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Un Palestinien, père de trois enfants, abattu en rentrant du mariage d’un ami (Gideon Levy)

Gideon Levy et Alex Levac

« Nashat avait des enfants, c’était un homme d’un certain âge… Quelqu’un qui travaille en Israël avec un permis, qui n’a jamais participé à la moindre agitation, irait-il lancer des pierres sur des soldats ? », demande son père, Jamal.

art gideon levy

Mohammed et Jamal , les enfants de Nashat Asfour. Photo : Alex Levac.

Jamal, un beau garçonnet de six ans, porte attachée à une corde autour du cou une pièce de métal sur laquelle il a collé une photo de son père mort. Le mois dernier, l’homme a été tué par des militaires israéliens, sans raison apparente. Jamal est coiffé à la Justin Bieber. Son frère, Mohammed, cinq ans, colle trois bisous sur les joues des invités, sans avoir la moindre idée de qui ils sont ni d’où ils viennent. Lui aussi, est coiffé à la Justin Bieber.

Les deux frères sont vêtus de sweat-shirts identiques, noirs avec des bandes vertes phosphorescentes. Avec leur petite sœur de deux ans, ils sont les nouveaux orphelins du village cisjordanien de Sinjil.

Leur père, Nashat Asfour, travaillait dans un abattoir de volailles israélien du zoning industriel d’Atarot, à Jérusalem, sur la route de Ramallah. Muni d’un permis de travail pour Israël, il quittait sa maison chaque jour à 5 heures du matin, pour subir chaque fois l’épreuve du passage du check-point de Qalandiyah, et rentrait chez lui à la fin de sa très longue journée. En dehors de sa femme et de ses trois enfants, et de la pratique du volley-ball – l’équipe de Sinjil a été dans le temps championne de volley de la Cisjordanie – Asfour n’avait pas grand-chose dans la vie. Il passait le plus clair de son temps à l’abattoir ou dans le trajet pour s’y rendre et en revenir.

L’après-midi du 18 décembre, un vendredi, jour de repos musulman, Asfour assistait à la célébration du mariage d’un ami, dans la salle des fêtes du village. Elle est située dans la section la plus récente de Sinjil, non loin de la maison de son père, chez qui nous nous trouvons pour l’instant. Asfour vivait dans la section plus ancienne, plus pauvre. Il rentrait chez lui, après avoir apporté un cadeau au nouveaux mariés et mangé un morceau avec eux. Lui et son cousin, Thamar Asfour, marchaient dans la rue qui traverse la colline de Sinjil – l’élément le plus caractéristique de la topographie du village. Il était 16 h 20.

Deux heures plus tôt, une unité des Forces de défense israéliennes (*) composée de huit soldats de l’infanterie avait traversé le village du sud vers le nord, en passant par l’une des deux entrées de Sinjil. En cours de route, des jeunes villageois leur avaient jeté des pierres. Selon des témoins, les soldats avaient riposté par des tirs à balles réelles et par des grenades à bruit, sans guère recourir toutefois aux gaz lacrymogène. Un jeune homme, Ahmed Alwan, 26 ans, avait été blessé à la jambe pendant cette démonstration de force de l’armée au cœur même du village ; il avait été emmené en voiture privée à l’hôpital de Ramallah.

À ce moment, les militaires avaient quasiment terminé leur patrouille et ils étaient postés non loin de la route sortant de Sinjil, sur une étendue de grès proche des vestiges d’un entrepôt. La plupart des lanceurs de pierre s’étaient dispersés, il y avait moins de dix jeunes dans la rue, selon les témoignages.

Asfour marchait dans la rue, sur la partie supérieure de la colline. Les soldats étaient en vas, au pied de la colline, à 150 ou 200 mètres de là tout au plus. Quelques résidents leurs jetaient toujours des pierres – la plupart, mais pas toutes, n’auraient pu les atteindre.

Selon les témoins, Asfour ne participait pas aux jets de pierres qui, quoi qu’il en soit, ne représentaient absolument aucun danger pour les soldats. Quand il était passé loin au-dessus d’eux, près d’un mur de pierre (contre lequel se trouve aujourd’hui une cuvette de WC en morceaux, un peu comme si on avait voulu la disposer à la façon d’une œuvre d’art), un soldat avait tiré dans sa direction. Une seule balle. La balle lui était entrée dans l’estomac et était ressortie par le dos. Asfour avait dit à son cousin qu’il avait été touché – Thamar avait d’abord pensé qu’il plaisantait – après quoi, il s’était effondré. Thamar avait ôté la chemise de son cousin mais n’avait pas vu de traces de sang, hormis un petit trou dans l’estomac ; ce n’était qu’après l’avoir retourné qu’il avait vu du sang couler du dos d’Asfour.

Un ambulance du Croissant-Rouge qui attendait à proximité avait transporté rapidement Asfour à l’Hôpital gouvernemental de Ramallah. Il ne respirait plus et son cœur ne battait plus à son arrivée, mais les efforts de réanimation avait relancé les pulsations. Dans la salle d’opération, on lui avait administré dix transfusions, mais en vain.

Le Dr Khaled Hasib écrivit plus tard dans son rapport : « [Nashat Asfour] a été admis aux urgences après avoir été abattu par un soldat israélien, qui a tiré à balle réelle, selon ses proches. Il présentait une blessure d’entrée et une blessure de sortie. Énorme perte de sang, dégâts aux importants vaisseaux sanguins. Transféré à la salle d’opération et décédé à 20 h 30. »

Suite à la demande de Haaretz, le porte-parole des FDI a déclaré ceci : « Le 18 décembre, il y a eu de ‘violentes perturbations de la paix’ (sic, NdT) à proximité du village de Sinjil, au cours desquelles une unité de l’armée à tiré des coups de feu, comme c’est le cas dans la ‘procédure de soupçon de détention’ (d’armes, NdT). Nous avons reçu au cours de la journée un rapport palestinien sur cet incident mortel, mais le rapport médical ne nous est toujours pas parvenu. Il y aura une enquête sur les circonstances de l’incident après quoi les autorités judiciaires militaires décideront de la façon de procéder. »

Nous sommes allés là où les soldats se trouvaient et nous nous sommes également rendus à l’endroit où Asfour a été tué. On aperçoit la colonie de Shiloh sur la colline d’en face. Ma’aleh Levona est situé de l’autre côté et, dans la vallée plus bas se trouve la ville palestinienne de Turmus Ayya, coupée en deux par l’autoroute 60.

« C’était un homme très ordinaire », nous dit maintenant Jamal, le père de Nashat, très éprouvé. « Tout le monde dans le village l’aimait bien. » Peu après qu’il avait été abattu, quelqu’un avait appelé Jamal pour l’informer que son fils avait été blessé. Croyant qu’il ne s’agissait que d’une chose sans gravité – une blessure par balle enrobée de caoutchouc, par exemple – cela ne l’avait pas trop préoccupé. Mais, quelques minutes plus tard, le père avait découvert sur Facebook que Nashat était grièvement blessé. Il avait appelé le chauffeur de l’ambulance, qui lui avait dit que c’était une blessure grave, et il s’était rendu en toute hâte à l’hôpital. Au bout de quelques heures, on avait conseillé à Jamal de rentrer chez lui et de se reposer mais, en rentrant chez lui, il avait entendu des femmes qui pleuraient dehors. C’est alors qu’il avait compris. La confirmation définitive du décès de son fils lui était parvenue sur la chaîne de télévision locale.

« Pourquoi les soldats sont-ils entrés dans le village ? Pour attaquer les gens ? Pour les harceler ? Les humilier ? », demande Jamal. « Leur boulot, c’est de garder les colons qui passent pas la route d’en bas – mais pourquoi entrer dans le village ? Et pourquoi le font-ils de façon aussi criminelle, en tirant à balles réelles ? »

Il allume un poêle à pétrole. Il y a deux impacts de balles dans la fenêtre du second étage de sa maison. C’est l’œuvre de deux militaires, quelques semaines plus tôt. « Imaginez que quelqu’un se soit trouvé près de la fenêtre à ce moment-là », dit-il. « Une femme, peut-être ? Ou un enfant ? Voilà comment ils ouvrent le feu ! Sans la moindre humanité… »

Jamal Asfour poursuit :  « Nashat avait des enfants, c’était un homme un peu plus âgé… Quelqu’un de sérieux au travail. Irait-il lancer des pierres ? Quelqu’un qui travaille en Israël avec un permis, qui n’a jamais participé à la moindre agitation, et il irait lancer des pierres contre les soldats après avoir été à un mariage ? »

Le lendemain de la mort de Nashat, poursuit-il, des officiers du Bureau de liaison et de coordination du district se sont amenés pour enquêter sur la mort de son fils. D’abord, ils pensaient qu’il avait été abattu à l’autoroute 60, dit le père. Puis ils ont suggéré qu’il avait été frappé par une balle perdue lors des tirs en l’air au cours de la célébration du mariage. Mais Jamal Asfour dit qu’on ne tire plus jamais lors des mariages locaux et, qui plus est, il n’y a pas de ligne de visée directe entre la salle des fêtes et l’endroit où son fils a été tué.

Le frère de Nashat, Abdul Razak Asfour, a une photo de Nashat dans son téléphone cellulaire, sur laquelle on le voit habillé en costume lors d’un autre mariage, celui de leur frère, Hikmat, l’été dernier.

« Le village l’a perdu », dit le père avec tristesse. « Ils n’en trouveront plus un comme lui. »

Bien avant la cérémonie traditionnelle du souvenir qui marquera le 40e jour après la mort de Nashat, dans quelques semaines, son père a écrit une lettre à son fils décédé. Il la porte sur lui : « Ces quarante jours sans toit ont passé comme si c’étaient mille ans, chaque jour, chaque minute. Comment peux-tu nous avoir quitté, Nashat, sans nous prévenir ? »


Publié le 8 janvier 2016 sur Haaretz

Traduction : Jean-Marie Flémal

(*) Le nom officiel de l’armée israélienne, c’est à dire des forces d’occupation
 

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