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Un cinéaste hollandais accuse Sharon d’avoir abattu des enfants comme des lapins au Liban

sharon_jeuneDes médias hollandais ont publié récemment des articles accusant Ariel Sharon d’avoir assassiné de sang froid des jeunes enfants palestiniens au Liban, dans les environs immédiats des camps de Sabra et Chatila. Aussitôt, comme de bien entendu, le Ministère des Affaires étrangères israélien a hurlé à l’antisémitisme, affirmant qu’il ne s’agit de rien d’autre que d’une résurgence d’un vieux cliché classique de l’antisémitisme – le juif buveur de sang – remontant au moyen-âge…

C’est dans le Volkskrant, troisième titre de la presse quotidienne aux Pays-Bas, que les nouvelles accusations contre Ariel Sharon sont apparues en premier lieu, dans une interview donnée par le cinéaste George Sluizer, (78 ans), qui est lui-même juif et vit à Amsterdam.

Sluizer affirme avoir vu Ariel Sharon abattre deux très jeunes enfants palestiniens à coups de révolver, en 1982. Sluizer réalisait à l’époque un documentaire à proximité des camps palestiniens de Sabra et de Chatila.

« J’ai rencontré Sharon, et je l’ai vu tuer deux enfants sous mes yeux« , a-t-il déclaré au Volkskrant. Il a ensuite répété cette accusation dans un entretien accordé au magazine « Vrij Nederland » qui précédait une projection de ses films au prestigieux festival international du film documentaire d’Amsterdam. « Sharon a tiré sur deux enfants, comme on tire sur des lapins, sous mes yeux« , affirme-t-il.

« Il s’agissait, de tout jeunes enfants, de deux ou trois ans. Il leur a tiré dessus à 10 mètres de distance avec le révolver qu’il portait. J’étais tout près de lui« , ajoute le cinéaste, qui situe les faits « probablement » en novembre 1982, alors que Sharon était le ministre israélien de la défense [1].

Son récit a été publié dans un supplément spécial du Volkskrant à l’occasion du festival du film, au cours duquel a été projeté le quatrième et plus récent film de Sluizer au sujet d’Israël, dans lequel – selon Haaretz – il se filme lui-même face à une effigie  de Sharon à laquelle il déclare qu’il aurait souhaité que Sharon soit mort à Auschwitz [2].

Interrogé par Haaretz, Sluizer a affirmé que son cameraman, Fred van Kuyk, a également été témoin de ce double meurtre d’enfants. Hélas, van Kuyk est décédé il y a quelques années. Sluizer a aussi affirmé avoir dénoncé les faits à la Cour Européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg (qui à priori n’était pas compétente) et à la Cour Internationale de Justice de La Haye en 1983. Mais, écrit Haaretz, M. Andrey Poskakukhin, chef du service d’information de la Cour Internationa de Justice, affirme qu’il n’existe aucune trace d’une plainte déposée par Sluizer dans les archives. Idem à Strasbourg : le greffe de la CEDH n’a aucune trace de la plainte que Sluizer dit avoir introduite, selon Haaretz. Reste à savoir si le cinéaste avait bel et bien introduit un dossier en bonne et due forme (ce qui en ce qui concerne la CEDH eut été juridiquement délicat, puisqu’il n’était pas partie à une quelconque affaire, mais seulement témoin) ou s’il avait seulement adressé des courriers sans portée juridique, ce qui pourrait expliquer que 30 ans plus tard on n’en trouve plus trace.

Moshe Arens, qui succéda à Sharon au poste de ministre de la défense affirme que  » premièrement, Sharon n’aurait jamais tiré sur des enfants, ensuite il n’était pas au Liban en novembre 1982, et en troisième lieu le protocole interdit aux ministres, qui sont des civils de porter des armes à feu« .

Ce dernier argument laisse plus que perplexe. Sharon a plus souvent qu’à son tour porté des armes, et le respect des usages diplomatiques ne fut certainement pas le trait dominant de sa personnalité. Quand il était dans l’armée, la distinction à faire entre civils et militaires n’a jamais été sa préoccupation principale, au Liban tout particulièrement.

Le nom de Sharon est associé à des massacres dès 1953, et il le fut à de nombreuses reprises jusqu’à la fin de sa carrière en 2006, quand il tomba dans le coma. Voici ce qu’écrit Benny Morris, historien israélien (ancienne figure d’un fantomatique « camp de la paix », converti aujourd’hui à des positions proches de celle de Netanyahou) à propos de ce massacre auquel Sharon prit personnellement part en 1953.

L’épisode se situe après qu’une famille de la colonie de Yehud ait été prise pour cible par des « infiltrés » venus de Jordanie, attaque qui avait fait 4 morts :

« Décision fut prise de mener une opération de représailles contre le village de Qibya. Moshé Sharett, alors Ministre des affaires étrangères et Premier ministre par intérim ne fut pas convié à la réunion et aucun rapport ne lui fut transmis tant sur la teneur de la rencontre que concernant la décision de mener l’opération qui aurait dû normalement être soumise à l’approbation du gouvernement israélien.

La décision fut ainsi directement communiquée à la section des opérations qui, à son tour, émit un ordre d’exécution à l’adresse de la direction des opérations du secteur centre. Cette dernière transmise l’ordre à l’unité 101 et au bataillon de parachutistes 890 de « détruire les habitations et de causer le maximum de pertes de vies pour que les habitants du village fuient leurs maisons » (archives de l’armée israélienne, document numéro 644/56644).

L’opération eut lieu dans la nuit du 14 au 15 octobre. Les attaquants commencèrent par frapper quelques éléments de la Légion arabe qui tentaient de se porter au secours du village. Une opération de diversion suivit qui consista à bombarder le village de Budrus, au sud-ouest de Qibya, tandis que les éléments de l’unité 101 faisaient feu sur les villages voisins de Shuqba et Ni’lin, sans toutefois les occuper, contrairement aux instructions qui prévoyaient d’y pénétrer, d’attaquer les habitants et de dynamiter les habitations.

A Qibya, les attaquants dispersèrent rapidement une poignée de membres des milices locales de la garde nationale, puis se mirent à jeter leurs grenades à l’intérieur des maisons et à tirer sans discernement à travers les portes et les fenêtres. Les rares habitants qui parvinrent à s’échapper de leur demeure furent rattrapés par des tirs dans les ruelles du village. Les parachutistes dynamitèrent ensuite quarante-cinq maisons.

Près de soixante personnes trouvèrent ainsi la mort, en majorité des femmes et des enfants *. Aucune perte ne fut signalée dans les rangs de l’armée israélienne.

Ariel Sharon, qui commandait l’unité 101, prétendra plus tard, dans ses « Mémoires« , que ses hommes avaient bien vérifié que les maisons étaient vides avant de les dynamiter. Quant aux porte-paroles israéliens, ils déclarèrent lorsque le nombre de victimes fut connu, que plusieurs villageois s’étaient cachés – ce que les soldats ignoraient – dans leurs demeures.

Mais la Jordanie et les Nations unies affirmèrent de leur côté que la majorité des victimes avait été tuée par balles ou par les éclats des grenades et non par le dynamitage des maisons sur leurs occupants.

L’émotion dans le monde arabe et occidental atteignit une ampleur inconnue depuis 1948. La Grande-Bretagne alla jusqu’à laisser entendre qu’il pourrait appliquer le traité de défense commune qui la liait à la Jordanie et envoya des cargaisons d’armes à la garde nationale jordanienne. Les États-Unis, de leur côté, suspendirent l’octroi d’un don important qu’ils s’apprêtaient à faire à Israël. (…)

En Israël, on serra les rangs. Ben Gourion et Golda Meir condamnèrent de la « duplicité des grandes puissances ». Le 18 octobre, quatre jours après l’opération, Ben Gourion mentit lors d’un conseil des ministres lorsqu’il affirma qu’il n’avait pas participé à la réunion durant laquelle l’opération avait été décidée. Ils n’en approuvait pas moins l’opération et la majorité des ministres présents lui emboîta le pas sans la moindre réserve. À la Knesset, qui ne se pencha sur la question d’un mois après les faits, les députés se succédèrent à la tribune pour demander pourquoi le monde condamnait les Juifs quand ils tuaient des Arabes et ne condamnait pas les Arabes quand ils tuaient des Juifs.

Certains orateurs affirmèrent même que l’opération avait été menée par des habitants des colonies frontalières et non par des unités régulières de l’armée. Le 19 octobre, dans une allocution sur la Voix d’Israël, Ben Gourion, au nom du gouvernement et sans l’ombre d’une hésitation, réitéra cette explication, ajoutant que ces colons étaient, pour certains, des rescapés de l’Holocauste, et pour d’autres des juifs originaires de pays islamiques où les traditions de vendetta sanglante étaient très ancrées. (…)

On retrouve dans ce court récit – extrait de « Le Général Sharon – éléments pour une biographie » [3] – la plupart des ingrédients qui ont mille et mille fois servi depuis : la disproportion du déchaînement de la violence israélienne face à une attaque de la résistance palestinienne (qu’on approuve ou condamne cette attaque, pour quelque raison que ce soit, il n’y a pas de commune mesure entre elle et les représailles), le total mépris des lois et usages de la guerre et tout simplement des règles de la civilisation qui veulent que femmes et enfants soient épargnés, le caractère terroriste (au sens le plus strict) de l’attaque destiné à faire fuir les habitants pour s’emparer de leurs terres, le mensonge délibéré et la diffamation envers les organes de la “communauté internationale”.

La principale différence observable réside, en définitive, dans la réaction étatsunienne, d’une fermeté aujourd’hui difficilement imaginable (même si le don fut “suspendu” et non annulé).

Et par-dessus le marché – la tradition n’a fait que croître et embellir depuis lors – l’exploitation cynique de la mémoire des victimes du judéocide nazi et un racisme étalé sans complexes, lorsque Ben Gourion tenta de faire endosser le crime de masse par de prétendus et anonymes “survivants de l’Holocauste” (ce qui revient à dire qu’avoir survécu aux persécutions nazies leur donnait le droit de vie et de mort sur des populations n’ayant rien à voir avec la tragédie qui s’était jouée en Europe) et par “des Juifs originaires de pays islamiques qui auraient en quelque sorte hérité de prétendues coutumes barbares des pays musulmans où ils avaient vécu (ce qui, on peut le supposer, justifiait le racisme et les discriminations dont ces juifs étaient et sont toujours l’objet dans la société israélienne).

Au surplus, Benny Morris décrit les manipulations dont l’information diffusée par les média firent l’objet, afin

  1. de donner l’impression qu’Israël avait répliqué à des attaques d’envergure – certains journaux allèrent jusqu’à parler de 421 civils tués et décrivirent en termes particulièrement dramatiques “une effusion de sang juif découlant de “la volonté des gouvernement arabes d’annihiler Israël ”; et plusieurs saisirent l’occasion pour souligner que les pays arabes donnaient “asile aux criminels nazis”(on pourrait de nos jours répliquer qu’ils suivaient l’exemple des États-Unis…), histoire d’accréditer à la fois l’idée que les Arabes étaient complices du génocide nazi, et l’éternelle thèse du “second holocauste” perpétuellement déclaré imminent.
  2. de dissimuler les crimes commis par les troupes israéliennes, en soutenant tout simplement qu’elles n’avaient pris aucune part à ce qui était arrivé, dont la gravité était grossièrement minorée. Les bonnes vieilles recettes que l’on voit encore à l’œuvre de nos jours !

Si la docilité des journalistes ne suffisait pas, la censure veillait au grain. Ainsi, écrit Benny Morris, un mois après l’opération, la censure militaire supprima le paragraphe suivant dans le journal en yiddish Untser Zeit, paraissant à New York :

« Alors que les assassinats commis par des infiltrés étaient le fait d’individus ou de groupes d’irréguliers, l’opération à Gaza [le massacre des réfugiés du camp de Burayj] ainsi que celle de Qibya ont été menées par des unités régulières surarmées. La barbarie qui a caractérisé ces actes ne pouvait que soulever l’indignation des pays civilisés et de l’ONU ». (archives de l’armée israélienne, document non daté N°633/561/28 précédé de la mention : « ci-dessous exemple de passage censuré »).

Le récit des massacres commis par (ou sous le commandement de) Ariel Sharon pourrait être poursuivi ici encore pendant des pages et des pages – des exploits de son “escadron de la mort” Zikit, à l’exécution de prisonniers de guerre à Mitla (Sinaï) – sans parler de ses agissements criminels qui ne sont pas répertoriés habituellement comme “massacres” caractérisés, mais procédaient de la même logique criminelle et n’ont pas fait moins de victimes innocentes.

En ce qui concerne Sabra et Chatila,  massacres dans lesquels sa responsabilité personnelle a été reconnue par Israël, il importe en définitive assez peu que les révélations tardives d’un cinéaste hollandais lui imputant deux meurtres de sang froid particulièrement répugnants soient ou non fondées.

Cela n’est pas de nature à modifier significativement le jugement qu’il faut porter sur Sharon, dont la personne importe d’ailleurs fort peu, mais en qui il faut voir la plus parfaite incarnation qui soit (à ce jour) du projet historique sioniste et de ses tares irrémédiables.

L.D.


[1] les tristement célèbres massacres commis dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et de Chatila ont eu lieu entre le 15 et le 19 septembre 1982. La responsabilité personnelle de Sharon a été reconnue par une commission d’enquête israélienne, même si celle-ci affirma que les massacres proprement dits ont été le fait des phalangistes libanais.
[2] Ariel Sharon est né en 1928 en Palestine, alors sous mandat britannique. Il n’a donc forcément jamais été emprisonné ou persécuté par les nazis.
[3] « Documents de la Revue d’Etudes Palestiniennes » – avril 2001
* souligné par nous

 

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