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Eyal Sivan : le projet « Common Archive » fait partie de la décolonisation

Eyal_SivanjpgPalestine : un nouveau passé pour un nouvel avenir

Le réalisateur israélien Eyal Sivan est en quelque sorte un mouton noir parmi ses congénères : depuis des années, il propose dans son œuvre maintes fois couronnée un regard critique sur la société israélienne même. Avec le projet « Common Archive » (archives communes), il se livre aujourd’hui à une tentative de rapprochement entre Israéliens et Palestiniens. « Ceci fait partie de la décolonisation ».

Le réalisateur était en Belgique dans le cadre du festival « Eye on Palestine » pour y tenir une conférence sur son projet spécial. En collectant des témoignages israéliens sur le passé israélo-palestinien et en les reprenant dans des archives d’images en face des très nombreux témoignages palestiniens déjà présents, il veut en arriver à une historiographie commune. « C’est précisément parce que le conflit tourne autour de deux visions différentes du passé que nous avons besoin d’une histoire partagée. »

D’où est venue l’idée de ce projet ?
Eyal Sivan. L’idée est née suite à des interviews que j’ai faites pour un de mes documentaires. Dans « Route 181 », j’avais fait témoigner des Israéliens sur leurs violences contre les Palestiniens. Quand les spectateurs palestiniens ont vu ces images, il est apparu qu’à l’époque, ils avaient perçu ces faits de manière similaire. C’est ce qui m’a révélé le potentiel de ce projet.

Le but du projet « Common Archive » est double. D’une part, je crois qu’une des façons de sortir du conflit réside dans l’écriture d’une histoire commune. C’est précisément parce que le conflit tourne autour de deux visions différentes du passé et parce que Juifs et Arabes cohabiteront toujours en Palestine que nous avons besoin d’une telle histoire partagée.

Par ailleurs, j’estime qu’il est intéressant, en interviewant des Israéliens, de chambouler un peu le concept de « témoignage ». Qui est un témoin ? Prenez le colonialisme belge, par exemple. Combien de films belges a-t-on réalisés sur les colons au Congo ? La plupart des réalisateurs belges qui veulent faire un documentaire sur le Congo se rendent sur place, là-bas, pour discuter avec des Africains. Faire le contraire, mettre le colon en images, est très intéressant. Non pas parce que je sympathise avec lui, mais parce qu’en examinant l’autre facette de l’histoire, j’apprends en même temps quelque chose sur la nature du délit.

La question israélo-palestinienne est donc toujours un conflit colonial…

E.S. Oui, nous parlons bel et bien ici d’un conflit colonial, d’une colonisation qui se poursuit toujours à l’heure actuelle. La colonisation de la Palestine a démarré au début du XXe siècle et c’est un processus toujours en cours depuis lors. L’oppression des Palestiniens par les Israéliens doit être expliquée complètement à partir d’un schéma de pensée colonial. Le besoin permanent de coloniser le pays et sa culture.

Mon projet fait partie de la décolonisation. Mon intention est de développer une vision du passé qui soit commune aux deux parties en présence. Non pas pour créer une sorte de banque de données « pluraliste » dans laquelle chacun peut venir raconter sa propre histoire, mais bien parce qu’il y a un moment où deux réminiscences du passé peuvent en créer une troisième, commune, cette fois. Pour découvrir la vérité historique, vous devez mettre les deux rémini­scences l’une à côté de l’autre. Les deux ne se contredisent pas : à mes yeux, elles sont complémentaires.

Un tel passé commun peut être très précieux pour notre avenir. Ce n’est pas tout simplement un souvenir du passé, mais un souvenir pour l’avenir.

Le nouveau passé juif

De votre conférence, j’ai pu comprendre qu’à côté de l’histoire palestinienne originelle, Israël a dû créer une nouvelle histoire afin de donner une légitimation…

E.S. Exactement. Tout cela fait partie de la pensée coloniale. Il ne s’agit pas seulement d’une colonisation du pays Palestine et de ses habitants, mais aussi d’une colonisation sioniste des souvenirs propres aux Juifs et de l’histoire juive, de façon à pouvoir les récrire. En récrivant l’histoire juive, on a pu créer une identité nationaliste juive qui n’existait pas auparavant.

La création d’un nationalisme juif était nécessaire pour créer un État juif. Elle a donc déjà commencé, naturellement, bien avant la naissance de l’État d’Israël. Pour pouvoir transformer les Juifs en une seule communauté nationale, il était nécessaire de leur donner une histoire commune, un passé commun.

À cette fin, n’y avait-il donc pas de passé juif commun ?

E.S. La vieille identité juive était celle d’un groupe d’exilés, de bannis sans État, dispersés de par le monde et attendant le Messie. Ce n’était pas un groupe national de personnes, ni une communauté territoriale. Le sionisme va s’employer à modifier tout cela et à rompre avec cette image.

L’histoire juive originelle et le passé commun étaient également ancrés dans la religion. Ce n’est qu’après qu’est venue la nationalisation, main dans la main avec la laïcisation. L’idée est celle-ci : les sionistes ont effacé le passé juif afin de pouvoir le remplacer par un passé national.

Même le simple discours disant « nous vivions dans la terre promise, nous avons été bannis et nous sommes revenus après deux mille ans » est en soi un discours idéologique.

L’idée consistant à prétendre qu’il existe un rapport entre les événements bibliques concernant les Juifs dans l’ancienne Égypte, l’Holocauste, les guerres et Israël, est une colonisation de l’esprit.

De votre documentaire, « Jaffa », il ressortait toutefois qu’avant la montée du nationalisme juif en Palestine, il existait une base saine de collaboration entre Juifs et Arabes…

E.S. Absolument. Nous parlons là de l’époque allant de la fin des années 1920 à la Seconde Guerre mondiale. Pendant vingt ou vingt-cinq ans, il a existé une industrie commune, une société partagée qui avait été bâtie sur des intérêts économiques partagés. C’est très intéressant car c’étaient les juifs de l’aile droite, les capitalistes, qui étaient bien plus partisans de l’unité que les socialistes.

Parce que les socialistes juifs, les sionistes, défendaient l’emploi juif. Ils prétendaient qu’ils ne voulaient pas exploiter les Arabes mais, en fait, ils ne voulaient tout simplement pas partager le pays avec eux.  Alors que, du côté capitaliste, l’intérêt consistait avant tout à gagner de l’argent.

Il y avait une divergence manifeste entre les Juifs. Même aujourd’hui, c’est le grand paradoxe de la gauche israélienne. Elle est pour une partition du pays, alors que la droite est acquise à l’idée d’un État unique. Non pas que la droite veuille pour cela l’égalité des droits entre Juifs et Arabes, mais l’idée d’une partition entre une État palestinien et un État juif est une idée de gauche.

Une collaboration saine entre Juifs et Arabes en Palestine a donc déjà existé dans le passé. Comment allons-nous y revenir ?

E.S. Par le biais du souvenir de cette époque. Le souvenir de la possibilité de cette collaboration. Parce que le souvenir de ce moment partagé n’existe plus, actuellement. Ni du côté palestinien, ni du côté israélien. Ce souvenir est la meilleure preuve que la coexistence est bel et bien une possibilité.

Des solutions pour le présent

Vous-même, vous ne voulez manifestement pas entendre parler d’une solution à deux État séparés…

E.S. Je pense que ce n’est pas une véritable solution, mais un discours. Si tout le monde est d’accord à ce sujet, pourquoi cela ne se fait-il pas, alors ? La réalité, c’est qu’actuellement il n’y a qu’un seul État, un seul pouvoir : Israël. Et Israël tient le gouvernail tant qu’il peut continuer à négocier autour de la « solution à deux États ».

La situation actuelle en Israël ne semble qu’aller de mal en pis…

E.S. Toute situation qui stagne est plus grave qu’une situation en mouvement, quelle que soit la direction empruntée par ce mouvement. Pour l’instant, la situation est dans une impasse. On a droit à un discours dominant sur une « solution à deux États ».
Il existe une bourgeoisie palestinienne qui se résigne de plus en plus à la situation et qui a un intérêt dans la souveraineté. Il existe un racisme de plus en plus institutionnalisé au sein même d’Israël et du Parlement israélien… En ce sens, on peut dire en effet que la situation se dégrade. Par ailleurs, la stagnation fait en sorte qu’au même moment, les vieux paradigmes, tels deux États et une partition du pays, commencent à sembler irréalistes.

Pensez-vous que les révolutions arabes peuvent avoir une influence sur la situation ?

E.S. Elles peuvent avoir une influence de deux façons. D’une part, les révolutions peuvent faire en sorte que la question palestinienne disparaisse à l’arrière-plan, parce qu’elle ne constituerait plus la principale problématique au Moyen-Orient.
D’autre part, il faut attendre et voir comment un pays comme l’Égypte, s’il se démocratise, va se profiler à l’égard d’Israël. Jusqu’à présent, les Égyptiens ont toujours collaboré avec Israël contre les Palestiniens. La démocratie au Moyen-Orient a également le potentiel pour déplacer complètement les rapports de force entre l’Amérique et Israël.

Au début de ce mois, un appel a été lancé en faveur d’un boycott culturel contre Israël. Pensez-vous qu’un tel boycott puisse être une bonne idée ?

E.S. Absolument. Un boycott culturel, mais surtout économique, est une bonne manière d’exercer des pressions sur la société israélienne. De façon à ce qu’elle comprenne qu’elle doit prendre ses distances vis-à-vis de son gouvernement.

En même temps, un boycott propose également une réponse à la question de savoir comment les Occidentaux peuvent exercer des pressions sur leurs propres gouvernements. Car, aujourd’hui, il existe un large fossé, en Europe, entre les gouvernements et le peuple. Le peuple est en général pour la Palestine ou contre Israël. Les gouvernements sont pour Israël, il n’y a aucun doute à ce propos.

L’une des façons dont les citoyens occidentaux peuvent briser cette situation consiste à faire payer l’occupation par les Israéliens. Ils veulent poursuivre l’occupation ? Pas de problème, mais ils vont devoir payer, pour ce faire. Nous ne pouvons absolument pas progresser, dans la situation actuelle, car Israël fait ce qu’il veut, il crée de nouveaux villages de colons et bombarde les Palestiniens en toute impunité, sans la moindre conséquence.

Et c’est précisément l’idée qui sous-tend un boycott. C’est un instrument visant à faire payer les Israéliens pour leurs actes. Cela leur montre qu’ils ne se trouvent pas dans une société normale.

Qui plus est, Israël est également le seul État au monde à être né suite à une décision du système juridique international. Cela fait que la relation entre Israël et le droit international est différente de ce qui existe partout ailleurs. Si Israël ne respecte pas le système juridique international, il met sa propre légitimité en question.

Votre attitude pro-palestinienne vous a déjà valu de nombreuses critiques de la part du camp sioniste. Comment vivez-vous la chose ?

E.S. Je ne pense pas qu’on puisse me qualifier de pro-palestinien. Je ne suis pas pro-palestinien, mais pour la Palestine. Tout comme je suis pour les Israéliens, mais anti-Israël. On parle beaucoup d’Israël, mais personne ne parle des Israéliens…

Mais quand ils disent quelque chose de ce genre, alors, je prends ça comme un compliment. De mon point de vue, je suis un Juif et eux sont des sionistes. Ce n’est pas la même chose. J’ai une conscience juive et eux une conscience nationaliste.

Le paradoxe, pour reprendre les termes du journaliste Gideon Levy, c’est que, dans ce conflit, ce sont les dissidents qui sont les véritables patriotes. D’une certaine manière, ça se tient parce que, selon moi, seuls les dissidents, dans ce conflit, attachent vraiment une valeur à l’avenir. Les autres sont coincés, emmurés dans le présent ou dans le passé.


 

Interview réalisé par Louis De Geest et Marian Coppieters, le 31 mars 2011 et  publié sur le site http://www.dewereldmorgen.be.
Traduit du néerlandais par JM Flémal.

 

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