents, et à de l’eau qu’il a achetée – à dix fois le prix normal – à un conducteur de tracteur qui parcourt quelques dizaines de kilomètres pour remplir sa citerne d’eau. Le paiement couvre le diesel, le travail et le temps de travail.

Mais il ne peut utiliser toute l’eau de ses parents, et le conducteur ne peut passer 24 heures par jour à véhiculer de l’eau. Rayan n’a pas de pompe non plus pour élever l’eau jusqu’aux réservoirs en plastique sur le toit, d’ailleurs.

Quand il se lave les mains avant la prière, il prend bien soin de le faire dans le jardin – au-dessus d’un petit arbre ou de quelques tiges – de façon qu’ils en profitent un peu aussi.

Depuis les trois dernières semaines, la vie de dizaines de milliers de Palestiniens de la région de Salfit et de Naplouse a tourné autour de l’eau.

« Le matin du 4 juin, nous avons découvert que notre principal réservoir d’eau, d’une capacité de 1 500 mètres cubes, était complètement vide », expliquait la semaine dernière à Haaretz le maire de Salfit, le Dr Shaher Ishtayeh. Personne n’avait averti le conseil local à l’avance que Mekorot allait couper la distribution de l’eau pendant une journée.

« Si nous avions su, nous nous serions préparés de façon adéquate », avait déclaré Ishtayeh. « Nous aurions dit aux gens de remplir des bouteilles, de renoncer à ce qui n’était pas urgent – par exemple, laver la voiture ou le sol à la maison. Prévenir le propriétaire de l’étable. Fermer les robinets pour s’assurer qu’un peu d’eau restera dans le réservoir, de façon qu’il y ait assez de pression lorsque nous la ferons de nouveau couler. »

20 juin 2016, des résidents locaux tentent de trouver de l’eau au village cisjordanien de Qarawat Bani Hassan. (Photo : Emil Salman)

Ishtayeh a cité son propre jardinet en exemple : il avait planté des tomates, du persil et d’autres légumes avant le ramadan. Le travail, l’argent, le plaisir de regarder les plants pousser et les espoirs de récompense – tout cela a été perdu. Et il en va de même pour bien d’autres dans la région.

Des gouttes précieuses sont gaspillées

Salfit est une ville avec une tradition de rapidité dans l’organisation, et un comité municipal d’urgence s’est rapidement rassemblé. Les haut-parleurs de la mosquée, Facebook et la station radio locale ont tous fait état de la situation. Le propriétaire de la cimenterie locale a reçu l’ordre de fermer temporairement : Nous sommes navrés, lui a-t-on dit, mais l’eau potable est plus importante.

Le département des égouts de la ville possède un camion avec un réservoir compartimenté : une moitié pour l’eau potable (pour rincer les puits) et l’autre pour collecter les eaux usées. Les hommes ont immédiatement rempli la moitié propre d’eau provenant du puits de la source de l’oued et l’ont apportée aux maisons de façon à couvrir le besoin d’eau à boire et pour se laver.

Même si la fourniture d’eau de Mekorot a finalement été rétablie (bien qu’à la moitié de la pression normale), plusieurs heures et des centaines de mètres cubes précieux auront été gaspillés pour nettoyer la rouille et le sable dans le système.

Les résidents ne cessent d’appeler les employés de la Ville : Pourquoi mon voisin a-t-il de l’eau et moi pas ? Pourquoi l’eau n’est-elle pas arrivée à notre quartier ? Quand dois-je m’attendre à voir l’eau se remettre à couler – et quand va-t-elle s’arrêter de nouveau ? Les employés des conseils de la municipalité et des villages n’exagèrent pas quand ils disent qu’ils travaillent nuit et jour et qu’ils ont à peine le temps de dormir.

Ils ont divisé Salfit en trois zones, et l’eau est distribuée en rotation. Quand l’eau coule dans une zone, les robinets des conduites centrales des deux autres sont fermés. En raison de la faiblesse de la pression d’eau, il faut utiliser une pompe pour les zones situées plus haut. La ville était préparée et avait acheté deux pompes voici quelques années. Aujourd’hui, la première opère sans discontinuer, 24 heures par jour, pour fournir de l’eau, ce qui génère beaucoup de chaleur. La seconde pompe est prête à démarrer quand la seconde va devoir être mise au repos. Par conséquent, la pénurie d’eau se traduit également par des dépenses additionnelles en électricité.

À un moment donné, l’ingénieur Ahmad Shahin reçoit un coup de fil de l’un des travailleurs : L’eau a atteint toutes les maisons dans une certaine zones, de sorte que vous devriez fermer la valve et pomper l’eau dans une autre zone.

Nizar Rayan essayant d’arroser sa pépinière dans le village cisjordanien de Qarawat Bani Hassan. (Photo : Emil Salman)

Parfois, Hassan Afaneh – l’ingénieur en charge de l’eau et du département des égouts de la ville – ordonne que la distribution d’eau soit coupée dans tous les zones à la fois pendant plusieurs heures, afin de permettre au niveau de l’eau du réservoir de monter et d’accroître ainsi la pression de l’eau. Un tel ordre peut être donné la nuit, ce qui explique pourquoi les ouvriers de la municipalité doivent toujours être prêts à répondre aux appels.

L’article 40 de l’accord intérimaire de 1995 entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (mieux connu sous le nom d’Accords d’Oslo) déclare que la répartition de l’eau de la nappe aquifère montagnarde entre Palestiniens et Israéliens – tant les colons que ceux qui vivent à l’intérieur du territoire souverain d’Israël – demeurera inchangée par rapport à ce qu’elle était avant la signature des accords, avec une augmentation des besoins futurs en eau des Palestiniens estimée à 70 ou 80 millions de mètres cubes par an.

Environ 28,6 millions de mètres cubes doivent être fournis par Israël, et les Palestiniens pourraient également obtenir le reste en forant de nouveaux puits. (Le Jourdain n’est pas compris dans cette répartition. Même quand l’eau s’écoulait dans le fleuve, après 1967, Israël n’a jamais permis aux Palestiniens de l’utiliser.)

Dépendance accrue vis-à-vis d’Israël

Cette répartition a vu 80 % de l’eau aller à Israël et 20 % aux Palestiniens. La période d’« intérim » était censée expirer en 1999, avec la fin des négociations autour de l’accord permanent. Mais l’intérim se poursuit : La population palestinienne a augmenté en nombre, les besoins dans l’industrie et le développement se sont accrus, alors que la quantité d’eau disponible pour les Palestiniens s’est réduite dans la pratique du fait que certains des nouveaux puits n’ont plus donné d’eau ou en fournissent moins que la quantité espérée et que certains puits existants produisent moins aujourd’hui.

Des estimations disent que les Palestiniens n’ont accès aujourd’hui qu’à 14 % de l’eau de la nappe aquifère montagnarde. C’est pourquoi la quantité d’eau qu’ils achètent à Israël a augmenté, en même temps, par conséquent, que leur dépendance vis-à-vis d’Israël.

La nappe aquifère montagnarde est la seule source d’eau pour les Palestiniens. C’est également une source d’eau importante pour Israël, mais pas la seule.

La zone de Salfit, de même que tout le bassin occidental de la nappe aquifère montagnarde, bénéficie d’une eau abondante. Le potentiel de pompage à partir du bassin occidental se situe entre 360 et 405 millions de mètres cubes par an. (Le potentiel d’extraction de la nappe aquifère montagnarde atteint au total entre 620 et 700 millions de mètres cubes d’eau par an.)

L’autorité palestinienne en charge de l’eau a déclaré la semaine dernière à Haaretz que les Accords d’Oslo permettent aux Palestiniens d’extraire quelque 22 millions de mètres cubes d’eau par an du bassin occidental et qu’aujourd’hui, ils en pompent environ 30 millions. Le reste – c’est-à-dire entre 330 et 380 millions de mètres cubes – est pour Israël.

En hiver et au printemps, près de 100 petites sources coulent entre les rochers et les oliviers, dans les collines de la zone. Quelques-unes d’entre elles coulent encore à ce jour, au beau milieu de la chaleur de l’été, avec une eau étonnamment claire et rafraîchissante à un kilomètre ou deux à peine des maisons et de leurs robinets à sec.

Un jeune garçon, Shaher, était en route vers l’une de ces sources, dans le village de Yasuf. L’âne qu’il chevauchait avait des bouteilles de plastique pendant des deux côtés de la selle de fortune. « C’est ma mère qui m’a envoyé », dit Shaher. « Nous n’avons pas d’eau à la maison. »

Deux des sources – Al Mwatti et As-Sika – coulent toute l’année. Elles servent aux fermiers et la ville pompe une partie de leur eau vers son réservoir central. Cette eau est pompée jusqu’au réservoir de Salfit via une conduite rouge : quelque 150 mètres cubes par jour. La conduite bleue, plus grosse, achemine de l’eau vendue par Mekorot – entre 100 et 120 mètres cubes d’eau environ par heure, les journées normales. Cela signifie que les sources fournissent quelque 6 % de l’alimentation quotidienne en eau de la zone.

Mardi dernier, le compteur d’eau de la conduite bleue tournait toujours à un rythme douloureusement lent. Quelque trois semaines après que la distribution a été coupée une journée durant, l’eau que Mekorot envoie n’atteint toujours qu’entre 40 et 60 % de la quantité normale.

Dans d’autres régions de la Cisjordanie occidentale, comme Tulkarem et Qalqilyah, les autorités jordaniennes avaient foré de profonds puits d’eau, avant 1967. Ils sont compris dans l’infrastructure hydraulique que l’Autorité palestinienne a eu l’autorisation de mettre en oeuvre. Le district de Salfit manquait de chance, toutefois, parce qu’il ne dispose pas de tels puits. Les sources, les puits de faible profondeur et les citernes de collecte des eaux de précipitation dans les maisons et les champs, étaient étudiés pour les besoins d’il y a soixante ans. « Qui aurait jamais pensé que le jour viendrait où nous ne serions plus à même d’utiliser l’eau coulant sous nos pieds en fonction de nos propres besoins », explique le maire.

Les Accords temporaires-permanents d’Oslo interdisent aux Palestiniens de forer des puits profonds dans la région la plus riche en eau – le bassin occidental. Complètement conscient de la dépendance vis-à-vis de Mekorot, Ishtayeh a informé divers responsables palestiniens du développement urbain de ce que nombre de leurs plans ne pourront être mis à exécution. Par exemple, il sera impossible d’installer là des facultés universitaires en raison d’un manque d’eau pour les étudiants et pour les facultés. Les services palestiniens de sécurité ont également été informés de ce que leurs plans prévoyant la construction d’une base d’entraînement dans la région étaient irréalistes.

Les bureaux du gouverneur et les quartiers généraux des services de sécurité sont situés en ville, ce qui a accru le nombre de consommateurs d’eau pour le porter à 18 000 (deux villages voisins, plus les 14 000 résidents de Salfit).

Deux villages qui recevaient leur eau du réservoir de Salfit se sont vu demander de chercher une nouvelle source d’eau. La quantité d’eau allouée par Israël était insuffisance pour eux tous, de plus, du fait que les besoins avaient changé.

« Cela ne dépend pas de nous »

La pénurie d’eau a également provoqué des tensions internes : Ishtayeh a dit à la police de ne pas autoriser l’entrée d’un fournisseur d’eau d’une autre ville, puisqu’il vend l’eau de son camion citerne à des prix excessifs. Les trois villages au nord-ouest de Salfit – Qarawat Bani Hassan, Biddya et Sarta – partagent une même conduite, de sorte qu’ils doivent partager le peu d’eau qu’ils ont entre eux et instaurer un tour de rôle.

Certaines personnes se sont plaintes de ce que la distribution n’était pas équitablement répartie et elles ont soupçonné les employés de favoriser leur propre village.

Aziz Assi, le maire de Qarawat Bani Hassan, a demandé au gouverneur du district de désigner à ce poste un employé venu d’un autre village et qui, de ce fait, sera au-dessus de tout soupçon.

Dans les émissions de radio populaires, les maires sont forcés d’apparaître à tout bout de champ pour répondre aux doléances des citoyens à propos de la pénurie d’eau. « Cela ne dépend pas de nous », disent-ils désespérés. Les invités de l’émission de radio appellent alors les responsables de l’autorité palestinienne de l’eau, qui leur disent à leur tour : « Cela ne dépend pas de nous ». Ils appellent ensuite les responsables de Mekorot qui les informent de la pénurie d’eau, y compris dans les colonies, et leur disent que les principaux réservoirs des colonies doivent être remplis d’abord.

Les colonies de la zone (Ariel étant la toute première) souffrent-elles d’un problème similaire ? Les Palestiniens qui y travaillent savant parfaitement bien que ce n’est pas le cas.

« Ici, sur chaque toit, il y a des réservoirs pour collecter l’eau (pour quand la conduite est à sec). Avez-vous vu de tels réservoirs sur les toits des colons ? », demande Rayan, tout en essayant de tirer quelques gouttes de plus de l’un des tonneaux vides de son jardin pour l’une de ses plants de géranium.


Publié le 26 juin 2016 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira HassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

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