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Richard Falk: «La marche de l’Histoire est du côté des Palestiniens»

Baudouin Loos/ Richard Falk

La colonisation des territoires palestiniens et l’oppression de la population assimilent le comportement d’Israël aux pratiques de l’apartheid de funeste mémoire sud-africaine: c’est ce que pense l’Américain Richard Falk, ancien professeur à l’Université de Princeton, qui a diffusé ses conclusions cette année dans un rapport très contesté pour une agence de l’ONU (1). Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés pendant six ans (2008-2014), l’universitaire vétéran était récemment de passage en Belgique, invité au festival ManiFiesta. Il a répondu à nos questions.

À bientôt 87 ans, vous continuez à accepter les invitations dans le monde afin de témoigner sur la situation dans les territoires occupés. Quel message central portez-vous ?

Photo : Myriam De Ly, Pour la Palestine.

Ce que je veux dire tient en peu de mots: les efforts diplomatiques en vue de mettre en œuvre la solution dite «des deux États» (Israël-Palestine) débouchent sur une voie sans issue, et la société civile a à la fois la responsabilité de garder la lutte nationale palestinienne en vie et d’offrir quelque espoir pour qu’une solution pacifique puisse être trouvée. À mon avis, cela dépend de la reconnaissance du fait qu’Israël a structuré une réalité palestinienne qui prend la forme d’un système d’apartheid, de domination du peuple palestinien. C’est ce que conclut l’analyse contenue dans un rapport que j’ai cosigné cette année pour une agence de l’ONU: du point de vue de la loi internationale, Israël est coupable du crime d’apartheid tel que définit dans la convention internationale de 1976. Si l’on veut avancer vers la paix, comme ce fut le cas en Afrique du Sud avec son système d’apartheid, il faut d’abord accepter de démanteler la structure de l’apartheid. Cela signifie qu’Israël ne peut pas prétendre à être exclusivement un «État juif» répondant aux seules priorités du mouvement sioniste. Il doit être un État qui reconnaît ses devoirs envers tous les gens affectés par sa politique, incluant les 20% constituant la minorité palestinienne vivant en Israël et les Palestiniens réfugiés vivant en exil dans le monde.

Votre recours à cette notion infamante d’«apartheid» vous vaut bien des ennuis de la part des défenseurs d’Israël; certains tentent de vous discréditer et affirment que, même si vous êtes vous-même juif, votre comportement est antisémite.

(Sourire) Je suis sans doute coupable de bien des fautes mais pas de celle-là! C’est typique: on cherche à blesser le messager pour éviter de répondre à son message. Nombre de dirigeants israéliens soutiennent que si le problème palestinien n’est pas résolu le pays deviendrait un État d’apartheid, avec deux structures parallèles, pour Israéliens et pour les autres. Pour Israël, le cas de l’Afrique du Sud de l’apartheid, où la campagne de boycott s’est terminée par la transformation en État démocratique, représente un très mauvais précédent. Ce constat n’est pas une attaque contre Israël en tant qu’État, mais contre un État pratiquant l’apartheid, ou contre un État qui nie les droits fondamentaux du peuple palestinien. La solution des deux États est une manière erronée de se donner bonne conscience car Israël n’en veut pas, n’en a pas besoin, et espère convaincre la communauté internationale que la lutte palestinienne est devenue une cause perdue, qu’Israël l’a emporté dans ce conflit.

La diffusion d’une caricature à caractère antisémite vous est aussi reprochée…

Oui, mais je l’avais reprise sur mon blog en toute bonne foi, sur la base d’une version minuscule, sans voir les détails qui en faisaient un dessin antisémite; je l’ai retirée dès que j’ai compris de quoi il s’agissait. Certains tentent de discréditer soixante années de carrière universitaire et publique sur cet unique élément trompeur.

Vos contempteurs disent aussi que vous avez loué le recours aux attentats suicides…

Beaucoup de choses sont sorties de leur contexte, qui sont tirées de mon blog. Je ne défendrai jamais des actes de terrorisme contre des civils. Au pire, j’ai pu dire que, étant donné l’oppression dirigée contre le peuple palestinien, il n’est guère étonnant que certains aient recouru à des actes de désespoir. Ce n’est pas une justification de ma part, juste une explication. On ne peut se contenter de condamner…

Avez-vous, de même, parlé d’une «tendance génocidaire» d’Israël envers les Palestiniens ?

Non, je crois que c’était en 2007, j’ai écrit dans un journal turc, Zaman, que le traitement imposé aux Palestiniens de Gaza était une punition collective contre les civils qui faisait penser à ce que les nazis avaient fait aux Juifs. J’ai regretté le lien que j’avais ainsi créé pour dire que le châtiment collectif infligé à tout une population était quelque chose de moralement et politiquement inacceptable. C’était un cri d’alarme contre la structure d’oppression israélienne. Pour détourner l’attention, ceux qui me critiquent doivent chercher ces éléments déjà anciens qui sont bien loin du cœur de mon travail. On m’accuse aussi d’être un adepte de la théorie du complot à propos des attentats de 2001 sur le sol américain, alors que tout ce que j’ai dit sur mon blog c’est qu’il existe des trous dans la version officielle sur ce qu’il s’est passé et que le peuple américain mérite de meilleures réponses aux interrogations qui subsistent.

Revenons-en à l’apartheid. Selon vous, la version israélienne est-elle très différente de celle de l’Afrique du Sud?

Oui, elle est différente en plusieurs points. Israël veut être considéré comme une démocratie. L’Afrique du Sud n’avait pas cette prétention. Elle basait l’apartheid sur une rationalisation du «développement séparé pour des ethnies aux traditions et valeurs différentes». Israël a dû poursuivre une autre stratégie pour arriver au même résultat. Cela a commencé par la «Nakba» (catastrophe, comme l’historiographie palestinienne nomme la création d’Israël en 1948, NDLR), la dépossession de quelque 700.000 Palestiniens couplée avec la négation du droit au retour. La question était d’éviter une majorité palestinienne dans les frontières d’Israël. Elle continue à hanter les dirigeants israéliens et sionistes. On entend encore de temps en temps parler de «transfert» de populations palestiniennes. Actuellement, avec cette annexion de facto de parties importantes de la Cisjordanie, le problème prend une autre forme et certains en Israël commencent à dire que la démocratie n’est pas si importante, que ce qui compte c’est la mise en œuvre d’un Israël biblique, la terre promise au peuple juif…

Par ailleurs, l’Afrique du Sud de l’apartheid a toujours été très dépendante de la main-d’œuvre noire. Israël a essayé depuis le début de structurer son économie en minimisant le besoin de main-d’œuvre palestinienne. Toujours ce souci d’éviter l’explosion de ce qu’ils appellent «la bombe démographique». L’apartheid, donc, doit être compris moins comme une question territoriale mais plus comme une question de populations. Réfugiés et exilés souffrent aussi du dessein sioniste de développer un État juif.

Les pessimistes disent qu’il est difficile d’imaginer que les Israéliens vont se résoudre un jour de renoncer à leur domination sur les Palestiniens…

Deux choses: j’étais en Afrique du Sud peu avant la libération de Nelson Mandela et personne là-bas ne pensait à l’époque qu’on éviterait un bain de sang. Ce fut une surprise totale que Mandela soit libéré et que les dirigeants «afrikaners» acceptent le démantèlement de l’apartheid. D’autres événements «impossibles» qui surprirent le monde entier comme la fin rapide du communisme n’ont reçu d’explications qu’après coup. Il faut donc se concentrer sur ce qui devrait arriver pour que les droits et la dignité des Palestiniens soient enfin respectés.

Second point: sur le plan interne, Israël est bien plus inquiet par le mouvement BDS (prônant le boycott, le désinvestissement et les sanctions contre Israël, NDLR) qu’il ne l’admet. Leurs propres «think tanks» (centres de réflexion) estiment clairement que le projet de délégitimation des pratiques d’Israël est bien plus dangereux que la lutte armée. Les Palestiniens gagnent la guerre de légitimité pour l’avenir des territoires. Si on regarde de près, depuis la Seconde Guerre mondiale, la partie qui l’a toujours emporté n’est pas la partie la plus forte d’un point de vue militaire mais celle qui gagne la guerre de légitimité. Toutes les guerres anticoloniales ont été gagnées par les camps les plus faibles militairement, Indochine, Algérie, Vietnam, etc. La marche de l’Histoire est du côté du peuple palestinien, même si les perspectives en termes de puissance lui sont défavorables.

Propos recueillis le 15 septembre 2017 à Bruxelles par Baudouin Loos


Publié le 21/9/2017 sur Le Soir.be

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(1) La Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie de l’Ouest (CESAO ou ESCWA, de son acronyme anglais) a retiré le rapport de son site le 17 mars 2017 à peine deux jours après sa publication, et cela à la demande du secrétaire général des Nations unies (qui avait été saisi du dossier par les Etats-Unis et Israël, très en colère). Après plusieurs jours de polémique, la  secrétaire générale adjointe des Nations unies, Rima Khalaf, qui avait mis le rapport en ligne, a démissionné. Selon M. Falk, «les 18 Etats membres de l’agence de l’ONU, via leurs ministres des Affaires étrangères, ont néanmoins endossé les conclusions du rapport et recommandé aux Nations unies de mettre en œuvre  ses recommandations». 

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