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Tous les chemins sionistes mènent au génocide

Yoav Litvin

Les partisans du sionisme se sentent menacés par la solidarité intersectionnelle représentée par des femmes comme Ilhan Omar.

Washington, 16 janvier 2019. La congressiste américaine Ilhan Omar déambule le long des couloirs du Capitole. (Photo : dossier Andrew Harnik/AP)

Cette dernière semaine, une autre congressiste progressiste récemment élue s’est retrouvée dans l’œil d’un cyclone médiatique. Le 10 février, la congressiste somalo-américaine Ilhan Omar retweetait un post du journaliste américain Glenn Greenwald qui critiquait les attaques contre elle et contre la congressiste Rachida Tlaib en raison de leur soutien au mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), ajoutant : « Tout cela, cela concerne le bébé de Benjamin. »

Peu après, Batya Ungar-Sargon, rédactrice en chef du périodique juif , The Forward, demanda à Omar d’expliquer qui, selon elle, payait les politiciens américains. La congressiste répondit par un seul mot, « l’AIPAC », faisant ainsi allusion au fameux Comité américano-israélien aux Affaires publiques.

L’AIPAC est un groupe de pression sioniste de droite qui, comme il l’affirme sur son site internet, « soutient la politique pro-israélienne au Congrès et au sein de la Branche exécutive des États-Unis ». Comme toute autre organisation de lobbying, l’AIPAC récolte des fonds qu’il utilise pour influencer des hommes politiques. Comme l’ont démontré un documentaire d’Al Jazeera et d’autres enquêtes, l’AIPAC se sert de son imposant budget pour accroître son influence sur la politique américaine. En ce sens, il n’y a rien d’erroné concernant les faits, dans l’affirmation d’Omar.

Pourtant, Ungar-Sargon n’a pas tardé à taxer Omar d’« antisémitisme », l’accusant de colporter des tropes antisémites parlant de conspirations juives. Une bataille d’accusations s’en est suivie, impliquant des hommes politiques aussi bien républicains que démocrates, ainsi que des groupes de soutien juifs, tant sionistes qu’antisionistes.

Même le président américain Donald Trump a été impliqué, en demandant hypocritement à Omar de démissionner, après avoir prétendu que « l’antisémitisme n’avait pas sa place au Congrès de États-Unis ».

Après avoir été confrontée à des pressions montantes, Omar a cédé et s’est excusée bien inutilement de son commentaire. Une fois encore, l’establishment politique américain et les médias traditionnels ont prouvé qu’ils ne pouvaient tolérer des voix progressistes, antisionistes comme celle d’Omar et qu’ils persisteraient dans leur campagne infatigable visant à les réduire au silence en recourant à de fausses accusations d’antisémitisme.

Toutefois, cet épisode a également élucidé deux faits importants : le premier, c’est que le « sionisme libéral » ne diffère pas en substance du « sionisme de droite » et, le second, que l’intersectionnalité en politique et le soutien constituent de plus en plus une grave menace pour les sionistes et leurs partisans aux États-Unis.

La logique fallacieuse du « sionisme libéral »

Le fait qu’Ungar-Sargon a été parmi les premières à taxer Omar d’antisémitisme ne devrait surprendre personne.

The Forward se prétend « le médium juif le plus influent aujourd’hui à l’échelle de la nation », fournissant des « commentaires rigoureux et équilibrés sur la politique ». Il est perçu comme « progressiste » ou « libéral » en raison de ses critiques occasionnelles à l’égard de la politique du gouvernement israélien et aussi parce qu’il lui arrive de tokeniser les voix marginalisées.

Le sionisme libéral se présente lui-même comme une alternative politique de gauche à sa version plus explicitement fasciste. Dans un article récent, Ungar-Sargon exprimait précisément cette notion fallacieuse en attribuant le suprémacisme blanc à la seule aile droite du sionisme.

Mais le « sionisme libéral » que représentent Ungar-Sargon et The Forward sert de facto à lubrifier les machinations de la politique réactionnaire d’Israël en édulcorant le caractère suprémaciste blanc du mouvement sioniste, tout en dissimulant ses motivations et sa trajectoire.

Il était donc peu surprenant qu’Ungar-Sargon choisisse d’accuser Omar d’« antisémitisme » en déployant une propagande sioniste qui coopte le judaïsme comme une arme d’oppression et un bouclier contre la critique, en taxant par conséquent d‘« antisémitisme » la résistance au sionisme et à la politique israélienne.

Comme le disait le vétéran du journalisme israélien Gideon Levy : « Si vous restez sioniste, vous ne pouvez plus être de gauche ; si vous êtes de gauche, vous ne pouvez plus être sioniste. »

Ou, en d’autres termes, le libéralisme feint ou la teinture gauchiste d’Ungar-Sargon représente bien mieux les principes sionistes oppresseurs et réactionnaires saupoudrés de politique identitaire qu’un véritable profil juif de gauche.

Toutes les versions du sionisme, y compris sa variante libérale que l’on trouve dans The Forward, aboutissent à la même finalité réactionnaire d’expansionnisme effréné et de poursuite du génocide colonial de l’implantation tel qu’il est perpétré contre le peuple palestinien.

Le sionisme a toujours constitué un suprémacisme blanc, il prône un colonialisme d’implantation, il est antidémocratique, son idéologie est droitière et il a toujours requis une loyauté s’appuyant sur un racisme nationaliste. Les sionistes de tous bords, y compris ceux de la tendance « libérale », ont collaboré avec les forces antisémites en poursuivant un but commun d’apartheid généralisé, souvent au détriment même des juifs qui vivent en dehors d’Israël.

Le sionisme et son dénialisme (la volonté de nier la réalité) attirent les suprémacistes blancs des États-Unis qui, de la même façon, nient le génocide par les Américains des Américains autochtones et l’esclavage imposé aux Africains noirs.

La « menace » de l’intersectionnalité

Cette attaque récente contre Omar fait partie d’une campagne concentrée et faussement calomnieuse contre elle et contre la congressiste Tlaib et elle est directement liée au ciblage d’autres hommes et femmes de couleur et propalestiniens (tels Marc Lamont Hill et Angela Davis).

Ce que toutes ces personnes ont en commun, c’est qu’elles représentent une politique intersectionnelle, anti-impérialiste, de gauche et féministe ; autrement dit, toutes reconnaissent que les sources de l’oppression à laquelle elles sont confrontées dans leur existence quotidienne sont interconnectées et interdépendantes.

Pour une personne comme Omar – une femme noire, somalienne et musulmane – l’oppression de manifeste dans le suprémacisme blanc qui cherche à soumettre toutes les races non blanches, dans l’impérialisme qui a déclenché la guerre dans son propre pays, la Somalie, dans l’islamophobie qui diabolise sa communauté musulmane et dans le patriarcat qui essaie constamment de reléguer les femmes dans une position secondaire, subordonnée au sein de la société.

Bien qu’elle ne soit pas palestinienne, son expérience de toutes ces formes d’oppression ne peut que la rendre sympathique à la cause palestinienne. C’est parce que toutes ces choses – le suprémacisme blanc, l’impérialisme, l’islamophobie et le patriarcat – se trouvent au cœur même du mouvement sioniste, lequel victimise et brutalise les Palestiniens depuis plus de sept décennies.

Assister à l’oppression et lui résister par le biais de l’intersectionnalité galvanise les leçons des mouvements anticoloniaux du passé et aide à rompre les discours politiques fallacieux du suprémacisme blanc, de l’impérialisme, du racisme et du patriarcat. Qui plus est, la reconnaissance de ce que divers peuples opprimés ont des ennemis communs renforce la solidarité entre ces peuples et contribue à des mouvements de principe émanant de la masse, comme BDS.

La raison pour laquelle les sionistes considèrent la solidarité intersectionnelle comme dangereuse et tendent à attaquer violemment ceux qui la représentent, (tels Omar, Hill, Davis, etc.) est qu’elle dissipe la propagande qui divise et qu’elle permet aux Palestiniens et aux forces propalestiniennes de construire un front plus large pour défier le sionisme et les pouvoirs hégémoniques qui le soutiennent. Elle est capable de mobiliser sous la bannière de l’antisionisme un nombre croissant de personnes unies dans leur appel à la justice en Palestine.

Pour maintenir ce front uni et l’aider à aller de l’avant, il importe de garder une clarté de vision et de contrer la conflation pernicieuse du sionisme et du jusaïsme ou de l’antisémitisme et de l’antisionisme.

Comme l’écrivait naguère Omar Barghouti, un membre du comité fondateur de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël et cofondateur de BDS : « En réponse à cette alliance fatale du capitalisme sauvage en Occident et du racisme, de l’exclusion et de la soumission coloniale pratiqués par Israël, le mouvement mondial BDS contre Israël présente non seulement une forme progressiste, antiraciste, sophistiquée, durable, morale et efficiente de résistance civile non violente, mais également une opportunité réelle de devenir le catalyseur politique et l’ancrage moral d’un mouvement social international renforcé, revigoré, capable de réaffirmer les droits de tous les êtres humains à la liberté, à l’égalité et à la dignité, ainsi que le droit de toutes les nations à l’autodétermination. »


Publié le  15/2/2019  sur Al Jazeera
Traduction : Jean-Marie Flémal

Yoav Litvin est israélo-américain, docteur en psychologie et neurologie. Il est également écrivain et photographe. On peut trouver ses écrits sur yoavlitvin.com.

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