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Les universités israéliennes estiment qu’un projet de code visant à interdire le boycott académique «bafoue les principes les plus fondamentaux de la liberté académique»

Les dirigeants israéliens aiment décidément beaucoup le mot “éthique”, pour le domestiquer au bénéfice de leurs politiques les plus douteuses. Ainsi, ce dimanche, nous apprend la lecture de Haaretz, un «groupe d’experts de l’enseignement supérieur» dirigé par le ministre israélien de l’Education (et de la diaspora juive), Naftali Bennett – qui est vraiment l’homme de la situation quand il s’agit d’éthique : c’est le politicien qui se vante d’avoir “tué beaucoup d’Arabes dans sa vie” et de ne pas voir en quoi cela pourrait être un problème – a adopté un “code d’éthique” qui vise à empêcher les universitaires israéliens d’appeler au boycott d’Israël, et plus largement à brider leur liberté d’expression dans le cadre de l’institution universitaire.

Naftali Bennett, fasciste, assassin fier de ses exploits, ministre de l’Education et de la diaspora juive, grand expert en éthique universitaire…

L’information, en soi, est révélatrice, car on imagine que si un ministre important – qui passe pour être un successeur potentiel de Netanyahou au cas où celui-ci serait contraint à la démission par ses ennuis judiciaires – ressent le besoin de réunir «groupe d’experts de l’enseignement supérieur» pour débattre de la question de l’appel au boycott au sein des universités israéliennes, c’est qu’elle a pris une certaine ampleur, ou à tout le moins qu’ils ont des raisons de craindre qu’elle le fasse bientôt 1.

Au surplus, si les milieux universitaires israéliens y adhèrent de plus en plus, quelle meilleure preuve pourrait-on donner du fait que le boycott, tel que la campagne BDS le propage à l’échelle mondiale, n’est pas de nature antisémite comme le soutiennent les défenseurs inconditionnels de la politique israélienne avec le renfort de quelques crétins plus ou moins intéressés ? Il paraît quand même difficile de soutenir que le corps académique israélien est truffé d’antisémites 2

Une manifestation contre le projet de “code éthique” gouvernemental, à l’université hébraïque de Jérusalem, en jiuin 2017 – Photo Olivier Fitoussi

En adoptant cette mesure et une liste d’autres principes, le sous-comité du Conseil de l’enseignement supérieur a écarté la version initiale d’un code d’éthique controversé rédigé par le philosophe favori du gouvernement israélien, le professeur Asa Kasher 3 à la demande de Bennett.

Les responsables des universités israélienne ont fermement résisté face à cette proposition, déclarant qu’ils n’accep­teraient pas d’être “utilisés comme une police de la pensée politique au service du gouvernement”. Il s’agit à leurs yeux du prolongement d’une “ligne malheureuse par laquelle le code éthique témoigne d’une sensibilité politique qui bafoue les principes les plus fondamentaux de la liberté académique”.

La version édulcorée du “code” que veulent imposer Bennett et les “experts” qu’il a appelés à la rescousse ne contient aucun appel direct et explicite à l’interdiction du boycott académique dans les colonies juives de Cisjordanie, mais vise à «interdire la discrimination, positive ou négative, des étudiants en fonction de leurs opinions politiques» et à «interdire la discrimination, positive ou négative, d’un membre du corps professoral ou d’un candidat pour un tel poste ou pour une promotion, en fonction de ses opinions politiques»

Il s’agit d’une tactique extrêmement classique, utilisée par exemple par les pouvoirs publics en France, consistant à invoquer les grands principes de non-discrimination envers les individus pour mieux perpétuer la discrimination systémique (et même dans le cas d’Israël, l’apartheid). La campagne BDS, il faut une fois de plus le rappeler, ne vise jamais des individus en tant que tels, mais les institutions et les politiques qu’elles soutiennent (et dont des individus se font les instruments).

Le quatrième principe contenu dans le “code” revu et corrigé interdit la “propagande de parti dans le cadre de l’enseignement”, et le cinquième interdirait de “présenter ou publier des documents” contenant “des opinions politiques ou personnelles [présentées] comme si elles étaient les opinions de l’institution”.

Le “comité d’experts” a également proposé d’interdire aux conférenciers de «tirer parti à tort de la plate-forme d’enseignement pour exhorter systématiquement et indûment une position politique qui dépasse clairement ce qui est requis par l’enseignement du cours dans son contexte plus large dans son domaine». Ce charabia semble signifier que les enseignants n’auraient plus le droit d’exprimer leurs opinions et devraient s’en tenir aussi strictement que possible au programme et rien qu’au programme…

Les mesures voulues par Bennett s’appliqueraient à la fois aux enseignants et aux administrateurs des universités.

La version originale du code d’éthique rédigé par Kasher, incluait des directives dans presque tous les domaines de la vie universitaire, y compris les activités sur le campus, les salles de cours, les publications et promotions, et a suscité de nombreuses protestations dans le monde académique.

Ce projet prévoyait par exemple qu’un conférencier «ne se permettra pas de s’écarter du programme et du domaine de l’unité académique, ni pour une activité politique, ni pour une exhortation similaire, au-delà d’une digression momentanée et insignifiante. Une digression significative, à des fins politiques ou une exhortation similaire, serait impropre et pourrait également constituer une utilisation abusive de [son] autorité».

Le Comité des dirigeants d’université avait qualifié ce code de “collection de règles dictées par le gouver­nement sur l’ensemble des activités académiques en Israël”. La “American Association of University Professors” (Association américaine des professeurs d’université) a également sévèrement critiqué le code de Kasher, déclarant qu’il nuirait à la démocratie israélienne.

Ou à ce qui en reste, dirons nous…

L.D.            

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Notes   [ + ]

1. En l’espèce, ce boycott concerne principalement, voire presque exclusivement, les institutions universitaires implantées par le gouvernement dans les territoires palestiniens occupés, c’est-à-dire essentiellement la pseudo-université de la colonie d’Ariel – NDLR
2. Quoique les préjugés anti-intellectuels dans les milieux gouvernementaux sont tels qu’on ne peut rien exclure – NDLR
3. Asa Kasher, professeur de philosophie à l’université de Tel-Aviv, a rédigé L’esprit de Tsahal (Rouakh Tsahal) en 1994, et présidé en 2001 à la mise jour du « code d’éthique » de l’armée israélienne. Il a par exemple défendu l’utilisation de civils comme “boucliers humains” par les troupes israéliennes  : « il y a des moments où l’utilisation de la population civile ennemie, pour limiter une situation potentiellement explosive, est non seulement moralement permissible mais est également susceptible de sauver des vies» (des vies juives, s’entend. Les autres, de toutes manières, l’armée israélienne s’en contrefout) a-t-il écrit.
Dans son récent ouvrage “The Secret History of Israel’s targeted assassinations” (Ed. Random House) l’auteur israélien Ronen Bergman rapporte que lors d’un débat interne aux milieux gouvernementaux israéliens à propos de la légitimité d’un éventuel assassinat du cheikh Yassin, leader du Hamas, Asa Kasher avait soutenu que “la distinction entre les échelons politiques et militaires [en matière d’assassinats “ciblés”]  que promeuvent les organisations internationales de défense des droits humains aurait mis Hitler à l’abri de toute attaque pendant une longue période. La distinction entre les échelons politiques et militaires est particulièrement suspecte lorsqu’il s’agit d’organisations terroristes” – NDLR

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