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Un important lobby pro-Israël aux Etats-Unis espionnait Noam Chomsky

Asa Winstanley

Deux notes confidentielles de la Ligue anti-diffamation (Anti-Defamation League – ADL) et datant des années 1970 montrent que le groupe pro-israélien des « droits civiques » envoyait des espions pour faire des rapports sur les conférences de Noam Chomsky, célèbre pour ses critiques à l’encontre d’Israël.

« Chomsky est un apologiste des Arabes, purement et simplement », peut-on lire [PDF], dans une note adressée à Irwin Suall, à l’époque directeur national de « fact-finding » (Recherche des faits).

La brève note de mai 1975 passe en revue divers propos que Chomsky aurait tenus, prétend-elle, lors d’une conférence à l’Université de l’État de New York. Elle conclut, quant à Chomsky : « Alors qu’il connaît bon nombre de références spécifiques sur le bout des doigts, il peut être manipulé par n’importe quel universitaire tout aussi bien documenté. »

Opération Jupiter

Un second document [PDF] de 1976 est plus long, plus détaillé et il est un peu plus empreint de mystère.

L’auteur, dont le nom de code est « Opération Jupiter », s’était rendu à un rassemblement à Harvard au cours duquel Chomsky avait pris la parole et, plus tard, avait adressé ce rapport de cinq pages à un certain Iz Zack. (Il s’agit sans doute d’Isadore Zack, un directeur régional de l’ADL qui, à l’époque, dirigeait des enquêtes en Nouvelle-Angleterre et qui, durant la Seconde Guerre mondiale, avait été chargé d’un groupe appelé le Subversive Squad (l’escadron de la subversion) au sein du Corps de contre-espionnage de l’armée.

L’intellectuel et activiste américain Noam Chomsky lors d’une conférence de presse destinée à soutenir la flottille de Gaza dans le port de Gaza City, le 20 octobre 2012. (Ashraf Amra / APA images)

L’intellectuel et activiste américain Noam Chomsky lors d’une conférence de presse destinée à soutenir la flottille de Gaza dans le port de Gaza City, le 20 octobre 2012. (Ashraf Amra / APA images)

« Jupiter » fournissait des informations plus spécifiques sur la réunion : le nombre de personnes qui y assistaient, les organisations de sponsoring et il décrivait même en détail l’apparence physique de Chomsky et des autres orateurs : « cheveux clairs coupés court, pesant environ 75 kg pour 1,73 m. Excellent orateur et apparemment en excessivement bons termes avec le représentants de l’OLP»

Les deux documents semblent plutôt mal écrits, mais le second en particulier a l’air passablement sinistre.

L’ADL forge des calomnies de toutes pièces

Dans un courriel adressé à The Electronic Intifada, Chomsky a déclaré qu’il n’avait « pas été surpris » par l’existence de ces documents :

« Le bureau de l’ADL à Boston est plutôt perméable. Parfois, des gens de l’équipe sur place n’aiment pas ce qu’ils font et laissent filtrer des informations. Un jour, quelqu’un s’est présenté à ma porte et m’a donné un paquet d’environ 150 pages de documents. La première page disait : “ Pour Alan Dershowitz.” C’était toute une série de documents qu’il allait pouvoir utiliser dans un futur débat, dans son style favori consister à éluder les questions : noircir son adversaire et passer le reste du temps à discuter des calomnies forgées de toutes pièces. »

« C’était plutôt amusant, un peu comme les dossiers du FBI que j’ai vus. Beaucoup de surveillance. Des espions envoyés à des conférences et renvoyant des notes tout excitées, généralement de la plus haute fantaisie. Quelques correspondances personnelles sur lesquelles ils avaient pu mettre la main. Des tas de coupures de presse et autres accompagnées de calomnies inventées. Ce genre de choses. Juste ce qu’il fallait à Dershowitz. Et une plongée très intéressante dans le concept de l’‘anti-diffamation’. »

Le réseau d’espionnage de l’ADL

Les rapports font partie de plusieurs centaines de pages de documents de l’ADL qui ont été obtenus en 1997 par l’avocat Pete McCloskey en tant qu’éléments de dossier d’une affaire civile de 1993, au cours de laquelle il passa des années à poursuivre l’ADL pour le compte de plusieurs activistes que l’ADL avait espionnés.

Les espions de l’ADL Roy Bullock et Tom Gerard (ce dernier était un policier et un ancien agent de la CIA dont on dit qu’il a été impliqué dans la sale guerre soutenue par les États-Unis en Amérique centrale) constituaient des dossiers sur des milliers de groupes progressistes, de gauche et arabes, considérant qu’ils étaient du même niveau que les groupes néo-nazis qu’ils tenaient également à l’œil.

Bullock a même honteusement tenté de noircir le Comité américano-arabe contre la discrimination en installant sur des tables de présentation les publications du groupe lors de la convention du Journal of Historical Review, qui nie l’Holocauste.

À l’époque où les deux agents opéraient, Irwin Suall (à qui était adressé le premier rapport sur Chomsky mentionné plus haut) était toujours responsable national des « recherches de faits ».

La dernière affaire civile fut réglée au tribunal en 2002 pour une substantielle somme d’argent. Fait très important, ces activistes ne signèrent pas un accord de non-divulgation.

Récemment, l’Institut de recherche sur la politique au Moyen-Orient a scanné et enregistré les documents sur son site, les rendant ainsi disponibles en ligne pour la première fois, dans ses Archives sur le lobby israélien.


Publié le 17 mai 2013 sur The Electronic Intifadah.

asa winstanleyAsa Winstanley est un journaliste freelance installé à Londres et qui a vécu en Palestine occupée, où il a réalisé des reportages. Son premier ouvrage : Corporate Complicity in Israel’s Occupation (La complicité des sociétés dans l’occupation israélienne) a été publié chez Pluto Press. Sa rubrique Palestine is Still the Issue (La Palestine constitue toujours la question) est publiée chaque mois.
Son site web personnel est : www.winstanleys.org

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