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Terrorisme « juif » ? Terrorisme israélien !

Marianne Blume

Les faits

Duma, 31 juillet 2015. Deux maisons ont été incendiées de nuit par des colons qui ont laissé des graffitis sur les murs : ce qu’on appelle une action « price tag » (prix à payer).

Un bébé, Aly Dawabsheh, est mort brûlé vif. Son père a succombé à ses brûlures. Sa mère est entre la vie et la mort et son petit frère de 4 ans semble doucement s’en sortir. Émotion internationale. En Israël aussi.

La réaction officielle

L’establishment israélien a tout de suite condamné et promis de réprimer avec sévérité les criminels. Netanyahou a dénoncé un « acte de terrorisme en tout point » et parlé de tolérance zéro pour les extrémistes juifs. Le président israélien, Reuven Rivlin, en a fait autant en allant plus loin : « Dans ce pays [1], nous tolérons que l’on cible nos citoyens – ceux qui ne sont pas juifs, [ceux qui sont] arabes, chrétiens ou musulmans. Cela peut nous amener vers une situation où nous pouvons tout perdre. Nous devons faire face à cette situation où les enfants sont tués, ou lorsque nous permettons que le sang des autres soit versé, ou si vous avez des gens qui disent “mon commandement des croyances religieuses est de brûler, de briser et de détruire”. Nous devons faire face au terrorisme comme au terrorisme, que ce soit la terreur arabe ou la terreur juive » (Rivlin : Un autre assassinat politique est ‘possible’ mais je n’ai pas peur, Times of Israel, 7/08/2015).

IMG_20151019_204208Ce qui a valu à Rivlin d’être menacé de mort d’ailleurs.

Aussitôt, des activistes religieux connus du Shin Beth sont arrêtés et les journaux israéliens abondent d’articles enflammés sur ce terrorisme maison. Sont visés les Jeunes des collines  (colons), le groupe Lehava (une organisation qui défend la pureté juive notamment en cas de mariages mixtes), la mouvance  Tag Mehir (prix à payer par les Palestiniens chaque fois que le gouvernement prend des mesures contraires aux intérêts du peuple juif) composée de jeunes colons et de jeunes des yeshivot religieuses… et certains rabbins qui incitent à la violence.

Terrorisme « juif » ?

En un jour, de simples hooligans (Netanyahou, 2014), ces Israéliens deviennent des terroristes. Et comme tels, passibles de détention administrative, une mesure anti-démocratique réservée jusque-là aux Palestiniens. Des jeunes ont effectivement été arrêtés dans les deux colonies illégales (même pour Israël !) d’Adei Ad et de Baladim, proches du village de Duma. Néanmoins, ils ont tous été relâchés et ne restent en détention administrative que deux autres qui ne sont pas, pour autant, accusés des faits incriminés… L’un d’eux est Meir Ettinger, petit-fils du rabbin Meir Kahane, qui dirige un groupe appelé  La révolte  connu pour ses agressions contre les Palestiniens.

Pourquoi cet acte plutôt qu’un autre (rappelons par exemple le meurtre récent de Mohammed Abu Khdeir, forcé à boire de l’essence et brûlé vif lui aussi, ou encore ces enfants tués par des voitures de colons[2]) a-t-il amené l’establishment israélien à parler de terrorisme juif ?

En vérité, l’événement qui a mis ces criminels dans le collimateur du gouvernement, c’est l’attaque au couteau contre des participants à la Gay Pride par un Israélien, juif religieux récidiviste. Cet événement avait soulevé l’indignation. Or comme, le lendemain, un bébé était brûlé vif par des colons religieux, le débat était lancé en Israël sur l’«impunité» dont bénéficient les extrémistes juifs.

Mais pourquoi, en Israël, parle-t-on d’extrémistes/terroristes juifs et pas d’extrémistes/terroristes tout court ? Tout simplement parce qu’on ne peut confondre les Juifs avec les Arabes  (israéliens ou pas) ou les autres en général. Ainsi, le Shin Beth est composé de trois branches : la branche des affaires arabes, celle des affaires non arabes et celle de la sécurité. Or, dans la division affaires non arabes, il existe une section affectée aux Juifs.

L’ex-chef du Shin Beth, Yuval Diskin, parle d’un État de Judée-Samarie (nom utilisé par les sionistes religieux pour désigner la Cisjordanie) où la loi n’est pas appliquée par tolérance des autorités. Il parle de centaines de colons sionistes religieux prêts à user de violence contre les Palestiniens ou même contre leurs « frères » juifs. Il affirme clairement que le Shin Beth, l’armée et tous les premiers ministres connaissent les faits et qu’au sein même de la section juive, il y a de nombreux colons… mis sous pression par leurs coreligionnaires. Il ajoute encore que l’actuel gouvernement de droite a un lobby de droite et un lobby de rabbins qui font tout pour faire libérer les extrémistes juifs emprisonnés. Comme le déclare un autre ex-chef du Shin Bet, Carmi Gilon, «Ces rabbins (ceux qui incitent à la violence) ont des noms, une adresse, des yeshivas » et il faut les traiter comme on traite les leaders religieux du Hamas…

Finalement, beaucoup de bruit pour rien. Comme le dit un communiqué du CCLJ : « Hier, 4 août, la Knesset s’est réunie pour voir quelles actions prendre contre le terrorisme juif. Mais les députés de quatre des cinq partis de la coalition au pouvoir n’étaient pas là (…)

La conclusion est évidente : avec une majorité d’une seule voix au parlement, B. Netanyahou ne pourra éradiquer aucun de ces deux terrorismes intégristes. Ce serait prendre le risque de perdre ce qui est l’essentiel à ses yeux : son poste de Premier ministre. »

Terrorisme israélien !

Quoi qu’il en soit, les divergences étaient déjà visibles. Ainsi, pour Naftali Benett (Maison juive), il est n’est pas question de s’en prendre aux colons : « L’assassinat d’un bébé est abject (…),  mais je ne laisserai pas diffamer les merveilleux Israéliens qui vivent en Judée-Samarie ». Pour Makhlouf Miki Zohar, député Likoud et membre suppléant du Comité des Affaires étrangères et du Comité de Défense, les « imbéciles » qui ont mis le feu à Duma n’avaient pas l’intention de tuer. Et ce, malgré l’argument du journaliste de Haaretz, à savoir que le Shin Beth a trouvé des documents détaillant comment mettre le feu à une maison et comment s’y prendre si la maison est habitée.

Comme l’explique Yossi Melman dans le Jerusalem Post, finalement, la droite modérée et l’extrême droite partagent la même idéologie : la terre en Cisjordanie appartient au peuple juif par décret divin. Ce qui explique l’extraordinaire impunité dont jouissent les colons.

Deux jours avant les événements tragiques, Netanyahou annonçait la construction de nouveaux logements dans les colonies et Naftali Bennett rencontrait les colons de Bet El qui avaient résisté violemment l’armée venue détruire des maisons construites sur des terres palestiniennes ; il appelait les émeutiers « mes frères » et qualifiait la destruction de ces maisons de « précipitée, extrémiste et provocatrice ».

Mettre tout sur le dos d’une centaine d’extrémistes religieux des colonies est de bonne guerre : cela dédouane les autorités israéliennes de leur politique d’occupation et d’apartheid. Car ces « brebis galeuses » ne sont que le résultat de cette politique et de l’appui que reçoivent les colons des gouvernements successifs. Même le département d’État américain a inclus les attaques « prix à payer » dans son rapport sur le terrorisme.

Un rapport d’UNISPAL montre que de 2009 à 2013, ces attaques ont plus que doublé et que les enfants sont notablement visés. Or ces attaques sont soutenues par les conseils des colonies tandis que la police ne fait pas son travail. Comme le souligne l’association israélienne de défense des Droits de l’Homme Yesh Din, statistiquement, une plainte déposée par des Palestiniens en Cisjordanie a à peine 1,9% de chance d’être réellement étudiée, de même qu’un suspect identifié, d’être poursuivi et condamné. Par ailleurs, toujours d’après Yesh Din, l’armée protège les colons et délègue à leurs organisations paramilitaires (armées et entraînées par elle) le soin de défendre les colonies, leur octroyant même le droit d’arrêter des gens ou de procéder à des fouilles (The Lawless Zone report). La collusion entre l’Ètat, l’armée et les colons est indéniable.

Parler alors de terrorisme juif est une farce, une manœuvre de diversion qui fait encore une fois l’amalgame entre juif et israélien.

En définitive, qui encourage et finance la colonisation ?
Qui protège les auteurs d’attaques contre les Palestiniens ?
Qui laisse des rabbins dire que l’on peut tuer des enfants et qui finance les écoles religieuses plus généreusement que les autres ?
Qui tue quotidiennement les civils palestiniens ?
Qui détruit jour après jour leurs maisons, etc. ? Qui?

Les gouvernants israéliens, l’État d’Israël.
Alors parlons du terrorisme d’un État, celui d’Israël. Parlons de terrorisme israélien.


[1] Remarquons le “notre pays” et “nos citoyens”. La Cisjordanie ferait-elle partie d’Israël? Les Palestiniens seraient-ils devenus citoyens d’Israël? Lapsus révélateur?
[2] Pour d’autres exemples, Susan ABULHAWA, Israël voudrait nous faire croire que l’assassinat du bébé palestinien brûlé vif est l’acte d’extrémistes.

Article paru sur le site de l’Association Belgo-Palestinienne
marianne_blumeMarianne Blume a vécu et enseigné à Gaza pendant dix ans, de 1995 à 2005. Elle enseignait le français à l’Université Al-Azhar.
Elle a publié en 2006 « Avec Gaza dans mes yeux » (Ed. Labor).

Elle participe aux formations organisées par la Plate-forme Charleroi-Palestine : dans ce cadre, elle traitera de « La société palestinienne au quotidien» le 2 avril prochain

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