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Une année d’atrocités en Palestine

Maureen Clare Murphy

Abd al-Rahman Ahmad al-Dabbagh avait seize ans, et il avait demandé à un de ses amis de le prendre en photo pendant une manifestation de protestation, à proximité de la limite entre Gaza et Israël, le mois dernier. Quelques minutes plus tard, il y eut une explosion. L’adolescent a été atteint par le tir direct par un soldat israélien d’une fusée éclairante, et il est mort instan­tanément. C’est ce qu’a mis en évidence une enquête menée par le groupe de défense des droits humains Al-Haq.

Abd al-Rahman a été vu gisant sur le sol, et sa tête était en feu”, dit le rapport de Al-Haq sur cet “incident”. “Ses amis, sous le choc, se sont précipités pour l’aider, mais les soldats israéliens les ont mis en joue avec leurs armes, et les ont avertis que quiconque tenterait de s’approcher de lui subirait le même sort.

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Le jeune homme est l’un des 21 Palestiniens qui ont été tués pendant qu’ils manifestaient à proximité de la soi-disant “zone tampon” à l’intérieur de Gaza, au cours de l’année écoulée.

Les manifestations se sont répétées de semaine en semaine depuis octobre [2015], qui a marqué le début d’une nouvelle phase de confrontations – souvent mortelles – entre Palestiniens et forces israéliennes.

Soulèvement et répression

Les vagues continues de protestations et de violences se sont surtout multipliées après qu’Israël ait mené des incursions et des agressions sur le site de la mosquée al-Aqsa, à Jérusalem-Est occupée. L’épicentre de la confrontation s’est ensuite rapidement déplacé vers Hébron, autre ville de Cisjordanie occupée où Israël étend ses colonies au cœur des quartiers palestiniens.

Des incidents mortels se sont depuis lors produits à des checkpoints et autour des colonies [juives] dans toute la Cisjordanie, où depuis des décennies Israël impose une occupation militaire agressive, afin d’étendre son entreprise coloniale d’implantation de sa propre population, et réprime violemment toute résistance palestinienne.

En réplique, Israël a multiplié le nombre de Palestiniens emprisonnés au cours de la dernière année, et parmi eux des enfants et des détenus [“administratifs”] sans procès ni mise en accusation [1]. L’occupant a imposée un nombre croissant de bouclages de zones de la Cisjordanie, et d’autres punitions collectives telles que les démolitions de maisons à caractère punitif, visant les familles de Palestiniens accusés d’attaques contre des Israéliens.

Ceci s’ajoute à la répression qui est la réalité quotidienne des Palestiniens qui vivent sous le joug suffocant de l’occupation israélienne.

Israël a aussi retenu les dépouilles mortelles de douzaines de Palestiniens supposés avoir mené des attaques, empêchant ainsi leurs familles de leur donner une sépulture digne et de réaliser une autopsie permettant d’obtenir des informations qui auraient été susceptibles d’être utilisées devant la Justice. Quand des corps ont finalement été restitués, Israël a imposé de sévères restrictions quant au lieu et au moment de l’ensevelissement et quant au nombre de personnes autorisées à y assister.

250 Palestiniens tués

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Depuis octobre 2015, plus de 250 Palestiniens et un citoyen jordanien ont été tués par les forces israéliennes en uniforme, par des “gardes de sécurité” privés et par des civils armés, selon un décompte établi par Al-Haq. Durant la même période, 35 Israéliens et deux étrangers ont été tués, selon Amnesty International. Parmi eux figure une jeune fille poignardée dans son habitation, à l’intérieur d’une colonie, et quatre Israéliens qui ont été abattus au cours d’une attaque contre un établissement huppé de Tel Aviv, attribuée à deux cousins habitant Hébron. Certains Israéliens ont aussi été tués par des “tirs amis”.

En outre [à Beer-Sheva], un réfugié érythréen est mort après avoir été abattu et lynché par une foule d’Israéliens, dont certains en uniforme, qui l’avaient pris par erreur pour un assaillant, après qu’un soldat ait été tué par des tirs à un arrêt d’autobus. Un Soudanais a aussi été blessé mortellement après avoir prétendument poignardé un soldat.

Beaucoup des Palestiniens tués l’ont été au cours de manifestations ou durant les raids de l’armée d’occupation dans les camps de réfugiés, les villes et les cités de Cisjordanie. Mais la majorité d’entre eux – plus de 150 selon Amnesty – ont été tués au cours “de prétendues attaques, de tentatives d’attaques ou d’attaques effectives … contre des soldats, des policiers ou des civils israéliens”.

Ces Palestiniens, tués au cours de prétendues attaques, additionnés avec ceux qui ont trouvé la mort au cours des mani­festa­tions de protestation ou des raids de l’armée et des attaques aériennes, étaient dans une proportion écrasante des jeunes.

L’organisation “Defense for Children International – Palestine” affirme que plus de 50 filles et garçons figurent parmi ceux qui ont été tués en Cisjordanie, ce qui signifie donc qu’au moins un Palestinien sur cinq tué depuis octobre 2015 était un enfant.

Une nouvelle phase de résistance

Les événements de l’année écoulée représentent une nouvelle phase dans la résistance à l’occupation, en dehors de toute direction d’un parti ou d’une organisation.

Les jeunes protestataires, nés après la signature des accords moribonds d’Oslo entre Israël et la direction palestinienne, dans les années 1990, ont rejeté le statu quo imposé par l’Autorité Palestinienne et sa collaboration tactique avec Israël dans le but d’arrêter ceux qui défient l’occupant. Des leaders étudiants loyaux au parti du leader de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas figurent parmi ceux qui ont trouvé la mort au cours de manifestations.

Les Palestiniens auteurs d’attaques ont agi seuls, ou en petits groupes, indépendamment de tout commandement de fractions armées. Leurs armes étaient la plupart du temps des couteaux de cuisine ou des automobiles, et ce n’est que dans une faible proportion des cas que des Palestiniens ont tiré des coups de feu sur des Israéliens. Certains de ceux qui dispo­saient d’armes à feu étaient des membres de forces de sécurité de l’Autorité Palestinienne [de Ramallah].

Dans un seul cas, un engin explosif a été dépose dans un autobus à Jérusalem, et il a fait 20 blesses. Le suspect de cette attaque est un jeune homme de 19 ans habitant dans un camp de réfugiés de Bethléem, et il a péri à la suite de blessures causées par l’explosion.

Cependant, beaucoup de ceux qui ont été tués au cours de ce qu’Israël a déclaré être des attaques, n’avaient en réalité tenté aucune attaque du tout au moment où ils ont été tués, et dans certains cas cela a même été admis par Israël. Amnesty a mis en évidence “un schéma de tueries illégales menées à bien par les forces israéliennes”, qui avaient commencé le 22 sep­tem­bre 2015 par le meurtre de Hadil Hashlamoun, 18 ans, à un checkpoint dans la ville occupée d’Hébron.

Ces tueries illégales incluent des cas … où les forces israéliennes ont fait un usage délibéré d’une violence mortelle contre des Palestiniens qui ne constituaient pas, ou plus, une menace imminente pour la vie de soldats, de policiers ou de civils israéliens”, estime Amnesty.

Exécutions extra-judiciaires

Les organisations de défense des droits humains ont relevé dans le chef du gouvernement israélien au moins vingt cas de “tueries manifestement illégales de Palestiniens, y compris 15 cas de possibles exécutions extra-judiciaires, réalisées par les forces israéliennes”, au cours de l’année écoulée.

Parmi ces cas, celui de Hashlamoun, dont la mort – selon Amnesty – “devrait faire l’objet d’une enquête en tant que possible exécution extra-judiciaire”.

Parmi les autres cas qui, aux yeux d’Amnesty, appellent une enquête de cette nature, figure la mort le 26 octobre 2015 de Saad Muhammad Yousif al-Atrash, 20 ans, dont la police israélienne a affirmé qu’il avait tenté de poignarder [un Israélien]. Un témoin a contredit cette affirmation, affirmant à Amnesty que le jeune homme avait été arrêté par un soldat qui lui avait demandé de produire sa carte d’identité. Alors qu’il plongeait la main dans sa poche pour sortir sa carte, il avait été abattu par un autre soldat, qui se trouvait derrière lui. Le témoin a ajouté que le jeune homme était resté sans soins pendant 40 minutes [avant de mourir].

Selon le droit international, l’obligation de fournir une assistance médicale aux blessés est une obligation de base, et l’abstention de le faire – particulièrement quand il s’agit d’une abstention volontaire – est une violation de l’interdiction de la torture et des autres traitements cruels, inhumains et dégradants”, rappelle Amnesty. “En tant que telle, l’abstention de prodiguer des soins médicaux devrait faire l’objet d’une enquête pour agissements criminels”.

Les soins médicaux ont été refusés à des blessés Palestiniens, ou du personnel soignant a activement été empêché de les prodiguer, dans de nombreux cas au cours des douze derniers mois. Une vidéo d’un incident montre deux Palestiniens gravement blessés qui se sont vidés de leur sang sans recevoir de soins, tandis qu’au même moment [et au même endroit] un soldat israélien recevait quant à lui des soins appropriés.

Dans un autre cas, des témoins ont rapporté Amnesty que Maram Salih Hassan Abu Ismail, 23 ans, manifestait encore des signes de vie pendant une trentaine de minutes après qu’elle ait été abattue, ainsi que son frère âgé de 16 ans, alors qu’elle tentait de franchir le checkpoint militaire de Qalandiya, en avril. “Les forces israéliennes n’ont fourni aucune aide médicale et ont empêché une ambulance palestinienne d’accéder à la scène”, affirme Amnesty.

Abu Ismail et son frère, Ibrahim Taha, 16, ont tous deux succombé à leurs blessures sans être secourus.

Un citoyen des États-Unis exécuté ?

Quoiqu’une enquête concernant ces meurtres ait été clôturée, Israël a émis successivement plusieurs interdiction de publi­cation (“gag orders”) concernant les images montrant les derniers instants de la vie de Abu Ismail et de Taha, tout comme est interdite la diffusion des images montrant la scène du coup de feu fatal dont fut victime Mahmoud Shaalan, 16 ans, qui possédait à la fois la nationalité palestinienne et celle des États-Unis.

Tout comme dans le cas du frère et de la sœur abattus du checkpoint de Qalandiya, Israël a affirmé que Shaalan avait tenté de poignarder des soldats au moment où il fut tué, dans un village des environs de Ramallah, en février. Mais un témoin a certifié à l’organisation de défense des droits humain israélienne B’Tselem que Shaalan avait seulement voulu franchir le checkpoint, et avait été repoussé par les soldats. “Alors qu’il s’éloignait des soldats et se trouvait déjà à une certaine dis­tance, l’un d’entre eux a tiré sur Mahmoud Muhammad Ali Shaalan à environ trois reprises. Il est immédiatement tombé sur le sol, et les soldats se sont alors approchés et lui ont tiré deux balles supplémentaires, selon le témoin”, écrit Amnesty.

Une autopsie a établi qu’aucune balle n’a été tirée à courte distance, ce qui remet sérieusement en question l’affirmation d’Israël selon laquelle le jeune homme était en train de commettre une tentative de poignarder des soldats au moment où il a été tué. Amnesty estime que ce cas doit faire l’objet d’une enquête, compte tenu de la suspicion d’exécution extrajudiciaire.

Quinze organisations de défense des droits humains et des libertés civiles, de solidarité avec la Palestine et des églises appellent l’administration Obama à enquêter sur cette affaire [compte tenu du fait qu’il s’agit d’un citoyen étatsunien – NDLR].

Une seule mise en examen

Des enregistrement vidéo ont été diffusées qui montrent divers autres incidents dont Amnesty considère qu’il s’agit appa­rem­ment d’exécutions illégales, parmi lesquelles :

  • le tir fatal contre une femme de 72 ans, Tharwat al-Sharawi, alors qu’elle conduisait son automobile à allure réduite, de sorte que des soldats ont pu s’écarter de sa trajectoire avant de l’asperger de balles;
  • le meurtre d’une jeune femme de 19 ans, Fadi Alloun, qui a été poursuivie par une foule d’Israéliens qui réclamaient sa mort;
  • le tir à courte distance contre Mahdi al-Muhtasib, 23 ans, alors que, blessé, il gisait sur le sol, se tordant de douleur;
  • le tir mortel, par un policier volontaire, contre Bashar Masalha, 22 ans, à l’incitation des spectateurs de la scène, après qu’il ait tué un touriste étatsunien à Jaffa;
L'unique soldat poursuivi pour avoir tués de sang froid un Palestinien blessé, qui ne représentait aucune menace, a été nommé “homme de l'année” par un hebdomadaire, qui lui a consacré sa couverture.

L’unique soldat poursuivi pour avoir tué de sang froid un Palestinien blessé, qui ne représentait aucune menace, a été nommé “homme de l’année” par un hebdomadaire, qui lui a consacré sa couverture.

Néanmoins, Amnesty ne dénombre qu’une seule mise en accusation d’un soldat israélien en lien avec les exécutions de douzaines de Palestiniens au cours des douze derniers mois. Elor Azarya  a été accusé d’homicide après la diffusion d’une vidéo qui le montre alors qu’il tire sur Abd al-Fattah Yusri al-Sharif, 21 ans, qui gisait sur le sol après avoir été blessé par un autre soldat. A la suite de ces poursuites, la classe politique israélienne a apporté son soutien à Elor Azarya, et il est devenu un héros national.

Alors qu’Israël a refusé de publier la totalité des règles qui sont d’application pour que ses militaires aient le droit d’ouvrir le feu, il ressort des déclarations de témoins au cours du procès Azarya qu’il est banal que les soldats israéliens tirent dans la tête des Palestiniens blessés.

Depuis 2000, il n’y a eu qu’un tout petit nombre de soldats faisant l’objet de poursuites pour avoir tué des Palestiniens, a écrit le quotidien Haaretz [2]. Al-Haq note que “depuis 1987, aucun soldat ou officier israélien n’a été condamné pour avoir volontairement causé la mort d’un Palestinien dans [les territoires palestiniens occupés]”. Aussi longtemps que les armes et les dollars continueront à couler à flots, et que le gouvernement israélien bénéficiera d’une totale impunité garantie par ses puissants alliés, les organisations de défense des droits humains continueront leur pénible tâche de recensement des noms des Palestiniens victimes [d’exécutions sommaires] et des circonstances de leurs morts aussi violentes qu’injustifiables.

Maureen Clare Murphy               


Cet article a été publié par The Electronic Intifada le 30 septembre 2016. Traduction : Luc Delval

[1] un prisonnier détenu sans mise en accusation ne peut pas se défendre, puisqu’il ignore de quoi on l’accuse. La détention administrative peut être prolongée pendant des mois. Quant aux procès, en Cisjordanie les Palestiniens (contrairement aux Israéliens) sont jugés par des cours militaires, qui prononcent des condamnations dans la quasi-totalité des cas au terme de procès expéditifs. Dans de nombreux cas, il n’y a pas de procès car en échange d’aveux extorqués (parfois sous la torture) l’accusation consent à abandonner une partie des charges…qu’elle avait elle même inventées, et la peine est “négociée” (une négociation aussi équilibrée et loyale que celle que la “communauté internationale” cherche à imposer en vue d’un “accord de paix”).  – NDLR
[2] Et faut-il rappeler que l’actuel ministre israélien de l’Éducation, Nafatali Bennett, qui a une responsabilité personnelle directe dans un massacre de civils au Liban en 1996, a déclaré “J’ai tué beaucoup d’Arabes dans ma vie, il n’y a aucun problème avec ça”.

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