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Une nouvelle étape dans la confiscation de l’eau ou vers la reconnaissance des droits des Palestiniens sur leurs ressources ?

Après une interruption de sept années, la Commission conjointe israélo-palestinienne de l’eau (JWC), créée en application de l’article 40 des Accords d’Oslo de 1995, s’est réunie à nouveau le 16 mai. Un nouveau mécanisme a été mis en place pour accélérer la mise en œuvre de projets d’infrastructures – telles que des conduites d’alimentation, des réservoirs, réseaux d’eaux usées, stations de pompage et stations d’épuration – dans plusieurs zones de la Cisjordanie.

La Commission a repris ses travaux à la suite d’un accord signé le 15 janvier dernier entre le Major Général israélien Yoav Mordechai, “Coordinateur des activités gouvernementales dans les terriroires [occupés]” et le “Ministre” de l’Autorité Palestinienne de Ramallah Hussein al-Sheikh, compétent pour les “affaires civiles”, avec la participation des dirigeants des administrations israélienne et palestinienne en charge de l’eau.

Vue de la colonie juive de Ma’ale Adumim, en Cisjordanie occupée…

… tandis que dans les villages palestiniens de Cisjordanie…

La JWC fut instaurée en vertu de l’accord intérimaire (!!) de 1995 (dit “Oslo 2”) visant à réguler les questions relatives à l’eau pour la période allant de 1995 à 1999. Le mandat de la JWC était donc supposé expirer en 1999, mais compte tenu de l’échec du soi-disant “processus de paix” initié à Oslo elle n’a jamais été dissoute. Elle est composée en nombre égal de délégués représentant les responsables israéliens et palestiniens de la gestion de l’eau, et aucun projet d’infrastructure en Cisjordanie ne peut être réalisé sans l’approbation des deux parties en son sein. Les Palestiniens ont donc besoin de l’accord des Israéliens siégeant dans la JWC pour chaque projet, qu’il s’agisse de pompage des eaux souterraines ou de tout autre équipement. Mais cet accord ne suffit pas : il faut aussi celui de “l’administration civile” – c’est-à-dire la branche de l’armée d’occupation qui administre chaque aspect de la vie des Palestiniens vivant sous occupation – avant de pouvoir entreprendre le moindre chantier en “zone C” [1]. Une mesure qui bien évidemment ne s’applique qu’aux Palestiniens, et non aux colons israéliens.

En vertu de l’accord “intérimaire” conclu pour 4 ans il y a 22 ans, et toujours en vigueur, la Bande de Gaza est considérée, pour ce qui est de la gestion des ressources en eau, comme un territoire entièrement séparé, dont les autorités sont chargées de pourvoir aux besoins de leur population en utilisant uniquement les ressources locales et les petites quantités qu’Israël a promis de leur vendre. En aucune manière elles ne peuvent compter sur les ressources en eau provenant de la Cisjordanie.

Le 25 mai dernier, le patron de la “Palestinian Water Authority” (PWA), Mazen Ghoneim, a expliqué au cours d’une réunion avec les partenaires financiers de son administration que “la suspension des travaux de la JWC depuis six ans a provoqué la suspension de 97 projets dans toute une série de communautés palestiniennes”.  Selon lui, la reprise des travaux de la JWC va renforcer la capacité de la PWA de réaliser, avec l’appui de ses partenaires, un grand nombre de projets vitaux, tout spécialement au bénéfice des Palestiniens qui vivent en “zone C”.

En 2010, la PWA, dirigée alors par Shaddad al-Attili, un expert de problèmes de l’eau dans les territoires palestiniens, avait décidé de suspendre les travaux de la JWC parce qu’Israël subordonnait son approbation de tous les projets présentés par les Palestiniens à l’approbation par ceux-ci des projets israéliens relatifs aux colonies juives. Les Palestiniens y voyaient une manœuvre pour les amener à légitimer la colonisation israélienne.

Attili avait déclaré à Al-Monitor que «Israël a aussi refusé d’octroyer à la Palestine les permis nécessaires pour forer des puits ou développer des infrastructures relatives à l’eau en “zone C”. Je n’espère pas que la Commission arrive à quelque résultat positif que ce soit. Sur la base de mes années d’expérience avec les Israéliens, je n’attends pas grand-chose d’eux en ce qui concerne la querelle de l’eau».

En Cisjordanie, chaque été des dizaines de zones résidentielles sont confrontées à des ruptures d’approvisionnement en eau, en raison du contrôle israélien sur les ressources et de la limitation des quantités mises à la disposition des Palestiniens.

Attili ajouta qu’il ne s’attend pas à ce que ce problème soit résolu à brève échéance, dès lors de la JWC va centrer prioritairement son attention sur l’approbation de projets qui doivent bénéficier d’un financement international. “Israël continue à faire de l’obstruction contre l’alimentation de ces projets et empêche les Palestiniens de forer des puits”, dit-il.

Le 22 février, la “Coalition for Accountability and Integrity – Aman” avait organisé un débat approfondi à propos du mécanisme de renouvellement de la JWC. Les experts qui y participaient mirent en évidence le fait que la mise en œuvre de projets concernant l’eau en “zone C” reste subordonnée à l’approbation par l’“Administration civile” israélienne, et ils constatèrent que l’accord intervenu à propos de la reprise des travaux de la JWC fixe les quotas d’eau qui devront être fournis aux Palestiniens mais ne prévoit rien en ce qui concerne les conditions ou les contrôles sur les quotas d’eau accordés aux colonies juives. Ils en avaient conclu qu’en signant cet accord les autorités palesti­niennes ont reconnu qu’elles ne sont pas autorisés à travailler en “zone C” parce qu’il s’agit d’une des “zones disputées”.

Samir Abdullah, ancien ministre palestinien de la planification et du travail, devenu chercheur au “Palestine Economic Policy Research Institute-MAS” estime que “la réactivation de la JWC est le résultat de pression américaines et internationales sur Israël en raison de la détérioration de l’économie palestinienne, frappée par de multiples crises pour différentes raisons, dont la pénurie d’eau fait partie”.

Le conflit concernant l’eau est un problème renvoyé à la négociation du statut final, au même titre que d’autres problèmes comme ce qui concerne les réfugiés, les frontières, l’État, Jérusalem et les colonies. Toutes ces questions étaient supposées être résolues en 1999 à l’expiration de la “période intérimaire” prévue par les accords d’Oslo, mais cela ne s’est pas produit.

Samir Abdullah doute fort qu’Israël accorde aux Palestiniens quelque droit que ce soit sur l’eau : “Si les Israéliens étaient forcés de nous donner quelque chose sous la pression internationale, ils nous donneraient quelque chose qui n’a pas de valeur”.

Israël contrôle 90% des ressources palestiniennes en eau. Un rapport du Bureau central palestinien des statistiques, datant de mars 2015, indique : «La part de la consommation d’eau par tête d’habitant que se réservent les Israéliens est sept fois supérieure à celle allouée aux Palestiniens», et relève que c’est la preuve du caractère inéquitable du partage des ressources en eau extraites de la nappe aquifère en Cisjordanie, du fait qu’Israël contrôle la quasi-totalité des eaux de surface comme des eaux souterraines.

Selon Abdel Rahman al-Tamimi, directeur général du  “Palestinian Hydrology Group” le principal défi auquel la JWC devra faire face est l’accroissement des quotas d’eau accaparés par Israël. Selon lui “il n’est d’aucune utilité de développer des projets d’infrastructures comme des réseaux de distribution ou des réservoirs s’il n’y a pas d’eau à y pomper. C’est pourquoi les Palestiniens espèrent que les donateurs [qui financent ces projets] feraient pression sur les Israéliens pour qu’ils accordent aux Palestiniens des quotas plus importants”.

Cet été, si les Palestiniens sont une nouvelle fois confrontés à une crise de l’eau, les délégués palestiniens au sein de la JWC seront face à une épreuve très sérieuse : les résultats des travaux de la JWC feront la preuve de leur capacité ou de leur incapacité à résoudre la crise, à accroître les quantités d’eau allouées aux Palestiniens, à mettre en œuvre des travaux publics en “zone C” et à obtenir enfin des droits à l’eau faisant l’objet d’accords bilatéraux.


Source : article de  Al-Monitor – the pulse of the Middle East 
Traduction/adaptation : Luc Delval

[1]  Depuis les accords d’Oslo, la Cisjordanie est divisée en trois « zones » :  la zone A regroupe environ 20% du territoire, celui des grandes villes et de leur très proche environnement urbain, et 54% de la population. L’Autorité palestinienne était supposée selon les accords y bénéficier d’un pouvoir civil et sécuritaire complet, même si, depuis la seconde Intifada en 2001, les forces israéliennes y entrent comme bon leur semble et y imposent leurs desiderata ; la zone B regroupe les bourgades moyennes et petites, hormis certains villages. Elle représente à peu près 20% du territoire et 41% de la population. L’Autorité palestinienne y détient le contrôle civil ; l’armée israélienne le contrôle sécuritaire ; en zone C — ± 60 % du territoire, 5% de la population palestinienne —, Israël détient un contrôle total, militaire et civil. Les zones A et B sont elles-mêmes divisées en 469 unités territoriales séparées — des « confettis », comme on dit sur place — toutes entourées de la zone C, la seule disposant d’une « continuité territoriale ». On ne peut passer d’une partie des zones A ou B à une autre sans passer par un contrôle militaire israélien. – NDLR