Dans l'actu

Une industrie israélienne en plein boom : la fabrication de “preuves

La fabrication de “preuves” est affaire de patience. Et de persévérance.

Ainsi, il a fallu presque une semaine à l’armée israélienne pour “sortir” un document vidéo dans lequel on voit un gentil militaire israélien, à bord d’un des gentils bateaux de sa tendre armée (“la plus morale du monde”, n’oubliez pas !), qui s’adresse par radio de la manière la plus courtoise et polie qui soit aux occupant des bateaux de la “flotille de la liberté”, et à qui des voix anonymes répondent : “Shut up ! Go back to Auschwitz” (Ta gueule ! Retourne à Auschwitz) et encore “we are helping Arabs go against the U.S., don’t forget 9/11, guys” (On aide les Arabes contre les États-Unis, n’oubliez pas le 11 septembre, les gars).

Ou plutôt, elle a produit TROIS versions successives d’un même document, chacune contenant de sérieuses invraisemblances.

Comme l’écrit avec un certains sens de l’euphémisme Haaretz, “des interrogations sont apparues quant à l’authenticité de ce document diffusé par l’armée vendredi après les heurts qui se sont produits lundi”.

Il saute aux yeux que la hâte habituelle des sionistes à monter en épingle tout ce qui peut accréditer la thèse des motivations antisémites de leurs opposants ou tout ce qui peut permettre de les rattacher au “terrorisme international”, ainsi que l’activité frénétique des services de relations publiques israéliens tant civils que militaires depuis le massacre, sont peu compatibles avec ce délai de 5 jours.

Première version du document (1 minute 05) : le soldat qui s’adresse et avertit le Mavi Marmara qu’il  approche d’une zone interdite (et non qu’il y a pénétré) – précise bien que “le gouvernement israélien soutient la livraison d’aide humanitaire à la population civile de Gaza”… à condition qu’elle soit débarquée au port de Ashdod. La seule réponse audible, présentée comme venant de la flottille, est : “Négatif, notre destination est Gaza”.

Cinq jours plus tard, donc, l’armée israélienne a diffusé une seconde version (26 secondes), destinée à accréditer l’idée que le “Mavi Marmara” transportait une véritable armée d’islamistes déchaînés, venus pour en découdre et – à n’en pas douter – détruire « la seule démocratie du Moyen-Orient ».

On y voit le même soldat (mais en plan fixe), qui cette fois ne s’adresse pas explicitement au Mavi Marmara, et on entend – juste après “go back to Auschwitz” – une voix féminine dire “nous avons la permission des autorités portuaires de Gaza d’entrer”, puis immédiatement après la phrase qui est supposée relier la “flotille de la liberté” aux attentats du 11 septembre 2001 à New-York (CQFD !!)

 C’est sur base de ce document que le Washington Post a écrit :

Les forces israéliennes ont passé quatre heures à essayer de persuader le navire turc de 300 pieds de long de changer de cap  et de s’éloigner de Gaza, ont déclaré de hauts responsables israéliens lors d’un briefing vendredi pour un petit groupe de journalistes.

Les militants ont répondu à plusieurs reprises par des cris – “Retournez à Auschwitz !” – et ont maintenu le navire à sa vitesse maximale de 10 nœuds. Il était alors 4 h, et le navire était de 70 miles de la côte israélienne.

La bande son concoctée par les services de propagande israéliens ne contient ni cris ni répétition de la fameuse phrase. Le Washington Post, à l’instar d’ailleurs de la majorité de la presse Étatsunienne, se fait donc l’interprète à ce point zélé du gouvernement israélien qu’il affirme péremptoirement des choses que même les rois de la hasbara n’ont pas osé prétendre.

On mesure le crédit qu’on peut accorder au Washington Post, notamment quand il ajoutait dans le même article :

«Les militants avaient aussi des fonds importants, peut-être 1 million d’euros. Beaucoup d’entre eux, qui ont combattu les soldats [israéliens], transportaient chacun 10.000 euros, ce dont les officiels [israéliens] ont déduit qu’ils sont des mercenaires payés pour se battre».

Notons au passage que pour arriver à un total de 1 million d’Euros, il fallait que 100 terroristes” ou “mercenaires” aient en poche chacun 10.000 € (pas un, donc n’avait eu l’idée de planquer son pognon dans une banque avant de prendre la mer. Sans doute prenaient-ils Gaza pour un paradis fiscal où leur magot serait en sécurité ? Où alors n’était-ce que ce l’argent de poche à dépenser dans les restaurants de luxe de Gaza, auxquels la propagande sioniste s’est tellement intéressée récemment ?). Quoiqu’il en soit, dans ses pires délires, Netanyahou parle de “50 mercenaires” et de “5 activistes liés au Hamas et à Al Qaeda”. Le compte n’y est donc clairement pas…

Toujours est-il qu’après avoir répandu ces misérables fables, l’armée israélienne a été contrainte de battre piteusemen en retraite (voir ICI) et qu’elle a remplacé en hâte le terme “mercenaires d’Al Qaeda” par “personnes trouvées sans documents d’identité”. Et cette rétractation a eu lieu 24 heures AVANT la publication de ces âneries mensongères par le Washington Post ! Qu’importe : “mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose…”.

Pour en revenir aux échanges par radio entre la flottille et les pirates israéliens, les discordances entre les deux premières versions rendues publiques par l’armée via YouTube étaient si évidentes, que bien entendu des demandes d’explications ont fusé.

L’armée israélienne a donc été obligée d’apporter “une clarification”… et de diffuser une TROISIÈME version (cette fois c’est la bonne, promis juré !)

L’armée israélienne est forcée d’admettre officiellement :

  1. qu’elle a tripatouillé les enregistrements, “pour réduire les longues périodes de silence et éliminer les commentaires incompréhensibles”.
  2. que les communications radio en question ont eu lieu sur “un canal radio ouvert”, de sorte qu’on ne peut savoir en fait qui a tenu (pour autant qu’il ne s’agisse pas, comme c’est probable, d’un faux pur et simple fabriqué à posteriori) les propos qu’elle avait dans un premier temps attribués aux passagers du “Mavi Marmara”, dans le but évident de démontrer que ces salauds n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Elle admet maintenant que les propos litigieux pouvaient venir d’un autre navire de la flottille. En fait, ils peuvent venir de n’importe où… et plus que probablement de ses propres services de propagande.

Parmi les “longues périodes de silence” et “commentaires incompréhensibles” que l’armée avait jugé nécessaire de couper, dans l’unique souci bien entendu du confort des auditeurs, figurait une réponse venant de la flottille, parfaitement audible, énoncée d’une voix claire et avec une diction parfaite :

«This is the Freedom Flotilla. We are comprised of six motor vessels, carrying only passengers and humanitarian aid destined for the Gaza Strip. We do not carry anything that constitutes a threat to your armed forces. Therefore you are not justified in using any force against us.  The blockade of Gaza is illegal under international law. We have permission from the Gaza Port Authority to enter. We repeat we do not constitute any threat to your armed forces. You are not [Interruption de la transmission; une voix masculine non identifiée : “Navy is the best.”] against unarmed civilians. Over.»

(“Ici la flottille de la liberté, composée de six navires qui transportent uniquement des passagers et de l’aide humanitaire destinée à la Bande de Gaza. Nous ne transportons rien qui puisse constituer une menace pour vos forces armées, et pour cette raison vous n’avez aucune justification pour utiliser la force contre nous. Le blocus de Gaza est illégal aux termes de la loi internationale. Nous avons l’autorisation des autorités portuaires de Gaza d’entrer. Nous répétons : nous ne constituons aucune menace pour vos forces armées. Vous n’avez aucune justification pour user de la force contre des civils sans armes…”)

La voix est celle de Huwaida Arraf, militante palestinienne  qui préside le “Free Gaza Movement”, et chacun peut entendre que le ton qu’elle utilise est exactement à l’opposé de celui d’une quelconque invective, antisémite ou pas. Cela, l’armée israélienne ne tenait pas trop à ce qu’on l’entende.

Voici donc la troisième version, celle-ci soi-disant intégrale, cette fois sans image :

Mais voilà que la “clarification” apportée par l’armée israélienne apparaît comme n’étant rien d’autre qu’une pitoyable tentative de sauver la face, car le nouvel enregistrement, soi-disant intégral, est aussi trafiqué que le premier et le second.

En effet, Huwaida Araf, qui n’était pas à bord du Mavi Marmara, mais d’un autre bateau de la flottille, affirme :

« J’ai été à la radio tout le temps pendant qu’il y a eu des communications. Mon bateau a été le le seul dans lequel c’est moi qui ai répondu, et non le capitaine et ils ont tous répondu d’une manière très professionnelle ».

De plus, explique-t-elle, elle est certaine qu’elle n’a pas prononcé la phrase où il est question de l’autorisation des autorités portuaires de Gaza : cette phrase est extraite d’échanges par radio qui ont eu lieu lors d’une autre tentative de forcer le blocus, il y a un certain temps déjà.

presse_ne_pas_avalerIl n’a pas été question lundi (31/5) de l’autorisation d’entrer dans le port, car le bateau en était encore distant de plus de 100 miles nautiques au moment où la marine israélienne a donné injonction à la flottille de se dérouter.

L’armée israélienne – qui exerce une censure sur la presse de son pays – a confisqué tous les enregistrements qui se trouvaient à bord des bateaux, aussi bien ceux des journalistes que les autres, de sorte qu’il n’est pas possible de produire un document authentique.

La chose la plus claire, dans cette histoire, c’est que l’armée et le gouvernement israéliens mentent comme des arracheurs de dents, et que la presse occidentale se met, presque unanimement, à son service dans cette entreprise de désinformation systématique. Comme d’habitude.

 

On peut lire avec intérêt (mais en anglais) les commentaires sur le blog de Ami Kaufman, un Juif israélien d’origine américaine qui explique que, après des années de repli sur soi, sa famille vient de “sortir de sa coquille” et de descendre dans la rue “contre Bibi (Netanyahou) et tout ce qu’il représente”, ce qui lui a valu de se faire insulter – “traître », “antisémite”, “enculé”, … – par de distingués contre-manifestants de droite.

Il semble, à le lire, que le caractère outrancier de la propagande gouvernementale israélienne – notamment lorsqu’elle a affirmé que les pauvres petits soldats israéliens en recherche d’affection ont été victimes d’une “tentative de lynchage” de la part des affreux terroristes islamistes assoiffés de sang juif (désolé pour le pléonasme) qui tentaient d’anéantir Israël en apportant de l’aide à la population de Gaza, n’ait pas été pour rien dans sa décision de sortir d’une certaine apathie politique très répandue dans la population israélienne (voir à ce propos l’analyse de Gideon Levy, en janvier dernier)

Le “lynchage”, rappelle-t-il, est ce que des commandos de voyous armés ont fait subir à un millier d’afro-américains, entre 1890 et 1964, “Les victimes de lynchage étaient désarmées et impuissantes, attaquées par des voyous. Comparer des commandos de l’armée israélienne à des gamins noirs de 12 ans pendus pour avoir regardé une femme blanche est obscène”.

L.D.

Print Friendly, PDF & Email