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TEVA : la débâcle

Depuis des mois, l’entreprise israélienne TEVA, n°1 mondial du médicament générique n’a plus ni PDG ni directeur financier, et ne parvient pas à recruter des personnes qualifiées pour ces postes. Les bons candidats ont jusqu’ici tous pris le large dès qu’ils ont eu connaissance de la situation de l’entreprise qu’on leur demanderait de redresser.

TEVA n’a peut-être plus les moyens de contribuer financièrement à remplir les caisses de l’armée israélienne ?

Le 3 août dernier, la direction par intérim a dévoilé des résultats trimestriels catastrophiques :  les ventes sont en berne, et le groupe a annoncé une gigantesque perte nette de 6 milliards de dollars (5,1 milliards d’euros). Or, les analystes financiers espéraient un bénéfice d’au moins 1 milliard de dollars.

Teva compte supprimer 7.000 postes sur 54.000, et réduire le dividende servi aux actionnaires de 75%. La sanction a été immédiate. En trois séances boursières, l’action Teva a perdu 40% de sa valeur. A Wall Street, le titre est revenu à son niveau du printemps 2003, comme si près de 15 ans d’une croissance spectaculaire se retrouvaient effacés. Mercredi 9 août, l’entre­prise ne valait en Bourse qu’à peine 20 milliards de dollars (17 milliards d’euros), très loin des 61 milliards atteints en juillet 2015.

Malgré cela, au regard des perspectives médiocres, certains experts considèrent que l’action Teva reste nettement surévaluée et ils n’excluent pas qu’elle perde encore 50% de sa valeur.

Longtemps, le groupe de Petah Tikva, près de Tel Aviv, a été considéré comme un modèle par les milieux financiers. Une magnifique réussite « made in Israel » ! Mais depuis deux ans, la façade s’est peu à peu lézardée. Les dirigeants ont été éclaboussés par des enquêtes sur le versement de centaines de millions de dollars de pots-de-vin à l’étranger et la falsification de documents.

Simultanément, la stratégie de croissance externe agressive menée a été remise en cause. En particulier le bien-fondé de la dernière grande opération de Teva, l’achat des médicaments génériques d’Allergan, signé en juillet 2016 pour 40,5 milliards de dollars.

Pour le patron d’alors, ce coup d’éclat devait permettre de faire croître le chiffre d’affaires et les profits des années durant. De quoi compenser le déclin attendu du Copaxone, le médicament vedette du laboratoire. Ce traitement de la sclérose en plaques, développé par l’institut Weizmann, représente à lui seul 18% des ventes et environ la moitié des profits, mais il est menacé par l’arrivée de copies génériques, ce qui aura probablement pour effet de diviser les ventes de Teva par trois dans les quelques années à venir.

L’opération Allergan n’a pas constitué le remède miracle espéré. Elle a fait de Teva le n°1 mondial des copies de médicaments tombés dans le domaine public. Mais ce marché s’est révélé bien plus difficile que prévu. Et moins rentable. Teva a payé très cher pour accéder à un marché en pleine crise aux États-Unis. Le groupe israélien est donc obligé d’enregistrer dans ses comptes d’énormes dépréciations d’actifs et se retrouve dans une situation plus que délicate tout en étant lourdement endetté, ce qui limite sérieusement ses marges de manœuvre.

Teva compte donc, pour tenter de sauver les meubles, fermer une quinzaine d’usines d’ici la fin de l’année prochaine, et se retirer complètement de certains marchés, tout en poursuivant la vente de certains morceaux de l’empire en espérant ainsi pouvoir se désendetter.

Pour ne rien arranger, si Teva veut finir par pouvoir engager des dirigeants à la hauteur de la situation le groupe “sera obligé de payer plus que le prix du marché” ont affirmé des analystes au Wall Street Journal. L’ancien PDG  Erez Vigodman percevait un “package” salarial de 5,5 millions de dollars par an. Selon le site FiercePharma, le groupe aurait déjà proposé le double à un éventuel candidat, sans compter un “cadeau de bienvenue” de 15 à 20 millions de dollars. Le patron intérimaire doit pour sa part se contenter de 9,2 millions de dollars par an, ce qui n’est pas sans susciter quelques tensions, selon les médias.

Le chroniqueur boursier de Haaretz a pour sa part calculé que la débâcle de Teva ne provoquera pas de catastrophe systémique à la bourse de Tel Aviv. Les fonds de pension et autres investisseurs qui détiennent des actions de Teva ne subiront pas de cataclysme : Teva, selon ses calculs, ne représenterait qu’environ ±1,5% de leur portefeuille. “Déplaisant, mais pas si terrible”, estime-t-il.

Mais le problème est ailleurs, explique-t-il. “Même si un calcul financier montre que l’affaire Teva réduit à peine la valeur de l’épargne publique, cela ne signifie pas que ce n’est pas important pour l’économie israélienne. Au contraire, la chute de Teva est cruciale pour l’économie et le niveau de vie. Le dommage est énorme, mais c’est dans le domaine de la confiance du public dans le marché boursier, les rapports financiers et l’économie en général. Lorsque les actions de Teva subissent une dépréciation à deux chiffres à cause d’un rapport financier, lorsque les dirigeants de l’entreprise révèlent soudain de mauvaises nouvelles dont ils avaient connaissance depuis longtemps, la foi publique sur le marché boursier et les rapports d’entreprise sont ébranlés. (…) La logique est saine et simple. Si vous ne pouvez même pas croire à la gestion de Teva, et si la plus grande entreprise d’Israël et le symbole du succès de l’entreprise peuvent s’écraser à cause des conflits de gestion, il est peut-être préférable d’acheter un appartement [que d’investir en bourse]. Tout le système financier est basé sur une seule chose : la confiance. […] Et dès le moment où cette confiance se casse la figure, tout le système pourrait s’effondrer, ou souffrir sérieusement”.

 

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