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Soutenez le boycott culturel d’Israël. Un appel d’Alain Platel, directeur artistique des Ballets C(ontemporains) de la B(elgique)

Alain Platel

Alain Platel (Photo Jonas Lampens)

Je voudrais ici réitérer un appel clair à soutenir le boycott (culturel) d’Israël. Je n’ai vraiment rien d’un héros et c’est toujours avec un certain embarras que je passe à l’action quand j’ai le sentiment que c’est nécessaire. Cela devient encore plus pénible quand, à ce propos, je dois m’opposer à des collègues artistes – dont j’apprécie particulièrement le travail – quand ils prétendent que ce genre d’actions ou de prises de position ne sont nullement notre affaire ou ne changeront strictement à la situation.

Ma collaboration (artistique) avec des artistes juifs et palestiniens, tant dans les Territoires occupés qu’ici en Belgique, ne me laisse cependant pas le choix. Déjà, depuis ma première visite dans les Territoires occupés – en 2001 et ce, lors de la deuxième Intifada – j’ai fini par être convaincu que la solution du conflit dans cette région du monde pourrait être cruciale et pourrait donner un énorme coup de pouce à une évolution positive dans toute la région et, par extension, à l’ensemble des relations entre l’Occident et le Moyen-Orient. Bien sûr, c’est particulièrement naïf et utopique, mais je crois que c’est une bonne chose que d’entretenir de telles utopies. Je vois en effet peu d’exemples, voire pas du tout, de la façon dont les structures politiques et militaires existantes ont pu faire bouger les choses au cours des 60 années écoulées.

Aussi est-ce pour cela que, plus que jamais, j’aimerais plaider en faveur d’une initiative citoyenne délicate mais particulière : le soutien du boycott (culturel) d’Israël.

On ne dispose d’informations alarmantes et toutes fraîches de cette région qu’au moment où des atrocités inadmissibles sont perpétrées contre des citoyens juifs. Mais on ne nous dit mot toutefois de ce qui les provoque concrètement. On dirait chaque fois que, dans un accès d’aliénation totale, un nouvel extrémiste palestinien sort ses couteaux et s’en prend à des citoyens juifs innocents. Ce qu’on ne nous dit pas, c’est comment, pendant ce temps, les colons et autres extrémistes juifs peuvent se laisser aller à des provocations incessantes (souvent accompagnées d’une extrême violence), qu’ils le font, en plus, sous la protection permanente des militaires israéliens et ce, dans les quartiers palestiniens, à la mosquée Al Aqsa et, par extension, à tout moment et à tout endroit dans les Territoires occupés.

Clashes

Des soldats israéliens à l’œuvre lors des affrontements avec les manifestants palestiniens en Cisjordanie (photo EPA) palestiniens en Cisjordanie. (Photo EPA)

Récemment, le photographe Filip Claus a réalisé un petit film sur ce genre d’événement dans la ville de Hébron. C’est une ville palestinienne en Cisjordanie (dont on dit qu’elle est un territoire palestinien) qui compte environ 200 000 habitants et où résident 800 colons illégaux sous la protection et le soutien permanents de quelque 2 000 (!) militaires israéliens. Les colons juifs font régulièrement des « promenades touristiques » dans la partie palestinienne de la ville et ce, sous escorte d’une petite armée de soldats israéliens… Une présence quotidienne (!) provocatrice et choquante !

C’est l’une des brimades continues, outre les actions beaucoup plus radicales encore. Gaza est toujours une prison à ciel ouvert et, aujourd’hui encore, en permanence, des terres, des maisons et des propriétés des Palestiniens sont systématiquement et illégalement confisquées ou tout simplement détruites. Chaque jour qui passe, les Palestiniens subissent des tracasseries, des discriminations, ils se font arrêter, enfermer ou – si « nécessaire » – abattre tout simplement. L’OCHA (Office for the Coordination of Human Affairs), une organisation humanitaire des Nations unies, publie régulièrement, par exemple, les chiffres choquants de « victimes invisibles » qui tombent là-bas chaque année.

Au vu de telles choses, on pourrait se demander comment il se fait qu’à première vue, les Palestiniens réagissent à cela avec une telle résignation. La protection militaire colossale, le fait d’avantager en permanence les colons juifs sur le plan juridique et administratif et les informations sélectives favorisent cette situation.

Comme bien des gens le prévoient depuis longtemps, tout cela mène infailliblement à la radicalisation de part et d’autre à laquelle nous assistons clairement et de plus en plus depuis pas mal de temps. Et, comme bien des gens le prédisent, nous en sommes une fois de plus au commencement d’une nouvelle Intifada. Celle-ci sera la troisième. Et si, comme on peut également le prévoir, elle est réprimée de façon sévère, la situation va peut-être un peu plus calme pendant quelque temps… en attendant la quatrième Intifada, la cinquième, la sixième, etc. À moins évidemment que l’on n’exerce bien plus de pressions manifestes sur le(s) gouvernement(s) israélien(s) pour qu’il œuvre enfin à de vraies solutions constructives et durables. Un boycott (culturel) est sans violence, mais irrite au plus haut point et, avec des défenseurs passionnés comme l’évêque Desmond Tutu, il est en très louable compagnie.

Alain Platel
Les ballets C de la B


Publié le 12 octobre 2015 sur De Morgen

Traduction : Jean-Marie Flémal

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