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Une activiste palestinienne informe le monde via les médias sociaux

Mugoli Samba

Rana Nazzal parle de ce à quoi ressemblent les récits de protestation et de revendication en Palestine.

Rana Nazzal rédige des chroniques sur la vie en Palestine aujourd’hui, à l’ère de la digitalisation. Venue de Syrie et réfugiée au Canada dans les années 1990, cette artiste et activiste de 26 ans a revendiqué sa nationalité palestinienne en 2008. En 2011, elle s’est installée dans la ville cisjordanienne de Ramallah et, depuis, ses allées et venues sont fréquentes. Les plates-formes de médias sociaux de Nazzal proposent des comptes rendus percutants sur la vie et la résistance sous l’occupation. Dans l’une de ses vidéos, elle filme un photographe qui a été abattu lors de la Grande Marche du Retour, en mai dernier, et elle rappelle aux personnes qui la suivent que commémorer 70 ans de déportation a son prix. Ici, elle nous parle de protestation et de revendication dans la narration palestinienne.

De la façon dont les Canadiens perçoivent les Palestiniens

Les personnes avec lesquelles j’ai été en interaction au Canada ont souvent une vue orientaliste des Palestiniens. Ceux qui sont ignorants nous perçoivent comme des gens violents, irrationnels ou des terroristes. Mais même chez les nombreuses personnes qui ont de la sympathie pour notre cause, nous sommes considérés comme des victimes sans recours, poussées à la résistance par le désespoir et qui ont besoin d’être secourues. Le problème, avec cette vision étriquée, c’est qu’elle gomme toute la gamme de voix et d’identités qui sont les nôtres ici en Palestine – c’est une vision qui requiert davantage la pitié que la solidarité. La Palestine est un combat pour l’autodétermination, et ce combat commence par l’écoute des voix de ceux qui sont prêts à remodeler la nation et à soutenir le droit des Palestiniens à résister.

Des raisons pour lesquelles les Palestiniens protestent

Nous protestons pour de nombreuses raisons. Parfois, protester est l’une des seules choses que l’on peut faire quand la colère et la consternation s’accumulent en vous. Les protestations sont une partie effective de l’équation qui constitue notre résistance. Sans elles, les forces d’occupation ne sauraient pas que les gens n’acceptent pas leur présence ici. Les Palestiniens mènent une résistance non violente depuis des décennies. Ces méthodes sont utilisées depuis le début de l’apartheid israélien. Certaines, nous les avons créées, d’autres, nous les avons adaptées en les reprenant à des mouvements non violents du monde entier. Pour l’instant, la résistance active en Cisjordanie se fait sans armes. C’est une non-violence active qui revêt de nombreuses formes et, dans son essence, elle entend bien déranger – ce n’est pas ce à quoi la plupart des gens pensent quand ils entendent les mots « non-violence ».

Du prix de l’activisme

Pour les jeunes Palestiniens, s’organiser a été rendu de plus en plus malaisé à la fois par le gouvernement palestinien et par la force occupante israélienne. La plupart des dirigeants organisateurs finissent par se retrouver en prison, parmi eux, des dirigeants estudiantins et des présidents de corps estudiantins. Par exemple, la police secrète israélienne a récemment fait une descente à l’Université de Birzeit, en Cisjordanie, pour arrêter l’un des membres du corps estudiantin. Pour cette raison, des groupes plus restreints et des types spontanés de résistance prennent forme en lieu et place. Ils constituent un beau témoignage de la façon dont les gens continuent à s’organiser – même sous une surveillance intense, sous la menace d’être arrêté, avec le risque de blessure, voire de mort. Ils découvrent des manières, encore et toujours, de continuer à riposter.

De la protestation

Je me rends toujours aux manifestations en tant que protestataire. Parfois, j’emporte ma caméra, d’autres fois, j’emporte des fournitures médicales, comme des tampons imbibés d’alcool, afin d’aider ceux qui sont touchés par les gaz lacrymogènes. Je puis même avoir l’intention d’écrire un article par la suite. Mais, quelles que soient mes motivations, une décision consciente que je prends, c’est de toujours y être en tant que protestataire.

De l’activisme via les médias sociaux

Je me suis mise à utiliser Twitter intensément en 2011 pour faire savoir ce qui se passait, en temps réel, lors des protestations et des actions. D’autres jeunes Palestiniens et moi-même avons mis sur pied un réseau de personnes du monde entier qui étaient intéressées de savoir ce qui se passait sur le terrain. Nous avons utilisé ces réseaux pour monter des twitterstorms afin de soutenir les prisonniers politiques en grève de la faim.

De la perspective

Lors des manifestations, les journalistes (je puis être perçue comme l’une d’entre eux en raison de ma caméra) ont souvent la permission de se tenir derrière les soldats. Je l’ai fait à quelques reprises il y a des années mais, plus tard, j’ai décidé que je ne voulais plus de photos prises du point de vue des soldats. Nous devons présenter les événements en cours d’une façon qui honore réellement les voix de ceux qui sont le plus affectés. Bien que je rapporte encore les événements que je vois autour de moi, de ces jours-ci, j’essaie de faire agir mes médias sociaux comme un reflet aux facettes multiples de moi-même et de ma communauté. C’est simple, mais c’est radical, parce que notre existence en tant qu’être humains complexes est si souvent niée.

Du pouvoir du langage

Rapporter des choses avec justesse signifie également modifier la façon dont nous écrivons sur la Palestine. Nous ne disons pas « balles en caoutchouc », mais « balles en acier enrobé de caoutchouc », puisque c’est ce qu’elles sont, en fait. Nous ne disons pas « heurts, affrontements » (clashes), nous disons « protestations ». Nous ne disons pas « le conflit palestino-israélien » parce que ce n’est pas un conflit. C’est une occupation militaire, un siège militaire, un système d’apartheid. Il existe de nombreux mots que nous pouvons utiliser, mais le mot « conflit », si souvent utilisé dans les médias, n’est pas celui qui convient. 1

Du journalisme local

Il est important que nous, Palestiniens, rapportions les événements d’une certaine façon, parce que les journalistes étrangers pratiquent souvent un type nonchalant de reportage. Parfois, ils rapportent des événements sans contextualisation et n’examinent pas les raisons plus profondes derrière les choses qui se passent. Beaucoup ont interprété la Grande Marche du Retour du 15 mai comme « des gens protestant contre l’ouverture de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem », ce qui a délimité les protestations comme ayant débuté et fini avec la décision de Trump. Mais ce n’est tout simplement pas vrai. La décision de Trump constituait un pas dans la très longue histoire du nettoyage ethnique qui a eu lieu à Jérusalem. La Grande Marche du Retour ne considère pas seulement cet événements, mais c’est une protestation de plusieurs semaines, toujours en cours, qui lutte pour le droit au retour des réfugiés à Gaza, dans le monde entier et ici, en Cisjordanie. Le droit au retour qu’on leur refuse depuis 1948.

Des sanctions

La dernière manifestation à laquelle j’ai assisté était historique. Le 11 juin 2018, plus de 2 000 personnes sont descendues dans les rues de Ramallah pour réclamer la fin des sanctions punitives contre Gaza – des sanctions imposées non pas uniquement par Israël, mais aussi par l’Autorité palestinienne (AP). Les masses sont sorties en soutien de nos gens à Gaza, mais ç’a également été l’une des plus importantes manifestations à crier honte à notre propre gouvernement, l’AP, qui a poursuivi la coordination sécuritaire avec Israël et qui ne peut pour ainsi dire rien faire, sans l’approbation d’Israël.

De l’actuel gouvernement

Sous le pouvoir de l’AP, les colonies illégales israéliennes ont continué à se développer, le mur de l’apartheid est toujours en construction, les terres palestiniennes continuent à être annexées et la liberté de mouvement est de plus en plus restreinte – même les responsables de notre gouvernement ont besoin d’autorisations israéliennes pour sortir et entrer dans le pays et un tiers de notre conseil parlementaire est actuellement emprisonné en Israël. En continuant à jouer dans cette façade de « gouvernement palestinien », l’AP est devenue complice des crimes perpétrés par Israël et a contribué aux divisions imposées à notre peuple. Ils sont des milliers à avoir chanté pour l’unité au-delà des divisions géographiques et au-delà des factions politiques.

Du futur

La réalité des personnes qui participent à la résistance populaire créative est souvent gommée et remplacée par l’image homogène attendue par ceux qui suivent les choses de l’extérieur. Si la manifestation du 11 juin peut être un signe, je crois que bien des Palestiniens sont prêts pour un mouvement unifié et divers en même temps et, ici, je veux dire un mouvement qui représente les Palestiniens partout – dans la diaspora, dans les camps de réfugiés, en Cisjordanie, à Gaza et ceux qui détiennent la citoyenneté israélienne et qui vivent comme des citoyens de seconde classe. Nous formons des mouvements populaires cohésifs qui se soulèvent contre tous les obstacles à notre libération.

De la réponse à son travail

Les mouvements surprenants des jeunes de couleur, des homosexuels, des transsexuels, des travailleurs, des prisonniers et des étudiants que j’ai organisés en même temps au Canada pour qu’ils suivent nos mouvements en Palestine, et un aperçu de ce à quoi ressemble l’occupation de tous les jours. Les réfugiés palestiniens de la diaspora m’envoient des messages pour me dire qu’ils me sont reconnaissants des images de la terre, des arbres fruitiers et des couchers de soleil. Les Palestiniens à Gaza, qui ont rapporté sur les médias sociaux chaque pas de la Grande Marche du Retour, nous voient manifester afin de les soutenir et de leur adresser des messages chaleureux. Parfois, je dis seulement à quel point je me sens désespérée ou fatiguée. Je pense que cela rend les choses plus réelles, plus racontables. Mes médias sociaux reflètent la vie en Palestine – nous construisons l’unité et résistons à la division, nous vivons notre deuil, nous nourrissons notre colère, nous nous organisons, rions, pleurons, cultivons notre espoir et apprenons les uns des autres. Et nous découvrons des manières, encore et toujours, de continuer à riposter.

L’interview a d’abord été condensée pour plus de clarté.


Publié en juin 2018 sur UCObserver
Traduction : Jean-Marie Flémal

Vous pouvez suivre Rana Nazzal sur Facebook ou Twitter

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Notes   [ + ]

1. Lisez aussi à ce propos : « Massacre de Gaza : Reprenons le contrôle des récits » de Karim Kattan