Dans l'actu

Un restaurant juif objet de menaces et dégradations répétées. Mais personne ne hurle à l’antisémitisme…

Imaginez que des Juifs veulent ouvrir un restaurant, et qu’avant même l’inauguration ils reçoivent des menaces répétées : “On va vous foutre le feu !”, “Vous n’avez rien à faire ici”, et autres amabilités… Puis la vitrine est cassée, un système d’aération saboté… Quel tollé, justifié, cela doit susciter dans la presse ! 

La première fois que nous avons essayé d’ouvrir c’était le 19 novembre”, raconte une des propriétaires à un journaliste. “Depuis, ils ont brisé notre vitrine et ont déjà démonté l’appareil de ventilation qui protège nos travailleurs de l’exposition à la fumée. Des professionnels viendront mercredi pour le réparer pour la cinquième, et j’espère dernière fois”.

Reut Cohen : “si les vandales étaient arabes…”

Mais l’exploitation du restaurant a été sérieusement perturbée : depuis que la hotte aspirante a été endommagée,  “un nombre considérable de travailleurs de la cuisine sont partis parce que la fumée commençait à pénétrer dans leurs yeux et leurs gorges”, raconte la patronne. “Je me suis retrouvée avec une petite équipe de personnes qui ont d’une manière ou d’une autre accepté de rester avec moi dans cette guerre”.

Comme qualifier cette histoire, sinon de manifestation virulente d’un antisémitisme hors de contrôle ?

Pourtant, vous n’avez rien lu de tel dans la presse, qui habituellement raffole de ce genre d’affaires.

L’explication est simple : ça ne se passe ni à Molenbeek ni à Sarcelles, mais à Jérusalem. Et les agresseurs sont aussi juifs que leur cible. Sans doute même pensent-ils l’être davantage, ou mieux, car il s’agit d’ultra-orthodoxes.

Les  motifs de leur agressivité sont relativement simples à résumer : le restaurant, situé tout près de la synagogue de la  “Chabad House” sur la route de Jaffa 1, sert une nourriture “à l’américaine”, sans se préoccuper aucunement de la cacherout : non seulement on y mange du porc, mais en plus on y mélange le lait et la viande (fromage et bacon) 2, et qui plus est le resto est ouvert pendant le Shabbat.

Mais le plus grave, à coup sûr, c’est que le restaurant est exploité par un couple de lesbiennes, Reut Cohen et Romina Gonzalez, qui en sont propriétaires. C’est plus, beaucoup plus, que n’en peuvent supporter les ultra-orthodoxes de ce quartier de Jérusalem.

Depuis que les actes de vandalisme a été rapportés par les médias locaux de Jérusalem, il y a deux semaines, il semble que les agresseurs ont quelque peu fait profil bas. “Soudainement, ils disent que ce n’est pas grave que nous soyons un couple et que cela ne les dérange pas que nous vendions du porc”, dit Reut Cohen. “Ils prétendent que la seule chose qui les dérangeait était que le ventilateur d’extraction était dirigé dans leur direction. Je dois souligner qu’il s’agit d’une hotte aspirante très sophistiquée, avec des filtres et des silencieux, de sorte que la seule chose qui sort au bout de la cheminée c’est de l’air chaud sans odeur et sans fumée – donc ce n’est qu’un prétexte. L’air chaud monte, alors il est clair qu’ils nous attaquent non pas à cause de la hotte mais parce que nous sommes un couple de lesbiennes et parce que notre établissement n’est pas casher, et c’est ça qui les dérange”.

Ils ont cassé la vitrine, quatre plaintes ont été déposées, il y a eu des menaces, puis du vandalisme et du vol, et la police ne fait rien”, constate la restauratrice.

Avant qu’ils ne cassent notre vitrine, j’ai dit que je n’entrerais pas dans des batailles inutiles avec le voisinage ou les autorités. Je comptais particulièrement sur la police pour répondre énergiquement à nos plaintes concernant les menaces et le vandalisme. Mais si cela n’arrive pas, je me suis promis que je ne mettrai plus de gants et on se battra de toutes nos forces. La police, après tout, peut prendre des mesures pour que le vandalisme cesse !”, poursuit Reut Cohen.

Il est clair pour moi que cela n’arriverait pas si deux hommes possédaient l’établissement et pas deux femmes. Tout comme il est clair pour moi que si des Arabes venaient vandaliser, et non des ultra-orthodoxes juifs, ils auraient été battus, ils seraient pris en flagrant délit de vandalisme et ils auraient immédiatement rendu l’équipement volé”.

Un peu en désespoir de cause, la patronne du restaurant prépare “une grande manifestation”, avec notamment l’appui du parti de gauche Meretz. “Mon espoir est que peut-être une grande manifestation de protestation par des gens pour qui la justice est importante mènera finalement la police à faire quelque chose”, dit-elle.

En tous cas, une manifestation juive “progressiste” contre la violence juive réactionnaire à Jérusalem, ça méritera d’être vu…  Et, qui sait, peut-être un jour, puisque ce sont des gens “pour qui la justice est importante”, se préoccuperont-ils (et elles) d’autres violences dans leur ville, tout aussi ignorées par la police ? Après tout, ils vont devoir la partager, cette ville, quoi qu’il arrive.

L.D.                  


Source : “Pork, smoke or the lesbian owners: What’s really upsetting Haredim about this Jerusalem diner ?” par Roni Kashmin (Haaretz, le 22 décembre 2017)

Print Friendly, PDF & Email

Notes   [ + ]

1. La principale artère commerciale de la ville, où jusqu’ici il n’y avait aucun établissement non casher
2. En violation du principe «Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère», car qui sait si le lait avec lequel on a fabriqué le fromage ne vient pas justement de la mère du veau dont provient la viande du hamburger ?