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Reportage photos : reconstitution de l’histoire palestinienne effacée de Jaffa

Silvia Boarini

À la mi-mai, lorsque les Juifs israéliens célèbrent le Jour de l’Indépendance, les Palestiniens de leur côté commémorent la Nakba – l’épuration ethnique de centaines de milliers de résidents des villes et des villages de Palestine, qui débuta en décembre 1947 et qui s’intensifia tout au long de l’année 1948, tant avant qu’après la proclamation de l’État d’Israël.

Ce processus d’expulsion des Palestiniens de leurs terres s’est poursuivi de diverses façons jusqu’à nos jours.

Dans leur ensemble, les réfugiés palestiniens n’ont jamais été autorisés à exercer leur droit au retour dans leur mère patrie.

Cet immeuble situé au n° 2 de la rue Magen Avraham était initialement un petit hôtel bâti par Tawfiq Abu-Ghazaleh et propriété de la famille Abu-Ghazaleh, aujourd’hui disséminée en Égypte et en Jordanie.

L’association israélienne Zochrot tend « à promouvoir la responsabilisation du public israélien juif dans la Nakba – qui se poursuit toujours – et à faire valoir le droit au retour des réfugiés palestiniens en tant que réparation historique nécessaire ». Zochrot se sert de cet anniversaire de mai pour montrer le lien entre l’« indépendance » d’un groupe de personnes et la dépossession d’un autre groupe.

« Les autorités gouvernementales intensifient le processus d’effacement quThe Electronic Intifada. i a cours depuis la Nakba », a expliqué Niva Grunzweig, de Zochrot, à « Elles se rendent compte que les gens posent des questions et elles sont effrayées de ce qui pourrait se passer si jamais la vérité se faisait jour. »

L’initiative de Zochrot, Houses Beyond the Hyphen (Les maisons au-delà du trait d’union), a choisi Jaffa, la cité palestinienne historique actuellement reléguée dans l’ombre par la fusion Tel-Aviv-Yafo, en tant que site d’une série d’installations vidéo dans des maisons privées et des tournées ambulantes qui révèlent ce qui s’y est passé depuis 1948.

La ville côtière, surnommée « la Fiancée de la mer », était jadis le lieu de résidence de l’élite urbaine palestinienne en même temps qu’un centre cosmopolite de la culture arabe. Mais, après la chute de Jaffa en mai 1948, à l’issue de longs mois de siège et de bombardements, son caractère fut profondément modifié et son histoire systématiquement effacée.

Après une période d’occupation militaire suivie de plusieurs décennies d’abandon, Jaffa a été remodelée une fois de plus par un embourgeoisement agressif qui s’est traduit par l’expulsion d’un grand nombre des résidents palestiniens qui y étaient restés.

Après la proclamation de l’État d’Israël, le « Gardien des propriétés hypothéquées » (Custodian of Absentee Properties) a fait saisir les immeubles qui appartenaient aux Palestiniens expulsés. L’hôtel Abu-Ghazaleh a été divisé en petits appartements qu’on a ensuite loués à des familles juives.

Le document d’identité appartenant à un natif de Jaffa appelé Talal Abu-Ghazaleh, né dans cette ville en 1938 et aujourd’hui homme d’affaires important établi en Jordanie. En 1948, en même temps que des milliers d’autres résidents, Abu-Ghazaleh et sa famille ont quitté Jaffa en bateau et se sont exilés au Liban.

Les 3 000 ou 4 000 Palestiniens parvinrent à rester dans la ville après la Nakba vécurent sous la loi martiale et le couvre-feu jusqu’à l’été 1949, dans ce qui fut appelé, tant par les Juifs que par les Palestiniens, le Ghetto de Jaffa. Comme la plupart étaient incapables de faire enregistrer la propriété de leurs biens, leurs maisons furent généralement cédées par l’État d’Israël à des sociétés publiques de logement. Les Palestinens qui réussirent finalement à réintégrer leurs foyers y trouvèrent bien souvent des familles juives qui s’y étaient installées.

Des spectateurs dans le hall d’entrée de l’ancien hôtel Abu-Ghazaleh, au n° 2 de la rue Magen Avraham, regardent une installation vidéo réalisée par les artistes palestiniens Scandar Copti et Rabi’ Buchari, qui évoquent avec des amis leurs journées dans une école chrétienne privée française de l’endroit.

Les caractéristiques originales de l’ancien immeuble Abu-Ghazaleh sont toujours visibles, du fait que le bâtiment n’a jamais subi de rénovation importante.

L’un des appartements accueillant une installation vidéo de Scandar Copti et Rabi’ Buchari.

La grille métallique originale ornant la cage d’escalier du n° 2 de la rue Magen Avraham.

Jaffa 9 (Copy)

Le port de Jaffa – lieu de débarquement de nombreux Juifs et d’embarquement de milliers de Palestiniens forcés de s’en allés ou fugitifs – est l’une des haltes de la tournée de Zochrot, « Façade vide – À propos de l’effacement et de la reconstruction à Jaffa ». Cette installation publique place Jaffa au centre des destinations méditerranéennes toutes proches. Ces mêmes villes sont celles où se sont réfugiés de nombreux Palestiniens : Beyrouth, Gaza et Alexandrie.

Une photographie des années 1930 montre la mosquée al-Dabbagh de Jaffa telle qu’elle était à l’époque. Cette mosquée a été fermée en 1948 et son minaret abattu en 1992. Seules cinq mosquées restent ouvertes actuellement à Jaffa.

Des plans prévoyant la destruction de la Vieille Ville de Jaffa avaient déjà été réalisés dans les années 1950 lorsque l’artiste roumain de naissance, Marcel Janco, qui avait déjà installé une colonie d’artistes à Ein Hod, au sommet des ruines du village palestinien d’Ein Hawd, proposa d’en faire une attraction touristique. Les rues remodelées ont reçu des noms s’inspirant des thèmes du zodiaque.

L’appellation « Quartier maronite » fait allusion à l’église maronite toute proche, ce qui confère un cachet d’« authenticité » au développement résidentiel. Les propriétés ecclésiastiques furent rarement confisquées par les autorités israéliennes, du fait que celles-ci se rendirent vite compte que la minorité chrétienne palestinienne avait de puissants alliés à l’étranger. Cela faisait également partie de l’approche « diviser pour conquérir » de l’État d’Israël, qui avait été précédemment adoptée en Palestine par les Britanniques. Les biens immobilers ou les terres appartenant aux églises ont une très grande valeur aujourd’hui et ils sont souvent vendus ou loués à des promoteurs de projets.

L’immeuble hébergeant la radio de l’armée israélienne a été repris par l’armée peu après mai 1948 et est devenu le quartier général de sa station de radio en 1958.

Des caractéristiques originales comme cette porte d’entrée ont été incorporées dans de nouveaux projets qui modifient le visage de Jaffa.

Un mûrier solitaire. Les arbres fruitiers sont un signe de présence palestinienne passée et oblitérée. Les vergers constituaient une vue habituelle en dehors de la Vieille Ville de Jaffa, surtout avant que les nouveaux quartiers palestiniens ne commencent à se développer dans les années 1920 et 1930. Un peu partout dans l’Israël d’aujourd’hui, on peut trouver d’anciens vergers et des arbres fruitiers cultivés, alors que les villages et foyers palestiniens auxquels ils appartenaient ont été rasés.

Un immeuble remontant aux années 1930 et repris par l’armée après la conquête de 1948. Aujourd’hui, il est à l’abandon.

Le projet de logements de luxe Andromède et un ancien mur à proximité. À Jaffa, l’économie est utilisée comme un outil de dépossession. Les familles palestiniennes les plus aisées ont fui Jaffa pensant la guerre ; les quelques milliers de résidents qui sont restés se sont vu refuser toute opportunité économique et sont restés plus pauvres que la population juive. Des projets résidentiels comme celui-ci tendent à exclure la population palestinienne de Jaffa, qui est privée de droits civiques.

Avant 1948, les quartiers de Jaffa s’étendaient jusqu’à l’espace occupé aujourd’hui par les hauts buildings que l’on aperçoit en arrière-plan, loin dans ce que l’on considère aujourd’hui comme faisant partie intégrante de Tel-Aviv


Publié le 24 mai 201  sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Silvia Boarini est une journaliste photographe installée à Bir al-Saba et elle réalise actuellement un documentaire sur les Bédouins du Néguev.

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