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Une autre (pré)occupation : Les leçons à tirer des Yéménites d’Israël (Amira Hass)

La violence et l’excentricité d’Uzi Meshulam, la diligence des militants politiques qui ont collecté des témoignages, le long travail de fourmi consacré aux recherches journalistiques, telles la série d’articles d’Igal Maschiach, en 1995-1996, et aujourd’hui, l’activité déployée par Amran, une ONG de militants mizrahim : Toutes ces personnes ont remué ciel et terre pour maintenir bien en vie et ne pas laisser enterrer le chapitre de l’enlèvement des enfants du Yémen, de l’Orient et des Balkans. Nous leur sommes tous redevables d’une dette pour avoir déblayé plusieurs couches supplémentaires d’un passé sombre et dérangeant de l’histoire d’Israël à ses débuts.

Enfants de Yemen

Des enfants juifs yéménites dans un camp de transit à Aden attendent leur transfert vers Israël, en décembre 1949. (Photo: David Eldan/GPO)

Et pourtant nous entendons les sceptiques, les moqueurs, les cyniques s’en prendre aux plaignants les plus farfelus, ceux que l’on peut qualifier de bizarres ou de cinglés. Mais voici ce qui permet de rejeter plus facilement les faits : les hôpitaux, les médecins, les infirmières et les ambulanciers, l’administration des ma’abarot (camps de transit) et les diverses organisations caritatives impliqués dans la disparition ou l’escamotage des enfants en bas âge, principalement ceux des immigrés nouvellement arrivés du Yémen, dans les premières années de l’État.

Des couches profondes de racisme, d’ignorance et d’insensibilité ont permis les enlèvements, qui reposaient sur une conviction interne arrogante de ce que les sentiments des diverses « personnes de peau sombre » étaient différents, inférieurs ; que la perte d’un enfant ne pouvait les faire souffrir autant que nous, qu’un enfant de plus ou de moins ne fait aucune différence, pour ces personnes.

Comme c’est familier : Des gens si différents de nous racontent des histoires bizarres, qui ne cessent de se répéter, un peu comme s’ils les avaient copiées les unes sur les autres. Sans preuves, sans documents écrits ni photos, sans statistiques qui reflètent la modernité, sans qualification universitaire ni grade de lieutenant-colonel. Comment espèrent-ils que nous puissions les croire ? Tout cela semble imaginaire, teinté d’ignorance, de désorientation, d’hystérie. On a également fait appel à la logique : Est-il possible qu’un médecin juif ait pu dissimuler des bébés à leurs parents juifs pour la seule raison qu’ils parlaient hébreu avec un accent guttural ? Est-il possible qu’une responsable compatissante d’une organisation de femmes sionistes ait pu mentir et dire aux mères que leurs fillettes étaient mortes ?

Les récits personnels qui se répètent à propos d’une injustice inconcevable sont interprétés par erreur comme des récits de victimes. Mais, dans leur présentation non académique et leur langage non juridique, ils racontent l’histoire d’un modèle suprémaciste de pensée et de comportement. Ils le soumettent à une analyse sociologique, anthropologique et criminologique très éloignée de la moralité que ce modèle s’auto-attribue.

Le pouvoir hégémonique – la classe sociale qui prend les décisions et est identifiée à la norme et au comportement adéquats dans tous les domaines de l’existence, et qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour conserver sa position centrale – n’apprécie pas qu’on l’analyse. Il s’est habitué à se considérer comme son propre analyste autorisé, l’observateur disposant des outils scientifiques pour le faire, l’entité qui crée l’information et les idées, le sujet qui analyse l’autre. C’est de cette façon qu’il reste le pouvoir hégémonique.

Des femmes ont également fait état de leur vécu et d’autres en parlent toujours. C’est ainsi que sont apparus les mouvements de libération des femmes : Elles savaient que les cas individuels n’étaient pas un hasard, mais une généralité. L’accumulation d’expériences personnelles similaires esquissait un modèle de pensée et de comportement des hommes en tant qu’individus et en tant que classe supérieure qui gardait les femmes comme une propriété privée et publique : par la violence, par la douce oppression, par le viol et l’exploitation sexuelle, en leur refusant des droits économiques, en leur refusant l’enseignement, tant des livres saints que du savoir, en exploitant leur force de travail non rémunéré à la maison et dans les champs, et, après cela, en leur payant des salaires dérisoires dans les usines ou les bureaux.

Ici aussi, l’attitude qui prévalait à l’égard de ces récits était une attitude de négation et de mépris. Elles sont hystériques, elles ne comprennent pas ce qui est bon pour elles, elles ne sont pas conscientes de leurs limites. Et, ensuite, étaient venues des enquêtes qui allaient confirmer ces récits. Dans nos sociétés développées, une minorité de 50 pour 100 fait toujours l’objet d’une infériorité économique et politique, et les femmes sont toujours présentées comme des objets sexuels et décoratifs commercialisables. Mais les fissures qui sont apparues dans la domination masculine s’élargissent de plus en plus.

Les Palestiniens eux aussi ont parlé de leur vécu et en parlent encore. Les massacres de 1948, les expulsions massives suivies de « petites expulsions », les camps de travail pour prisonniers de guerre, l’infiltration des services de sécurité du Shin Bet dans la société, les massacres de 1956, la torture, l’élimination de familles entières à coups de bombes et de missiles en 2009, 2012, 2014, le vol des terres et de l’eau. Et la liste ne cesse de s’allonger.

L’accumulation des récits esquisse un modèle de pensée et d’action de société colonialiste d’implantation qui a travaillé à plein rendement de 1948 à nos jours. Toutes les parties constituantes de la société sont impliquées : les femmes, les hommes, les mizrahim, les ashkénazes, les colons et les gens de Tel-Aviv, la communauté religieuse orthodoxe ultra-nationaliste et ceux qui furent religieux jadis.

Suprémacistes ou pas, épaule contre épaule, lorsque nous sommes confrontés aux Palestiniens, nous sommes une seule masse aux intérêts communs, et nous nous cachons à nous-mêmes la signification des faits. Au mieux, les histoires (cette fois, un jeune homme atteint du syndrome de Down – trisomie 21 et tué par des soldats ; une autre fois, des soldats anonymes qui ont criblé de balles une voiture transportant des enfants ; et, au beau milieu de tout cela, une réduction de 50 pour 100 de la fourniture d’eau par la société nationale de l’eau Mekorot) sont qualifiées d’incidents isolés. Jamais comme des éléments d’une méthode et d’un modèle planifiés.

Dans un scénario pire, ce n’est que lorsque les commandants de l’armée israélienne ou des preuves et statistiques ayant échappé au ministère de la Défense fournissent des confirmations que ces histoires sont qualifiées de correctes et donnent lieu à tout un travail d’enquête journalistique, lequel disparaît bien vite de la circulation, lui aussi.

Dans le pire et le plus habituel des cas, les témoignages et récits palestiniens ne font aucune impression sur l’entendement collectif israélien et ils ne sont repris dans aucun examen rationnel de la situation. Et c’est ainsi que le pouvoir hégémonique peut se lamenter : Regardez-moi, je suis une victime.


Publié le 4 juillet 2016 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Lisez également : Des dizaines d’années plus tard, la disparition d’un millier d’enfants en Israël reste un mystère 

Amira HassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

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