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Toute l’économie israélienne finance la colonisation

Le quotidien Haaretz publie depuis le 7 décembre une série d’articles sur le financement de la colonisation des territoires palestiniens. Nous avons fait écho à ses révélations sur les circuits financiers qui conduisent de dizaines d’organismes sans but lucratif aux États-Unis (exonérés d’impôts et bénéficiant des largesses de citoyens étatsuniens qui eux même déduisent ces dons de leurs impôts) vers les colonies juives de Cisjordanie.

De plus en plus de personnes, de par le monde, ont pris conscience que le boycott, dans le cadre de la campagne mondiale BDS, est un des seuls leviers à la disposition de chacun pour exercer une pression sur Israël afin que son gouvernement s’engage enfin sur la voie de la recherche d’un véritable accord de paix, juste et donc durable.

Mais d’aucuns croient devoir introduire une distinction entre les produits des colonies et les produits véritablement israéliens, estimant ne devoir boycotter que les premiers. L’étendue et la variété des entreprises israéliennes qui contribuent directement à financer l’expansion de la colonisation de la Cisjordanie, mise en lumière par Haaretz, démontrent à quel point c’est toute l’économie israélienne qui favorise massivement la colonisation des territoires palestiniens occupés. Et par voie de conséquence à quel point il est vain de vouloir faire la distinction entre les produits des colonies et les autres.

Haaretz – dont l’enquête, pour fouillée qu’elle soit, ne fait certainement qu’effleurer le sujet –  met en évidence le fait que toute l’économie israélienne «depuis les géants du secteur de l’énergie jusqu’aux fabricants de pâte à tartiner chocolatée», qu’il s’agisse d’entreprises publiques ou privées, abreuve par millions de shekels les colonies implantées en Cisjordanie.

En Israël, écrit Uri Blau, que vous achetiez du chocolat au lait à tartiner, que vous téléphoniez ou que vous utilisiez des services bancaires, vous pourriez bien sans le savoir apporter une petite contribution aux colonies juives de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Des documents analysés par Haaretz révèle l’étendue des dons effectués par des sociétés privées ou du secteur public au bénéfice des colonies installées au-delà de la “ligne verte” [1] : il s’agit de millions de shekels versés au cours des dix dernières années. Les donateurs sont très variés, du conglomérat du secteur des produits laitiers Tnuva, à l’opérateur de téléphonie Cellcom, en passant par la Banque Hapoalim, ou le fabricant de chocolat Hashachar Ha’ole et le diamantaire Leo Shachter.

L’autorité israélienne des marchés financiers oblige toutes les compagnies du secteur public à publier leur politique en matière de dons, mais elles n’ont aucune obligation de divulguer la liste des bénéficiaires, de sorte qu’il est difficile de calculer le montant total des donations dont ont bénéficié les colonies israéliennes de Cisjordanie.

Par conséquent, dit Haaretz, l’image que l’enquête a pu reconstituer en parcourant et en compilant les données émanant de douzaines d’organisations “sans but lucratif” qui récoltent des dons pour les colonies est partielle mais assez nette. La loi israélienne oblige en effet ces organisations, y compris celles qui opèrent dans les territoires palestiniens occupés, à publier tous les dons reçus au-delà de 20.000 shekels, soit un peu plus de 5000 dollars US.

Les magnats de l’énergie pour Itamar

L’organisation “Non-profit groupe for the advandement and development of Itamar” fait exactement ce que suggère son nom. Selon son rapport pour l’année 2013, elle a construit une synagogue dans cette colonie, qui se trouve au sud-est de Naplouse. L’an dernier, le groupe a publie une vidéo dans lequel il montre “un incroyable chemin panoramique donnant sur le mont Garizim et le mont Eival, qui reliera les résidents du voisinage sud avec la nouvelle synagogue.

Ce groupe a récolté plus de 3 millions de shekels en 2013, en majeure partie provenant de l’étranger. Mais des sociétés israéliennes ont également apporté leur contribution, comme par exemple “The Delek Fund for Education, Culture and Science”, un organisme lui-même sans but lucratif créé par le conglomérat du secteur de l’énergie Delak, propriété de Yitzhak Tshuva, qui a fait à Itamar un don de 30.000 shekels en 2013.

Toujours en 2013, Lapidoth-Helets, une société du secteur public qui est active dans l’exploration pétrolière et gazière, a offert 35.000 shekels à Itamar.

La “Ateret Yerushalayim Yeshiva”,  un école talmudique implantée depuis 30 ans dans le quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem et qui selon son site web “est le pilier sur lequel repose une communauté d’un millier de personnes vivant au cœur de la Vieille Ville, dans le quartier musulman (le quartier Juif en voie de rénovation)”, reçoit aussi des dons d’entreprises. A noter que, toujours selon son site web, cette yeshiva a aussi une “académie de préparation militaire”.

La liste des donateurs est tenu secrète par la yeshiva, qui a sollicité en 2012 une dérogation officielle à l’obligation de la publier, afin que ces informations le soient pas portées à la connaissance des “éléments indésirables” que sont à ses yeux “d’autres organisations sans but lucratif et les médias”.

Haaretz affirme que parmi les bienfaiteurs de la yeshiva figure “Israel Petrochemical Enterprises”, une entreprise contrôlée par l’État, qui a fait un don de 20.000 shekels. La société a refusé tout commentaire.

Le diamantaire Leo Shachter a pour sa part fait un don de 37.000 shekels à la yeshiva. Il a aussi donné des dizaines de milliers de shekels à la “yeshiva de préparation militaire Bnei David”, établie dans la colonie de Eli. La compagnie diamantaire a refusé de commenter, faisant valoir qu’en tant que société privée elle fait de qu’elle veut de son argent.

La yeshiva Bnei David a bénéficié d’autres dons d’entrerpsies, notamment de Sela Logistics, qui exploite des centres de logistique et une flotte de poids lourds. De 2011 à 2013, Sela logistics a donné 275.000 shekels à la yeshiva.

La “Od Yosef Chai yeshiva” de Yitzhar est considérée comme une des institutions juives les plus extrémistes en Cisjordanie, ses dirigeants ayant fait l’objet d’une enquête à propos de la publication d’un ouvrage incitant au meurtre de non-juifs (ils n’ont pas été poursuivis). Cela n’empêche nullement les donateurs privés de combler cette yeshiva de leurs bienfaits, dit Haaretz. Entre 2011 et 2013, la compagnie de construction et de traitement de déchets Zvi Cohen and Brothers lui a donné 1,8 million de shekels. Le propriétaire a affirmé à Haaretz que ses motivations ne sont pas d’ordre politique, et qu’il a récemment cessé son soutien financier à cette yeshiva. Il a cependant refusé de préciser pourquoi.

Un des autres bienfaiteurs de la “Od Yosef Chai yeshiva” est Barak Hass, qui est actif dans le secteur financier : 30.000 shekels en 2013. La yeshiva a aussi reçu 413.000 shekels du Jewish National Fund, qui ne joue qu’un rôle d’intermédiaire. Le véritable donateur reste anonyme.  

La foi dans le “Grand Israël”

Une des plus importantes organisations actives dans les territoires occupés est le “Fonds pour la promotion de l’idée sioniste”, dont l’adresse est la même que celle du mouvement Amana pour les colonies Gush Emunim, que dirige Zeev Hever. Ce fonds soutient la colonie d’Itamar,  la “Ateret Yerushalayim Yeshiva”, le séminaire de Elon Moreh et d’autres organisations de colons.

Un des industriels qui ont fait des dons à ce fonds et Hashachar Ha’ole, fabricant de pâte à tartiner chocolatée, qui a offert 50.000 shekels en 2013. “Notre compagnie fait des dons à haute de 6% de ses revenus annuels. Nous sommes une entreprise familiale, et chacun d’entre nous dispose d’un montant dont il décide la destination. Je crois dans le Grand Israël, englobant ce que vous appelez les territoires occupés, et je souhaiterait pouvoir donner plus d’argent dans ce but”, a déclaré le patron Moshe Weidberg à Haaretz.

Quant à Tnuva, le plus important producteur israélien de produits alimentaires, il a donné 164.500 shekels au Fonds en 2007. L’année dernière, le conglomérat chinois Bright Foods a acquis une participation de contrôle dans Tnuva, et la nouvelle direction a déclaré à Haaretz ignorer les raisons de ce don déjà ancien, si toutefois il a eu lieu. La politique actuelle du groupe est de ne pas faire de dons à des organisations qui poursuivent un objectif politique.

Toujours en 2007, la compagnie Elbit Ultrasound, qui fabrique des équipements médicaux, a donné 75.000 shekels au fonds. Deux ans auparavant, Elbit avait vers 87.000 shekels à l’organisation d’extrême-droite Elad, qui soutient des recherches archéologiques (à but très politique) et l’implantation de Juifs dans le quartier arabe de Silwan, à Jérusalem-Est. La compagnie n’a accepté de faire aucun commentaire.

Une autre organisation de colonisation, le “Resident’s fund of Modi’in Ilit”, une colonie ultra-orthodoxe situées entre Jérusalem et Tel Aviv, a reçu 20.000 shekels de Callcom, l’opérateur de téléphone mobile. Ce serait, selon Cellcom, le résultat d’une visite rendue en 2011 par son PDG Amos Shapira, qui avait accepté de financer une salle informatique pour donner aux étudiants locaux un meilleur accès aux technologies actuelles.

Qui veut des bourses ?

Un des plus importants bénéficiaires de dons dans les territoires palestiniens occupés n’est autre que la pseudo-université d’Ariel (une école supérieure à laquelle un précédent gouvernement a donné le titre d’université pour des raisons purement politiques, en dépit de l’opposition du Conseil israélien de l’Éducation Supérieure). En 2012, elle a reçu plus de 5,5 millions de shekels de dons, en partie de compagnies du secteur public. La compagnie d’assurances Ayalon, par exemple, lui a versé 180.000 shekels. Quan tà Yitzhak Sagol, un des propriétaires de Keter Plastic (qui contrôle notamment Allibert et Curver, dont on trouve les produits dans le commerce en Europe), il a fait don de 288.750 shekels en faveur de la recherche dans le domaine des neurosciences. Aux questions de Haaretz, la famille Sagol a répondu qu’elle a fait des dons beaucoup plus importants dans le même domaine à des institutions situées en Israël, sans “aucune considération d’ordre ethnique ou politique”.

En 2010. le conglomérat agrochimique Koor Industries a offert 26.000 shekels à la (pseudo-)Université d’Ariel, pour des allocations d’études aux étudiants. La banque Leumi – qui a versé 155.000 shekels – a fait savoir qu’elle finance des bourses pour étudiants dans tout le pays. La banque Hapoalim (50.000 shekels via une organisation à laquelle elle est liée qui a elle-même versé 20.000 shekels à un fonds pour la colonisation de la vallée du Jourdain) et la Banque Otsar Ha-Hayal (100,000 shekels) figurent aussi parmi ceux qui financent la colonisation.


[1] ligne verte : ligne d’armistice de la “guerre d’indépendance” à laquelle l’ONU a de facto reconnu le caractère d’une frontière

L’article de de Uri Blau a été publié par Haaretz le 15 décembre 2015.
Traduction et synthèse : Luc Delval

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