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Un gamin éborgné par un tir en pleine face de soldats israéliens. Sa mère est soulagée : au moins il est vivant…

Gideon Levy - Alex Levac

Les infirmiers ont téléphoné à la mère de Mohammed pour lui annoncer qu’il avait reçu une balle dans l’œil, tirée par les soldats israéliens lors d’une manifestation. Elle se sent soulagée. Au moins, il est vivant.

Le “Jardin des Ambassadeurs”. L’entrée nord d’El Bireh, une localité attenante à Ramallah en Cisjordanie. Un énorme drapeau palestinien flotte dans la brise au-dessus du grand monument de pierre célébrant une indépendance imaginaire, à l’intersection près du City Inn Palace Hotel. A proximité se trouve un centre commercial moderne et la station-service Al-Huda, en face, le bureau de coordination et de liaison des forces de défense israéliennes 1 et la colonie [juive] de Beit El. Une bulle dans l’ombre de l’occupation.

Le “Jardin des Ambassadeurs” est une petite plaine de jeu relativement bien entretenue, le long de la route principale vers El Bireh. Des toboggans et balançoires colorés, quelques stands où l’on vend des bonbons, qui sont fermés en ce jour de semaine. Une fille est assise sur un banc, de l’autre côté du chemin, un jeune homme parle à son téléphone portable, deux femmes arrivent dans une voiture avec leurs enfants. La tranquillité quotidienne de la mi-journée.

Les restes de pneus brûlés à l’extrémité nord du jardin jettent une note troublante sur ce semblant de sérénité, tout comme la clôture piétinée à côté des toilettes publiques, qui sont peintes en rose et en mauvais un état.

Un gamin de 14 ans éborgné par l’armée israélienne, qui dit tout en ignorer. «Ce n’est que lorsque l’occupation se terminera que nous verrons tous avec deux yeux»

Le calme règne ici maintenant, mais les choses étaient agitées il y a un mois, le vendredi 9 février, l’un des récents «jours de colère» en Cisjordanie . Quelques dizaines d’enfants et d’adolescents se sont dirigés vers la route ce jour-là, jetant des pierres sur les soldats de l’armée israélienne qui avaient pris position en face d’eux. Une vingtaine de soldats qui étaient dispersés sur les hauteurs autour de la route ont ouvert le feu afin de repousser les enfants vers la plaine de jeux. Toutes sortes de munitions ont été utilisées : des balles réelles, des balles en acier enrobées de caoutchouc et bien sûr des grenades lacrymogènes. Les jeunes se sont retirés vers le “Jardin des Ambassadeurs”, les soldats sur leurs talons.

Deux soldats se tenaient sur la clôture affaissée près des sanitaires roses, et ont ouvert le feu. Il était près de 14 heures.

Mohammed Nubani, quatorze ans, se tenait dans la zone sablonneuse à côté des balançoires, à environ 20 mètres des soldats. Soudainement il a senti un coup puissant au visage. Le sang a jailli d’un œil. Il pressa sa main contre son œil, essayant d’apaiser la douleur brûlante; la noirceur tourbillonna autour de lui et il eut un vertige mais parvint à rester debout. Il n’avait aucune idée de ce qui se passait. Il ne vit pas non plus le soldat qui avait tiré la balle enrobée de caoutchouc noir qui brisa dans son orbite oculaire et s’y logea.

Les amis de Mohammed ont aidé à l’évacuer : une ambulance palestinienne garée à proximité – comme c’est la procédure habituelle lors des manifestations – l’a emmené à l’hôpital gouvernemental de Ramallah. L’hôpital n’a pas de service d’ophtalmologie, donc après les premiers soins d’urgence, le garçon blessé a été transféré à l’hôpital Rafidia de Naplouse.

Une opération chirurgicale de trois heures a permis d’extraire la balle, mais l’œil de Mahomet semblait condamné. Quatre jours plus tard, il a été transféré à l’hôpital ophtalmologique St. John of Jerusalem à Jérusalem-Est, où une autre tentative désespérée pour sauver sa vue a eu lieu.

La famille Nubani habite au troisième étage d’un immeuble de classe moyenne dans la partie basse d’El Bireh, dans la dernière rue avant la colonie [israélienne] de Psagot. Bénéficiant d’un domaine viticole et de maisons aux toits de tuiles rouges, Psagot se trouve à quelques centaines de mètres de là, de l’autre côté de la vallée, perchée sur le bord extérieur de la ville palestinienne. Vous voyez Psagot quand vous regardez par la fenêtre de n’importe quelle maison dans cette rue à El Bireh. Derrière cette première rangée de maisons se trouve le stade national de football palestinien.

Canapés en velours marron et lustres assortis, un sol en céramique brillante. Le père de Mohammed, Ahmed, 48 ans, est un entrepreneur en construction à Ramallah; sa mère, Nibin, 41 ans, porte des vêtements traditionnels, elle est mère au foyer. Mohammed a trois sœurs et un frère, âgés de 2 à 20 ans. La plus petite, Jory, porte déjà des boucles d’oreilles en or. Mohammed est le deuxième plus jeune.

Les Nubanis construisent une nouvelle maison dans le village de Surda, non loin de là, et s’y installeront bientôt. Un jour, lorsque Mohammed a visité le chantier, il a découvert que les soldats israéliens avaient pris possession du squelette de la future nouvelle habitation de la famille. Quand il a essayé de protester, ils l’ont fait prisonnier pendant quelques heures. Les soldats ont quitté le site quelques jours plus tard.

Nibin nous avertit de ne pas dire à Mohammed la vérité sur son œil : elle et Ahmed n’ont pas encore dit à leur enfant qu’il ne retrouvera jamais la vue. Ils ne veulent pas qu’il perde espoir. Le garçon est à l’école quand nous arrivons. Il sera bientôt rentré à la maison; c’est son premier jour depuis qu’il a été blessé. Il est en neuvième année dans une école de garçons locale.

Ce vendredi-là, il y a quatre semaines, comme les autres vendredis, n’était pas un jour d’école. Mohammed s’est réveillé tôt, a pris son petit déjeuner et est allé à la mosquée pour prier. Habituellement, il y va avec son père, mais ce jour-là il est parti seul. Après le déjeuner, il a dit qu’il allait jouer avec des amis, près de chez lui. A 14 heures, l’ambulancier qui l’a emmené à l’hôpital a appelé sa mère pour l’informer que son fils avait été blessé et emmené à Ramallah.

Où est-il blessé ?” demanda Nibin, effrayée. Après avoir appris que c’était une blessure à l’œil, nous dit-elle, elle s’est sentie un peu soulagée : au moins, était-il vivant.

Elle a appelé son mari, et tous les deux se sont précipités à l’hôpital; Quelques heures plus tard, ils ont accompagné Mohammed à l’hôpital de Naplouse.

Ils nous montrent un fragment de la balle en caoutchouc qui a perforé l’œil de leur fils, ainsi que le rapport médical de l’hôpital de Jérusalem. La balle a frappé le nerf optique de Mohammed et l’a probablement détruit. Cette semaine, il a été examiné par un spécialiste britannique des yeux  qui travaille dans une clinique à Anabta, à côté de Tulkarem,  mais pas plus que ses confrères il ne leur a laissé aucun espoir.

On sonne à la porte. Mohammed est rentré à la maison. Il porte un sweat-shirt de camouflage quasi-militaire avec une capuche, et un cartable bleu sur l’épaule. Il a un peu de mal à se frayer un chemin jusqu’au salon. Son œil droit est recouvert de plastique transparent, mais il appuie sur l’œil gauche, qui est intact. Ça fait mal. Il est évident qu’il a du mal à voir. Il a une coupe de cheveux à la mode et sa voix est haut perchée, comme celle d’un enfant plus jeune; il n’a aucun signe de pilosité sur le visage. Un gamin. Il frotte le pansement en plastique couvrant son œil, embarrassé et timide en présence des étrangers dans sa maison. Il cligne des yeux; son bon œil plein de larmes.

Comment ça s’est passé à l’école ?” demande sa mère. Sa tête lui fait vraiment mal, répond-il, semblant sur le point de pleurer. Il a du mal à ouvrir son œil sain, ajoute-t-il. “Es-tu allé à tous les cours ?” demande encore Nibin. Il répond que oui, mais que c’était vraiment difficile pour lui. Il apparaît que pas même un enseignant ou un conseiller d’orientation ne lui a pas parlé de ce qui s’est passé le premier jour de son retour à l’école après un mois d’absence.

«Tu veux aller à l’école demain aussi ?» demande sa mère. Il ne sait pas, lui dit-il. «Tu sembles confus», dit-elle, et il répond : «Oui, tout me paraît étrange» – peut-être à cause des étrangers, peut-être à cause du retour à l’école et des effets du traumatisme. Il souffre évidemment encore.

Tu dois aller à l’école, tu as déjà manqué beaucoup de cours”, ajoute Nibin. Son père reste silencieux.

Mohammed est avare de détails sur son vendredi noir. Il est allé avec un ami, ils voulaient voir la manifestation, il n’a pas jeté de pierres. Une distance relativement longue, plus d’un kilomètre à vol d’oiseau, sépare sa maison en haut de la colline de la plaine de jeux où il a été abattu. “Je me tenais là et soudainement j’ai senti quelque chose me frapper très fort au visage. Je n’ai pas crié, je n’ai pas pleuré, mais ça a vraiment fait mal”, dit-il, presque dans un murmure.

Le porte-parole de l’armée a déclaré, en réponse à une demande de commentaire de Haaretz : “Le 9 février 2018, il y a eu un désordre public au ‘Cercle Ayosh ‘, dans le cadre de la division Binyamin. La force a pris des mesures pour disperser la manifestation. Nous n’avons connaissance d’aucune allégation selon laquelle un Palestinien aurait été blessé. Dans le cas où des informations supplémentaires sont reçues, elles seront examinées en détail”

Mohammed Nubani, un garçon de 14 ans, à moitié aveugle, victime de l’occupation.

«Pensez aux sentiments qu’il développera contre ceux qui lui ont tiré dans les yeux – ce qu’il ressentira quand il sera grand»,  dit un ami de la famille, Nasser Shehadeh, du camp de réfugiés de Qalandiyah, qui vient lui rendre visite. «Ce n’est que lorsque l’occupation se terminera que nous verrons tous avec deux yeux», dit-il en guise de conclusion.

Gideon Levy – Alex Levac           


Cet article a été publié par Haaretz le 9 mars 2018, sous le titre “Palestinian Boy Loses His Sight After Israeli Troops Shoot Him in the Eye” – Traduction : Luc Delval.

Gideon Levy, “le journaliste le plus haï d’Israël”, est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du quotidien Haaretz. 
Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Il est l’auteur du livre The Punishment of Gaza, qui a été traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

Nous avons fréquemment publié des articles de Gideon Levy sur ce site. 

Alex Levac est le photographe avec qui G. Levy travaille habituellement. En 1984, Alex Levac a – grâce à son savoir-faire et à se présence d’esprit de photographe de presse – empêché les services “de sécurité” israélien d’étouffer l’assassinat de sang froid des auteurs palestiniens d’un attentat à Ashkelon, crimes qu’ils avaient tenté de faire endosser par des soldats qui n’y étaient pour rien (source : “The Secret History of Israel’s Targeted Killings” par Ronen Bergman).

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Notes   [ + ]

1. Autrement dit, l’armée d’occupation. En d’autres temps et d’autres lieu on aurait appelé ça “la kommandantur” – NDLR

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